L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 46 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 63

chemin que nous connaissons déjà, dans la tranquillité provinciale des

dimanches. C’est seulement dans l’après-midi, après le déjeuner, ils

attendent cette heure-là toute la semaine, que les habitants du quartier

viendront faire du lèche-vitrines, les familles au grand complet, avec les

enfants dans les bras, ou debout sur leurs jambes, fatigués quand approche

le soir, les talons meurtris par de mauvaises chaussures, ils réclament alors

un bolo de arroz(63), si le père est bien luné, et s’il veut faire étalage de sa

prospérité, ils se retrouveront tous dans une pâtisserie, café-crème pour tout

le monde, et voilà un dîner d’économisé, celui qui ne mange pas parce qu’il

a mangé, dit le peuple, ne risque pas d’être malade, ça sera pour demain.

Ricardo Reis déjeunera à son heure habituelle, d’un steak, au Chave de

Ouro cette fois, pour faire passer les sucreries. Ensuite, parce que l’après-

midi s’annonce long, combien d’heures encore avant la nuit, il achète un

billet et va voir les Bateliers de la Volga, film français avec Pierre

Blanchard, quelle Volga les Français ont-ils bien pu inventer, le cinéma,

comme la poésie, est un art d’illusion, un simple effet de miroir, et la mare

devient océan. Cependant, le temps a changé, quand il sort du cinéma la

pluie menace, c’est pourquoi il prend un taxi et il fait bien, car à peine

vient-il d’arriver chez lui, d’accrocher son chapeau et d’ôter sa gabardine

qu’il entend les deux coups du heurtoir à la porte de la rue, deuxième étage,

c’est bien ça, il se demande si c’est Fernando Pessoa qui vient en plein jour

et qui, contrairement à son habitude, s’annonce bruyamment, risquant

d’attirer à la fenêtre un voisin qui va demander, Qui c’est, avant de hurler,

Au secours, une âme de l’autre monde, encore faut-il bien connaître les

âmes de ce monde-ci pour l’identifier aussi facilement. Il a ouvert la fenêtre

a jeté un coup d’œil dans la rue, c’était Lidia, qui ouvrait son parapluie, les

premières gouttes tombaient, grosses, lourdes, Que vient-elle faire ici, et

pourquoi, une minute auparavant, la solitude lui apparaissait comme la plus

sinistre des façons de vivre, et maintenant l’intruse le gêne, et le gênerait

même s’il pouvait en disposer à sa guise, pour distraire son corps dans une

joute érotique qui apaiserait ses nerfs et pacifierait ses pensées. Il est allé

jusqu’à l’escalier tirer le cordon, a regardé monter Lidia, nerveuse et

prudente à la fois, s’il y a contradiction entre ces deux termes, qu’elle la

résolve toute seule. Il a reculé dans l’entrée, d’un mouvement qui n’est pas

brusque mais laisse apercevoir une réserve que la surprise pourrait justifier,

Je ne t’attendais pas, du nouveau, a-t-il demandé tandis qu’elle entrait, la porte une fois refermée, incroyable, on n’a jamais vu pareils voisins, on ne

connaît encore ni leur nom ni leur visage, Lidia a fait un pas pour qu’il

l’enlace, et il s’est exécuté, en se disant qu’il agit ainsi par pure

complaisance, mais un instant plus tard il la serre fougueusement,

l’embrasse dans le cou, car il n’arrive toujours pas à l’embrasser

démocratiquement sur la bouche, sauf quand ils sont couchés, et que

l’instant suprême où l’on perd tout contrôle approche, elle n’ose pas en faire

autant, mais s’abandonne à ses désirs et plus encore, mais aujourd’hui non,

Je suis juste venue voir si vous étiez installé, regarder comment la maison

est arrangée, elle a appris ces mots à l’hôtel, pourvu qu’ils n’aient pas

remarqué mon absence. Il a voulu l’entraîner dans la chambre, mais elle lui

a échappé. Ce n’est pas possible, pas possible, sa voix tremblait, mais sa

volonté était ferme, enfin, c’est une façon de parler, car son vrai désir aurait

été de s’allonger sur ce lit, de s’offrir à cet homme, de sentir sa tête posée

sur son épaule, cela, rien de plus, de toucher ses cheveux, caresse qui n’ose

pas s’aventurer au-delà, qui est peut-être déjà trop audacieuse, voilà ce

qu’elle aurait voulu, mais derrière le comptoir de l’hôtel Bragança,

Salvador est là, qui demande, Où diable est passée cette Lidia, alors, elle

parcourt la maison comme si elle l’entendait, enregistre tout ce qui manque

d’un regard expert, balais, seaux, serpillières, chiffons à poussière, savon

bleu et blanc, savonnette aux amandes, eau de Javel, pierre ponce,

balayette, brosse, papier hygiénique, les hommes sont aussi négligents que

les enfants, ils embarquent pour le bout du monde à la recherche de la route

des Indes et l’essentiel leur fait défaut, lequel, mais la simple couleur de la

vie, oui, mais laquelle. Ce qui par contre ne manque pas dans cette maison,

c’est la poussière, la bourre, les fils et même les cheveux gris que les

générations successives, dont la vue baissait, ont perdus sans s’en rendre

compte. Les araignées elles-mêmes vieillissent dans leurs toiles, la

poussière les alourdit, un jour l’insecte meurt, son corps se dessèche, ses

pattes se recroquevillent dans son tombeau aérien sur les restes presque

pulvérulents des mouches, nul n’échappe à son destin, voilà la grande

vérité.

Lidia a annoncé qu’elle viendrait le vendredi, son jour de congé, pour

faire le ménage, et qu’elle apporterait tout ce qui manquait. Mais alors, tu

ne vas pas voir ta mère. Je la préviendrai, ensuite on verra comment faire, je

peux téléphoner chez l’épicier d’à côté, on l’avertira. Tu vas avoir besoin

d’argent pour les courses. Je le prendrai sur le mien, après nous ferons les comptes. Quelle idée, tiens prends cent escudos, ça devrait suffire. Jésus,

cent escudos, c’est une fortune. Alors je t’attends vendredi, ça m’ennuie

beaucoup que tu viennes faire le ménage. Allons bon, qu’est-ce que ça peut

faire, vous ne pouvez rester avec la maison dans cet état. Je te ferai un petit

cadeau. Je ne veux pas de cadeau, faites comme si j’étais votre femme de

ménage. Tout travail mérite salaire. Mon salaire, c’est votre gentillesse,

cette parole méritait bien un baiser, Ricardo Reis le lui a donné sur la

bouche cette fois. Il avait déjà la main sur la poignée de la porte, plus rien à

ajouter, le contrat est scellé, quand Lidia a soudain lâché l’information, les

mots se bousculaient comme si elle ne pouvait plus les retenir ou voulait se

débarrasser d’eux le plus vite possible, Mademoiselle Marcenda arrive

demain, ils ont téléphoné de Coimbra, voulez-vous que je lui dise où vous

habitez. Ricardo Reis a répondu précipitamment, lui aussi, comme s’il s’y

était préparé à l’avance. Non, je ne veux pas, fais comme si tu ne savais

rien, et Lidia, pauvre ingénue, s’en va, heureuse d’être l’unique dépositaire

du secret, légère, elle descend l’escalier, et comme la porte du premier étage

est enfin ouverte, il fallait bien qu’à un moment ou à un autre l’immeuble

cédât à la curiosité, elle lance vers l’étage supérieur, comme si elle répétait

un accord de prestation de services, Alors à vendredi, monsieur le docteur,

je viendrai faire le ménage, manière de dire à la curieuse, Écoute un peu

cancanière, ne va pas te mettre à imaginer des choses, je ne le connais ni de

table ni de lit, et elle a salué très poliment, Bonsoir madame, l’autre répond

à peine et l’observe d’un œil soupçonneux, une femme de ménage n’a pas

cette allure avenante et légère, elles font toujours grise mine, traînent une

jambe durcie par les rhumatismes ou les varices, le regard sec et froid, elle a

regardé Lidia descendre, Qu’est-ce que c’est que cette mijaurée, sur le

palier du dessus, Ricardo Reis a déjà refermé la porte, conscient de sa

duplicité et tentant de l’analyser, Non, ne donne pas ma nouvelle adresse à

Marcenda, s’il avait été honnête et loyal, il aurait ajouté, Elle la connaît

déjà, je lui ai envoyé une lettre confidentielle, poste restante, afin que son

père ne se doute de rien. Et s’il voulait aller encore plus loin dans la

confession, ouvrir son cœur, il devrait dire, Désormais, je vais rester à la

maison, je ne sortirai que pour manger, et encore, à toute vitesse, en

regardant ma montre, car je passerai tout mon temps ici, la nuit, le matin,

l’après-midi, aussi longtemps qu’elle sera à Lisbonne, Elle ne viendra

sûrement pas demain, lundi, le train arrive tard, mais elle viendra peut-être

mardi ou mercredi ou jeudi ou vendredi, pas vendredi car Lidia sera là pour le ménage, Et alors quelle importance, prenez les deux, chacune a sa place,

la domestique et la demoiselle de bonne famille, pas de danger qu’elles se

mélangent, Marcenda ne reste jamais bien longtemps à Lisbonne, elle vient

juste pour voir le médecin, bien sûr il y a aussi la liaison de son père, Très

bien, et vous, que croyez-vous qu’il puisse arriver si elle vient chez vous. Je

n’espère rien, je désire seulement qu’elle vienne, Croyez-vous qu’une

demoiselle comme Marcenda, avec l’éducation sévère qu’elle a reçue, et le

rigoureux code moral de son notaire de père, viendra toute seule rendre

visite à un célibataire, croyez-vous que les choses se passent ainsi dans la

vie, Un jour, je lui ai demandé pour quelle raison elle voulait me voir, et elle

m’a répondu qu’elle n’en savait rien, dans ce genre de situation, c’est la

réponse qui donne le plus d’espoir, à mon avis, L’un ne sait pas, l’autre

ignore, Si vous voulez, Exactement comme Adam et Ève au paradis, Vous

exagérez, nous ne sommes pas au paradis, Marcenda n’est pas Ève, et

comme vous le savez, je ne suis pas Adam, Adam était un peu plus âgé

qu’Ève, une petite différence de quelques heures ou de quelques jours, je ne

sais trop, Chaque homme est Adam, chaque femme est Ève, égaux,

différents et complémentaires, chacun de nous est le premier homme et la

première femme, tous uniques, encore que si je ne m’abuse, la femme

continue à être davantage Ève que l’homme n’est Adam, Heureusement,

Vous parlez ainsi parce que vous vous référez à votre expérience

personnelle, Non, je parle ainsi parce que c’est mieux pour tout le monde

qu’il en soit ainsi, Votre vrai désir, Fernando, c’est de revenir aux origines,

Mon nom n’est pas Fernando, Ah.

Ricardo Reis n’est pas sorti dîner. Il a bu une tasse de thé, mangé des

biscuits sur la grande table de la salle à manger en compagnie de sept

chaises vides, sous un lustre à cinq branches dont deux lampes sont grillées,

il a mangé trois des gâteaux, il en reste un sur l’assiette, il recompte et voit

qu’il lui manque deux chiffres, le quatre et le six, il trouve aisément le

quatre dans les coins de la pièce rectangulaire, mais pour dénicher le six, il

doit se lever, chercher ici et là, et finit par trouver le huit, les chaises vides,

le six ce sera lui, puisqu’il est innombrable il peut être n’importe quel

chiffre. Il a secoué la tête, un sourire à la fois triste et ironique aux lèvres, il

a murmuré, Je crois que je deviens fou, puis il s’est rendu dans sa chambre,

On entendait, venant de la rue, le murmure continu des eaux, celles qui

tombaient du ciel, celles qui couraient dans les rigoles jusqu’à la rua da

Boavista et du Conde Barão. Sur la pile des livres non rangés, il est allé prendre The God of Labyrinth, s’est assis sur la chaise où Fernando Pessoa

s’était assis, a posé une couverture sur ses genoux et s’est mis à lire,

recommençant une fois de plus à la première page. Le corps découvert par

le premier joueur d’échecs occupait, les bras en croix, les cases des pions du

roi et de la reine et les deux suivantes, dans le camp adverse. Il poursuit sa

lecture mais se met à somnoler avant même d’arriver à l’endroit où il a

abandonné l’histoire. Il s’est couché, a lu deux nouvelles pages avec

difficulté, et s’est endormi dans le blanc d’un paragraphe, entre le trente-

septième et le trente-huitième coup, quand le second joueur réfléchit au

destin de l’évêque. Il ne s’est pas relevé pour éteindre le plafonnier, mais il

était éteint lorsqu’il s’est éveillé au milieu de la nuit, peut-être s’est-il levé

pour éteindre la lampe, ce sont des choses que l’on fait dans une semi-

inconscience, le corps est capable d’éviter tout seul les obstacles, c’est ce

qui nous permet de dormir la veille d’une bataille ou d’une exécution, c’est

ce qui nous tue quand on n’arrive plus à supporter la lumière violente de la

vie.

Le ciel était toujours plombé. Comme il avait oublié de fermer les volets

de la fenêtre, la lueur morne du matin emplissait la chambre. Devant lui

s’étendait la perspective d’une longue journée, d’une longue semaine, mais

il ne souhaitait qu’une chose, rester couché dans la tiédeur des couvertures,

se laisser pousser la barbe, devenir plante, en attendant que quelqu’un

vienne frapper à sa porte, Qui est-ce. C’est Marcenda, ravi, il s’exclamerait,

Un instant, et en un clin d’œil, barbe et cheveux présentables, fleurant bon

le bain, impeccablement vêtu, il serait prêt à recevoir la visite tant attendue.

Donnez-vous la peine d’entrer, quelle agréable surprise. Ce ne fut pas une

fois, mais deux, qu’on frappa à sa porte, la laitière d’abord, pour savoir si

monsieur le docteur voulait son lait tous les matins, puis le boulanger, pour

savoir si monsieur le docteur voulait son pain tous les matins, il a répondu

oui aux deux, Alors que monsieur le docteur laisse chaque soir son pot à lait

sur le paillasson, Alors que monsieur le docteur laisse chaque soir le petit

sac à pain accroché à la poignée de porte, Mais qui vous a dit que j’habitais

ici, La dame du premier étage, Ah, et pour le règlement, comment allons-

nous faire, C’est comme vous voulez, à la semaine ou au mois, Je préfère à

la semaine, D’accord, monsieur le docteur. Ricardo Reis ne demanda pas

comment ils avaient appris qui il était, c’est une question qu’il ne faut

jamais poser, d’ailleurs Lidia ne l’a-t-elle pas appelé ainsi en descendant

l’escalier, la voisine était là, elle a entendu, elle aussi. Grâce au lait, au thé, et au pain frais, Ricardo Reis a fait un petit déjeuner réparateur, le beurre et

la confiture manquaient, mais on peut fort bien se passer de ces

délicatesses, si la reine Marie-Antoinette avait eu en son temps du pain

comme celui-ci, elle aurait pu se passer de brioche. À présent, il ne manque

plus que le journal, mais il finira bien par arriver lui aussi. Ricardo Reis est

dans sa chambre quand il entend la voix du crieur, Demander le Século,

demandez le Noticias, il ouvre rapidement la fenêtre, et le journal lui arrive

par la voie des airs, plié comme une lettre de cachet, l’encre encore humide

à cause du mauvais temps, la douce noirceur, un peu grasse, comme du

graphite, lui salit les doigts, chaque matin désormais, ce pigeon voyageur

viendra battre aux carreaux jusqu’à ce qu’on lui ouvre, on entend le crieur

du bout de la rue, et si la fenêtre ne s’ouvre pas à temps, comme c’est

presque toujours le cas, le journal s’élève en tournoyant comme un disque,

il cogne aux carreaux la première fois, puis il est renvoyé à nouveau.

Ricardo Reis a surgi, il a ouvert les battants, et reçoit dans les bras le

messager ailé qui lui apporte les nouvelles du monde, il se penche à la

fenêtre pour dire, Merci monsieur Manuel, et le vendeur répond, À demain,

monsieur le docteur, mais cela ce sera pour plus tard, pour le moment, il est

encore en train de négocier l’accord, le paiement se fera au mois, c’est la

coutume avec les clients fidèles, ça fait gagner du temps, et ça évite d’aller

réclamer chaque jour trois misérables sous.

Maintenant, attendre. Il lit les journaux, ceux du soir également, en ce

premier jour, il relit, médite et corrige les odes, compte les vers depuis le

début, revient au labyrinthe et à son dieu, observe le ciel par la fenêtre,

écoute la voisine du premier et celle du troisième qui discutent dans

l’escalier, et comprend que ces voix aiguës parlent de lui, il dort, sommeille

et se réveille, sort pour peu de temps, juste ce qu’il faut pour déjeuner dans

les environs immédiats, une gargote du Calhariz, reprend les journaux déjà

lus, les odes refroidies, les six hypothèses du développement du quarante-

neuvième coup, passe devant le miroir, revient sur ses pas pour savoir si

celui qui vient de passer là y est encore, décide que ce silence sans musique

ne peut plus durer, qu’il va falloir acheter une radio, s’informe alors de ce

qui pourrait convenir, cherche des publicités de marques, Belmont, Philips,

RCA, Stewart-Warner, il prend des notes, écrit super-hétérodyne, en

comprenant à peine le mot super, et tombe en arrêt, pauvre homme solitaire,

devant une publicité qui promet aux femmes Poitrine impeccable en trois à

cinq semaines si vous suivez les méthodes parisiennes Exuber qui répondent aux trois desiderata fondamentaux, Bust raffermer, Bust

developer, Bust reducer, résultats garantis par M me Hélène Duroy, de la rue

de Miromesnil, à Paris, bien sûr, où toutes les superbes femmes appliquent

les méthodes qui durcissent, développent et réduisent, successivement ou

les trois à la fois. Ricardo Reis examine d’autres publicités mirifiques,

celles du reconstituant Banacão, du Vin Nutritif de Viande, de l’automobile

Jowett, de l’élixir Pargil pour la bouche, de la savonnette Nuit d’Argent, du

vin Evel, des œuvres de Mercedes Blasco, de la publicité de Selva, des

Saltratos Rodel, celles des indétrônables Lettres de la religieuse portugaise,

des livres de Blasco Ibanez, des brosses à dents Tek, du Veramon pour les

douleurs, de la teinture Jeune Mariée pour les cheveux, du Désodorol pour

les aisselles, et il revient, résigné, aux nouvelles déjà lues, Alexandre

Glazunov, l’auteur de Stenka Razine, est mort, Salazar, le fameux dictateur

paternel, a inauguré les réfectoires de la Fondation nationale pour la joie

dans le travail, l’Allemagne annonce qu’elle ne retirera pas ses troupes de

Rhénanie, de nouvelles tempêtes ont ravagé le Ribatejo, l’état de guerre a

été déclaré au Brésil et des centaines de personnes ont été arrêtées, ces mots

de Hitler, Ou nous dominons notre destin ou nous périssons, des forces

militaires ont été expédiées dans la province de Badajoz, où des milliers de

travailleurs ont envahi les propriétés rurales, à la Chambre des Communes,

certains orateurs ont affirmé qu’il fallait reconnaître au Reich l’égalité des

droits, nouveaux épisodes palpitants dans l’affaire Uceda, on a commencé

le tournage de la Révolution de mai, l’histoire d’un fugitif venu au Portugal

pour faire la révolution, pas celle-ci, celle de mai, et qui est converti aux

idéaux nationalistes par la fille de la propriétaire de la pension où il a trouvé

refuge, Ricardo Reis a lu trois fois de suite cette information, dans l’espoir

de libérer un écho imprécis qui bourdonne dans le repli le plus caché de sa

mémoire. Ça me rappelle quelque chose, mais les trois lectures n’ont servi à

rien, et il était déjà passé à une autre information, grève générale en

Corogne, quand le murmure ténu se précisa, s’éclaira, ce n’était pas même

un vieux souvenir, c’était Conspiration, le fameux livre, la fameuse Marilia,

l’histoire d’une autre conversion au nationalisme et à ses idéaux, qui trouve

décidément en la personne des femmes des propagandistes zélées, si l’on

considère les preuves successives qui nous ont été données, et leurs

résultats sont tellement extraordinaires que la littérature et le septième art

s’en sont déjà emparés, portant aux nues ces anges de pureté et

d’abnégation, leur ardente quête d’âmes masculines égarées ou, mieux encore, perdues, pas une ne leur résiste, une main posée sur l’épaule suffit,

un regard purissime sous la larme en suspens, pas besoin de convocation,

elles n’interrogent pas comme l’officier adjoint mais demeurent sibyllines,

elles ne surveillent pas comme Victor, mais restent vigilantes. Ces arts

féminins, qui sont légion, dépassent et multiplient les autres, ceux dont nous

avons déjà parlé et qui permettent d’affermir, de développer et de réduire, il

serait d’ailleurs peut-être plus juste de dire qu’ils se résument finalement

tous à cela, tant au sens littéral du terme qu’eu égard aux conséquences et

aux occurrences lointaines, audaces et débordements de la métaphore,

libertinages des associations d’idées. Quels messages astraux et

télépathiques ont donc échangé les saintes femmes, agents du salut,

religieuses portugaises, sœurs mariales et pieuses, où qu’elles se trouvent,

dans les couvents ou les bordels, les palais ou les chaumières, qui qu’elles

soient, fille de propriétaire de pension ou de sénateur, toutes différentes les

unes des autres selon nos critères terrestres, pour réussir à produire une

action aussi concertée et concluante que celle du rachat de l’homme perdu,

qui attendait leurs conseils, contrairement à ce qu’affirme le dicton, enfin,

suprême récompense, elles leur offrent en prime leur amitié de sœur, leur

amour, leur corps, leurs faveurs d’épouse passionnée. Voilà pourquoi

l’homme garde vivace et pérenne l’espérance du bonheur qui viendra, s’il

vient, pareil au bon ange descendu des hauteurs et des autels, car enfin,

reconnaissons-le une bonne fois pour toutes, tout ça n’est qu’une

manifestation secondaire, secondairissime si l’on peut dire, du culte marial,

Marilia et la fille de la propriétaire de la pension ne sont que les avatars

humains de la Très Sainte Vierge, qui veillent pieusement et posent leurs

lénifiantes mains sur les blessures physiques et morales, opérant le miracle

de la santé et de la conversion politique, l’humanité aura fait un grand pas

en avant quand les femmes de cette espèce commenceront à gouverner.

Ricardo Reis souriait en dévidant ces tristes impertinences, voir sourire un

homme seul, ce n’est pas drôle, surtout quand c’est au miroir qu’il sourit,

heureusement, la porte entre le monde et lui est fermée. Il songe, Et

Marcenda, quelle femme est-elle donc, question gratuite, simple

divertissement de qui n’a personne à qui parler, savoir même si elle aura

l’audace de venir, car alors, il faudra bien qu’elle dise, même si elle ne le

veut pas ou ne sait pas l’exprimer par des mots, pour quelle raison elle est

venue, dans quel but, en ce lieu retiré et clos, énorme toile d’araignée au

cœur de laquelle l’attend une tarentule blessée.

C’est aujourd’hui le dernier jour du délai que personne n’a fixé. Ricardo

Reis regarde sa montre, quatre heures passées, la fenêtre est fermée,

quelques rares nuages glissent, haut dans le ciel, si Marcenda ne vient pas,

elle n’aura même pas l’excuse commode du temps de ces derniers jours, Ce

n’est pas ma faute, il pleuvait tellement, comment aurais-je pu sortir de

l’hôtel, d’ailleurs, même si mon père était absent, sans doute occupé à ses

amours, Salvador le gérant n’aurait pas manqué de demander,

Mademoiselle Macenda va sortir, avec cette pluie. Une fois, dix fois,

Ricardo Reis a regardé l’heure, il est quatre heures et demie, Marcenda

n’est pas venue, elle ne viendra plus, la maison s’assombrit, les meubles

disparaissent dans l’ombre tremblante, maintenant oui, on comprend la

souffrance d’Adamastor. Et parce qu’il aurait été cruel d’en subir

davantage, deux coups de heurtoir résonnent à la dernière minute. Comme

si une onde sismique avait ébranlé les fondations, l’immeuble parut

trembler du haut en bas. Ricardo Reis ne s’est pas précipité à la fenêtre, il

ignore donc qui va entrer lorsqu’il se dirige vers l’escalier pour tirer le

cordon, mais il entend la voisine du dessus ouvrir sa porte et dire, Oh

excusez-moi, je croyais qu’on avait frappé chez moi, refrain connu, que se

transmettent et se lèguent des générations de voisines toujours à l’affût de la

vie des autres, il suffit de modifier légèrement les termes, si la sonnette a

remplacé le heurtoir on dit sonné au lieu de frappé, mais le mensonge reste

le même. C’est Marcenda. Penché au-dessus de la rampe, Ricardo Reis la

regarde monter. Au milieu de la première volée de marches, elle jette un

coup d’œil vers le haut pour s’assurer que la personne qu’elle vient voir est

bien là, elle sourit, lui aussi, ces sourires ont un but, ils ne sont pas destinés

au miroir, c’est toute la différence. Ricardo Reis a reculé vers la porte,

Marcenda monte les dernières marches, à cet instant seulement, il constate

qu’il n’a pas allumé la lumière de l’escalier, il va la recevoir dans la quasi-

obscurité, et tandis qu’il hésite sur ce qu’il doit faire, allumer, ne pas

allumer, il se surprend à penser à tout autre chose, comment se fait-il que

son sourire vu d’en haut m’ait paru si lumineux, que vais-je dire quand elle

sera devant moi, je ne peux tout de même pas demander, Alors, comment

allez-vous, ni m’exclamer bêtement, Bonjour ma fleur, et moins encore me

lamenter romantiquement, Je ne vous attendais plus, je désespérais,

pourquoi avoir tant tardé, elle est entrée, je ferme la porte, aucun de nous

deux n’a encore rien dit. Ricardo Reis lui a saisi la main droite, non pas

pour la serrer, mais pour la guider dans ce labyrinthe domestique, vers la chambre, non, ce serait inconvenant, vers la salle à manger, ce serait

ridicule, sur quelles chaises s’assiéraient-ils, et comment, côte à côte, ou de

part et d’autre de l’immense table, et combien seraient-ils, lui, innombrable,

elle, certainement pas unique, Va pour le bureau, elle dans un fauteuil, moi

dans l’autre, ils entrent, toutes les lumières sont enfin allumées, celle du

plafond, celle du secrétaire, Marcenda regarde tout autour d’elle, les

meubles lourds, les deux étagères et leurs quelques livres, le buvard vert,

Ricardo Reis dit alors, Je vais vous embrasser, elle ne répond pas, d’un

geste lent sa main droite s’empare de son coude gauche, qu’est-ce que cela

signifie, est-ce une protestation, une demande de trêve, une reddition, ce

bras croisé devant son corps est une barrière, un refus peut-être, Ricardo

Reis avance d’un pas, elle ne bouge pas, un autre, il la touche presque, alors

Marcenda lâche son coude, laisse pendre sa main droite, soudain aussi

morte que l’autre, ce qui en elle est vivant balance alors entre son cœur qui

cogne et ses genoux qui tremblent, elle voit le visage de l’homme se

rapprocher lentement, un sanglot se forme dans sa gorge, dans celle de

Ricardo Reis, leurs lèvres se joignent, C’est un baiser pense-t-elle, mais ce

n’est que le début, sa bouche à lui se presse contre la sienne, il entrouvre ses

lèvres, s’ouvrir, tel est le destin du corps, les bras de Ricardo Reis la serrent

maintenant à la taille et aux épaules, l’attirent, son sein, pour la première

fois, est comprimé contre la poitrine d’un homme, elle comprend que le

baiser n’est pas fini, il n’est d’ailleurs même pas concevable à cet instant

qu’il puisse finir un jour, et que le monde revienne à son commencement, à

l’ignorance originelle, elle comprend aussi qu’elle a mieux à faire qu’à

rester bras ballants, sa main droite monte jusqu’à l’épaule de Ricardo Reis,

la gauche est morte, endormie peut-être, alors elle rêve, et rêvant, se

souvient des mouvements qu’elle faisait autrefois, elle choisit, lie, enchaîne

ceux d’entre eux qui, en rêve, lui permettent de se hisser jusqu’à l’autre

main, ses doigts s’entrelacent, se croisent derrière la nuque de l’homme,

elle ne doit rien à Ricardo Reis, répond au baiser par le baiser, au contact

des mains par le contact des mains, J’y pensais quand j’ai décidé de venir,

j’y pensais, en sortant de l’hôtel, j’y pensais, tout en montant l’escalier, et

quand je vous ai vu penché sur la rampe, il va m’embrasser. La main droite

quitte l’épaule, glisse, épuisée, la gauche ne s’est jamais trouvée là, c’est

l’instant où le corps a un mouvement de retrait, le baiser a atteint cette

limite où il ne peut déjà plus se suffire à lui-même, séparons-nous avant que

la tension accumulée ne nous oblige à passer à l’étape suivante, explosion d’autres baisers précipités, brefs, haletants, quand la bouche ne se satisfait

déjà plus de la bouche, tout en y retournant constamment, qui a l’expérience

des baisers sait qu’il en est ainsi, mais Marcenda ne l’a pas, c’est la

première fois qu’un homme l’a enlacée et embrassée, elle sent néanmoins

son corps tout entier, dans et hors de sa peau, comprend que plus le baiser

se prolongera, plus elle devra le répéter avidement, dans un crescendo sans

épuisement possible, ou alors, il lui faudra trouver autre chose, ce sanglot

dans la gorge, par exemple, qui ne monte ni ne s’épuise ou sa voix

mourante qui implore, Laissez-moi, et ajoute, mue par on ne sait quel

scrupule, peut-être la crainte de l’avoir blessé, Laissez-moi m’asseoir.

Ricardo Reis la conduit vers le canapé, la soutient, sans savoir ce qu’il va

faire ensuite, ce qu’il va dire, s’il lui fera une déclaration d’amour, lui

demandera seulement pardon, s’agenouillera à ses pieds pour faire l’un ou

l’autre, ou gardera le silence en attendant qu’elle parle, tout lui semble faux,

malhonnête, son seul acte authentique a été de dire, Je vais vous embrasser,

et de l’avoir fait. Marcenda est assise, sa main gauche bien en vue dans son

giron comme si elle la prenait à témoin, Ricardo Reis s’est assis lui aussi,

ils se regardent, perçoivent dans leur propre corps comme le murmure d’un

grand buccin, Marcenda dit enfin, Je ne devrais peut-être pas vous le dire,

mais j’espérais que vous m’embrasseriez. Ricardo Reis se penche vers elle,

saisit sa main droite, la porte à ses lèvres, et finalement parle, Je ne sais si

c’est par amour ou par désespoir que je vous ai embrassée, elle répond,

Personne ne m’a jamais embrassée, alors je ne peux pas distinguer le

désespoir de l’amour. Mais vous savez au moins ce que vous avez ressenti.

J’ai senti ce baiser comme la mer doit sentir la vague, si ces mots évoquent

quelque sentiment, ou plutôt, c’est ce que je sens à présent, pas ce que j’ai

ressenti tout à l’heure. Je vous ai attendue tous ces jours-ci, en me

demandant ce qui se passerait si vous veniez, et je n’ai pas imaginé une

minute que les choses pourraient se dérouler ainsi, c’est en entrant dans

cette pièce que j’ai compris que le seul geste sensé était de vous embrasser,

et quand je vous ai dit, il y a un instant, que je ne savais pas si je vous avais

embrassée par amour ou par désespoir, si j’ai su alors ce que cela voulait

dire, je ne le sais plus. Voulez-vous dire qu’en définitive vous n’êtes pas

désespéré ou que vous ne m’aimez pas. Je crois que tout homme aime la

femme qu’il vient d’embrasser, même si c’est par désespoir. Quelles raisons

avez-vous d’être désespéré. Une seule, ce vide. Un homme qui peut se

servir de ses deux mains, et qui se plaint. Mais je ne me plains pas, je dis seulement qu’il faut être tout à fait désespéré pour dire à une femme,

comme je vous l’ai dit, Je vais vous embrasser. Peut-être l’avez-vous dit par

amour. Par amour, je vous aurais embrassée, je n’aurais pas commencé par

le dire. Donc, vous ne m’aimez pas. Vous me plaisez. Vous aussi vous me

plaisez. Et ce n’est pourtant pas pour cette raison que nous nous sommes

embrassés. Non, en effet. Qu’allons-nous faire maintenant, après ce qui

vient de se passer. Je suis assise ici, chez vous, face à un homme à qui j’ai

parlé trois fois dans ma vie, je suis venue vous voir, vous parler, et être

embrassée, je ne veux pas songer au reste. Il faudra peut-être y songer un

jour. Plus tard, peut-être, pas aujourd’hui. Je vais vous préparer une tasse de

thé, j’ai quelques biscuits. Je vais vous aider, puis je m’en irai, mon père

peut rentrer à l’hôtel et me demander. Mettez-vous à l’aise. C’est très bien

comme ça.

Ils burent le thé dans la cuisine, puis Ricardo Reis lui fit visiter la

maison, du seuil, ils jetèrent à peine un coup d’œil dans la chambre, puis ils

regagnèrent le bureau. Marcenda demanda, Avez-vous commencé à donner

des consultations. Pas encore, je vais peut-être essayer dans une

polyclinique, même si c’est pour peu de temps, histoire de me réadapter. Ce

sera un début. C’est ce dont nous avons tous besoin, d’un début. La police

vous a-t-elle de nouveau ennuyé. Non, et maintenant ils ne savent plus où

j’habite. S’ils le veulent, ils le sauront vite. Et votre bras. Mon bras, il suffit

de le regarder, j’ai cessé de croire à une guérison possible, quant à mon

père. Votre père. Mon père pense que je dois aller à Fatima, il dit que la foi

peut faire des miracles, qu’il y en a eu d’autres. Quand on croit aux

miracles, il n’y a plus rien à attendre de l’espérance. Je crois plutôt que ses

amours ont trop duré et touchent à leur fin. Dites-moi, Marcenda, en quoi

croyez-vous. En ce moment. Oui. En ce moment, je ne crois qu’au baiser

que vous m’avez donné. Nous pourrions recommencer. Non. Pourquoi.

Parce que je ne suis pas sûre d’éprouver la même chose, et maintenant, je

m’en vais, nous partons demain matin. Ricardo Reis l’a accompagnée, elle

lui a tendu la main, Écrivez-moi, je vous répondrai. À dans un mois. Si mon

père le veut encore. Si vous ne venez pas, j’irai à Coimbra. Laissez-moi

partir, Ricardo, avant que ce soit moi qui vous demande un baiser. Restez,

Marcenda. Non. Elle a descendu rapidement l’escalier, sans un regard en

arrière. La porte de la rue a claqué. Quand Ricardo Reis est entré dans sa

maison, il a entendu des pas, au-dessus de sa tête, puis une fenêtre s’est

ouverte, la voisine du troisième veut en avoir le cœur net. On verra tout de suite, à sa façon de marcher, quelle sorte de femme a rendu visite au

nouveau locataire, Si elle ondule de la croupe, on saura à quoi s’en tenir, ou

je me trompe beaucoup, ou les gens ne respectent plus rien, un immeuble si

tranquille, si convenable.

 

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Dialogue et jugement, Hier c’était l’une, aujourd’hui c’est l’autre, dit la

voisine du troisième, Celle d’hier je l’ai ratée, mais j’ai vu arriver celle

d’aujourd’hui, elle vient faire le ménage, dit la voisine du premier. Elle n’a

vraiment rien d’une femme de ménage. Ça vous avez raison, on dirait plutôt

une domestique de la haute, pourtant elle portait des paquets, du savon aux

amandes, je l’ai reconnu à l’odeur, et des balais, j’étais dans l’escalier, en

train de secouer le paillasson, quand elle est entrée. Celle d’hier était toute

jeune, elle portait un joli chapeau, comme ceux qu’on voit maintenant, et

elle n’est pas restée longtemps, qu’est-ce que vous pensez de tout ça,

voisine. Franchement, je n’en sais rien, il a emménagé il y a à peine huit

jours et il a déjà reçu deux femmes. Celle-ci vient pour le ménage, c’est

normal, un homme seul a besoin que quelqu’un s’occupe de sa maison,

l’autre c’est peut-être quelqu’un de sa famille, il doit bien en avoir une.

Mais c’est quand même bizarre, vous avez remarqué, il n’a pas bougé de la

semaine, il sort juste pour déjeuner, le reste du temps il est toujours fourré

chez lui. Vous savez, c’est un docteur. Ça, je l’ai su tout de suite, dimanche,

quand la femme de ménage est venue, elle l’a appelé docteur. À votre avis,

c’est un médecin ou un avocat. Ça je n’en sais rien, voisine, mais ne vous

en faites pas, dès que j’irai payer le loyer, je demanderai au gérant, en

passant, il doit bien savoir. Vous me direz ce qu’il en est, c’est toujours utile

d’avoir un médecin dans la maison, on ne sait jamais. Encore faut-il qu’on

puisse lui faire confiance. Moi, je vais tâcher de dire deux mots à la femme

de ménage, pour qu’elle nettoie son escalier toutes les semaines, l’escalier

doit rester impeccable. C’est qu’il ne faudrait pas qu’elle aille s’imaginer

qu’elle va faire de nous ses domestiques. Il ne manquerait plus que ça, elle

trouverait à qui parler, ces derniers mots de la voisine du troisième ont

conclu le dialogue et le jugement. Il faut encore signaler une scène muette,

quand elle est remontée chez elle, à pas comptés, ses chaussons de feutre

effleurant à peine les marches, elle s’est arrêtée devant la porte de Ricardo Reis, a collé l’oreille contre le battant pour écouter le bruit de l’eau qui

coulait, la voix de la femme de ménage, qui chantonnait tout bas.

Lidia a eu une rude journée. Elle a enfilé la blouse qu’elle avait

apportée, noué ses cheveux, les a couverts d’un foulard, et s’est mise à la

besogne, avec joie, en retroussant ses manches et en esquivant les jeux de

mains de Ricardo Reis, qui se faisait par erreur, manque d’expérience et de

psychologie, un devoir d’agir ainsi, alors que tout ce que désire cette

femme, pour le moment, c’est nettoyer, laver, balayer, et elle a une telle

expérience que cet effort ne lui coûte guère, c’est pourquoi elle chante à

voix basse, pour ne pas choquer les voisines, c’est son premier jour de

travail chez le docteur, cette femme de ménage prend de ces libertés. Quand

ce fut l’heure de déjeuner, Ricardo Reis, qui toute la matinée avait été

chassé successivement de la chambre vers le bureau, du bureau vers le

salon, du salon vers la cuisine, de la cuisine vers le débarras, du débarras

vers la salle de bains, et avait dû abandonner ce dernier refuge pour refaire

le parcours en sens inverse, non sans quelques brèves incursions dans les

chambres vides, s’est aperçu que l’heure du déjeuner approchait et que

Lidia n’avait visiblement pas l’intention d’interrompre son travail. Avec un

certain embarras dans la voix qui trahissait sa gêne, il lui a dit, Tu sais, il

n’y a rien à manger à la maison, et si ces mots n’avaient pas défiguré sa

pensée, ou plutôt, s’ils n’avaient été que masques de comédie, sa phrase

aurait pu être interprétée autrement, peut-être ainsi, Je vais déjeuner, mais je

ne peux pas t’emmener au restaurant, cela nuirait à ma réputation, que vas-

tu faire, et elle aurait répondu précisément ce qu’elle dit à présent, Lidia,

elle au moins n’a pas deux visages, Allez déjeuner, allez, j’ai apporté un

petit faitout de soupe et un ragoût de l’hôtel, je vais les réchauffer et voilà,

et soit dit sans vouloir vous fâcher, ne vous pressez pas de rentrer, comme

ça, nous ne nous gênerons pas, elle rit en disant cela, et essuie son visage en

sueur avec le dos de sa main gauche, retenant de l’autre le foulard qui

glisse. Ricardo Reis lui touche l’épaule, dit, Alors, à tout à l’heure, et il sort,

au milieu de l’escalier, il entend s’ouvrir les portes du premier et du

troisième, les voisines venaient en chœur dire à Lidia, Eh, petite, n’oubliez

pas de nettoyer les escaliers de votre patron, mais, apercevant le docteur,

elles ont rentré précipitamment la tête, quand il sera arrivé en haut de la rue,

la voisine du troisième descendra au premier, et là elles chuchoteront, Oh, là

là, quelle frayeur. Non, mais on a jamais vu une chose pareille, sortir, et

laisser la femme de ménage toute seule dans la maison, c’est une marque de confiance incroyable. Elle travaillait peut-être déjà pour lui, avant. Peut-

être, voisine, peut-être, je ne dis pas le contraire, les hommes ne valent rien,

ils profitent de tout. Enfin, c’est quand même un docteur. Vous savez

voisine, si ça se trouve, il est docteur comme moi, les hommes c’est bon

uniquement pour qui n’y entend rien, le mien, passe encore. Le mien aussi.

À tout à l’heure voisine, ne laissez pas l’oiseau s’envoler. Soyez tranquille,

elle ne partira pas sans que la commission soit faite. Mais il n’y eut nul

besoin de commission. Au milieu de l’après-midi, Lidia est sortie sur le

palier, armée d’un balai, d’une pelle, d’un seau, de savon, d’une serpillière

et d’une brosse, celle du troisième a ouvert doucement sa porte pour

l’observer, l’escalier résonne des coups donnés sur le bois des marches par

la lourde brosse, la serpillière éponge l’eau sale puis est essorée dans le

seau, l’eau est changée trois fois, du haut en bas de l’immeuble on respire la

bonne odeur du savon d’amandes, rien à dire, cette femme de ménage

connaît son métier, celle du premier étage le reconnaît explicitement en

venant s’informer à l’instant où Lidia revient sur le palier, et sous prétexte

de rentrer son paillasson, Eh bien petite, voilà un escalier qui fait plaisir à

voir, c’est une chance que ce soit quelqu’un de scrupuleux qui soit venu

habiter au second. Monsieur le docteur veut que tout soit net, il est très

exigeant. Voilà qui donne envie de travailler. Oui alors. Ces deux mots

n’ont pas été prononcés par Lidia, mais par la voisine du troisième étage,

penchée sur la rampe, et il y a de la volupté, de la sensualité, dans leur

façon de regarder les planches humides, de humer d’odeur du bois propre,

fraternité toute féminine, des travaux domestiques, absolution mutuelle qui

durera moins encore que les roses. Lidia a salué, emporté le seau, la brosse,

la serpillière et le savon à l’intérieur de l’appartement, a fermé la porte,

marmonné, Quelles morveuses, non mais pour qui se prennent-elles, venir

me surveiller de cette façon. Son travail est terminé, tout est propre, Ricardo

Reis peut maintenant passer son doigt sur les meubles, regarder dans tous

les coins comme le font les maîtresses de maison chichiteuses, c’est alors

seulement que Lidia se sent gagnée par une grande tristesse, un désespoir,

ce n’est pas la fatigue, non, c’est que, même si elle ne sait pas l’exprimer

par des mots, elle vient de comprendre que son rôle a pris fin, qu’il ne lui

reste plus qu’à attendre le retour du maître de maison, qui lui dira une

phrase aimable, la remerciera, s’efforcera de récompenser son effort et ses

soins, tandis qu’elle l’écoutera en souriant, absente, acceptant ou non

l’argent, puis elle retournera à l’hôtel, aujourd’hui, elle n’est même pas allée voir sa mère pour avoir des nouvelles de son frère, elle ne le regrette