L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 62
mettre un cache-col pour camoufler sa barbe naissante et d’enfoncer un
chapeau sur la tête, en maugréant contre cet oubli qui l’obligeait à sortir
vêtu à la diable, à la recherche d’allumettes. Il est d’abord allé à la fenêtre
pour consulter le ciel, qui est couvert, il ne pleut plus, Adamastor est seul, il
est trop tôt pour que les voisins soient déjà là à guetter les navires, à cette
heure-ci ils sont chez-eux, et se rasent à l’eau froide, à moins que leurs
femmes lasses ne leur aient fait tiédir un peu d’eau, car la virilité des
hommes portugais, supérieure à toute autre, ne tolère aucun laisser aller,
n’oublions pas que nous descendons en ligne directe de ces Lusitaniens qui
se baignaient dans les lacs gelés des monts Herminios et couraient ensuite
tout droit faire un enfant à la Lusitanienne. Chez un bougnat du bas quartier,
Ricardo Reis a acheté des allumettes, une demi-douzaine de boîtes, afin que
le bougnat ne juge pas trop mesquin cet achat matinal, ce en quoi il se
trompe lourdement, car depuis que le monde est monde, l’homme n’a pas
souvenir de semblable aubaine, ici, on a encore l’habitude d’aller demander
du feu à la voisine. Ranimé par l’air vif, rassuré par le cache-col et les rues
désertes, Ricardo Reis est monté voir le fleuve, les collines de l’autre rive,
incroyablement basses vues d’ici, le sillage du soleil qui apparaît et
disparaît sur les eaux selon la course des nuages bas. Il a fait le tour de la
statue, pour savoir qui en est le sculpteur, et quand elle a été sculptée, voilà
la date, mille neuf cent vingt-sept, Ricardo Reis est ainsi fait qu’il cherche
toujours à découvrir des symétries dans les irrégularités du monde,
Adamastor a été installé ici huit ans après mon départ pour l’exil, et huit ans
après cette date, je suis de retour dans la patrie, Ô Patrie, la voix de tes
illustres ancêtres m’a appelé, les vieux surgissent à cet instant, rasés, la
peau plissée par les rides et l’alun, le parapluie au bras, dans leurs
samarras(62) déboutonnées, sans cravate, le col de la chemise sévèrement
fermé, non parce que c’est dimanche, jour de piété, mais parce que, même
en guenilles, il convient de respecter une certaine dignité vestimentaire. Les
vieux dévisagent Ricardo Reis, étonnés de cette ronde autour de la statue,
de plus en plus convaincus qu’il y a du mystère dans cet homme, qui est-il,
que fait-il, de quoi vit-il. Avant de s’asseoir, ils étendent sur le banc humide
une toile grossière, puis, avec des gestes mesurés, posés, gestes de ceux qui
ne sont pas pressés, ils s’installent, toussent bruyamment, le gros sort un
journal de la poche intérieure de la samarra, c’est le Século des bonnes
œuvres, ils l’achètent tous les dimanches, tantôt l’un, tantôt l’autre, la semaine prochaine ce sera le tour du maigre. Deux fois, trois fois, Ricardo
Reis a fait le tour d’Adamastor, il perçoit l’impatience des vieux, cette
présence qui ne tient pas en place les empêche de se concentrer sur la
lecture des informations que le gros doit faire à voix haute, pour
comprendre lui-même, et parce que le maigre est analphabète, il bute sur les
mots difficiles, pourtant peu nombreux, d’abord parce que les journalistes
n’oublient jamais qu’ils écrivent pour le peuple, ensuite parce qu’ils savent
très bien pour quel peuple ils écrivent. Ricardo Reis est descendu jusqu’à la
grille, et s’est fait oublier, il entend les vieux murmurer, plongés dans leur
lecture, l’un lit, l’autre écoute et commente. Dans le portefeuille de Luis
Uceda on a trouvé, collée, une photo en couleurs de Salazar, hasard ou
indice curieux, ce pays est bourré d’énigmes policières, un homme a été
trouvé mort sur la route de Sintra, étranglé dit-on, mais endormi au
préalable à l’éther, il paraît même qu’on l’aurait laissé mourir de faim
pendant toute la durée de sa séquestration, et qu’il s’agirait d’un crime
crapuleux, terme qui discrédite immanquablement tout délit, de plus,
comme vous le voyez, la victime avait dans son portefeuille la photographie
du sage, notre paternel dictateur, comme l’a crapuleusement nommé, si l’on
nous permet ce parallèle, l’auteur français dont le nom va entrer dans
l’histoire, Charles Oulmont, c’est ainsi qu’il s’appelle, dans quelques jours,
l’enquête confirmera que Luis Uceda était un grand admirateur de l’éminent
homme d’État, et on apprendra que dans le fameux portefeuille en cuir se
trouvait un autre témoignage du patriotisme d’Uceda, la sphère armillaire,
avec ses châteaux et ses écussons, symboles de la République, ainsi que les
mots suivants, Choisissez les produits portugais. Discrètement, Ricardo
Reis s’éloigne, il laisse les deux vieux apaisés, tellement absorbés dans le
dramatique mystère qu’ils ne l’ont pas vu partir.
Le reste de la matinée s’est déroulé sans histoire, mis à part la triviale
résistance d’un chauffe-eau inemployé depuis des semaines, il a fallu une
débauche d’allumettes avant de voir la flamme s’allumer, nous ne nous
attarderons pas non plus sur la mélancolique déglutition d’une tasse de thé
et de trois gâteaux secs, vestiges du souper de la veille, ni sur le bain dans la
baignoire profonde, un peu entartrée, au milieu des nuages de vapeur, ni sur
le visage rasé avec soin, une fois, deux fois, comme s’il avait rendez-vous
quelque part avec une femme, ou comme si elle allait venir lui rendre une
visite clandestine, dissimulée par des voiles ou de grands cols, impatiente
de respirer cette odeur de savonnette, le sillage odorant de l’eau de Cologne, avant que d’autres parfums plus violents, plus naturels, ne
finissent par confondre toutes ces odeurs en une seule, celle du corps que
hument les narines frémissantes, et qui fait haleter les poitrines après la
grande course. Voilà comment vagabonde l’esprit des poètes, au ras du sol,
en caressant la peau des femmes même lointaines, comme à présent, tout ce
qu’on vient de dire est donc œuvre d’imagination, dame toute-puissante et
pleine de bonté. Ricardo Reis est maintenant prêt à sortir, personne ne
l’attend, il n’ira pas à la messe de onze heures offrir l’eau bénite à
l’éternelle inconnue, le bon sens lui commande de rester chez lui à l’heure
du déjeuner, il a des papiers à ranger, des livres à lire et une décision à
prendre, quelle vie va-t-il mener, quel travail va-t-il faire, quelle sera sa
raison de vivre, de travailler, en un mot, pourquoi. Il n’avait pas projeté de
sortir ce matin, mais il va devoir le faire, ce serait ridicule de se changer
encore une fois, de se dire qu’il s’est habillé pour sortir sans se rendre
compte de ce qu’il faisait. Cela arrive souvent, rêverie, distraction, ces deux
premiers pas franchis, il ne nous reste plus qu’à faire le troisième, tout en
sachant que c’est une erreur stupide, l’homme est un animal irrationnel,
voilà la vérité vraie. Il est entré dans la chambre, a songé qu’il devrait peut-
être faire le lit avant de sortir, il ne faut pas se laisser aller au relâchement,
mais ça ne vaut pas la peine, il n’attend personne, il s’assoit alors sur la
chaise où Fernando Pessoa a passé la nuit, croise comme lui les jambes,
essaie de voir avec des yeux de statue le lit vide, mais une veine bat à sa
tempe gauche, sa paupière gauche est agitée de tremblements, Je suis
vivant, murmure-t-il, puis à voix haute, sonore, Je suis vivant, et comme il
n’y a personne pour le démentir, il le croit. Il a mis son chapeau, est sorti.
Les vieux n’étaient plus seuls. Des enfants jouaient à la marelle, sautant sur
un dessin tracé à la craie sur le sol, d’une case à l’autre, chacune portant son
numéro, on a donné bien des noms à ce jeu, la guenon, l’avion, le ciel et
l’enfer, on pourrait encore ajouter la roulette ou la gloire, mais le jeu de
l’homme serait plus adéquat, car c’est cela qu’évoque le trait de craie, corps
droit, bras ouverts, l’arc de cercle supérieur formant la tête ou la pensée, il
est allongé sur les pierres et regarde les nuages tandis que les enfants,
agresseurs inconscients, le piétinent, plus tard, quand leur tour viendra, ils
sauront ce qu’il en coûte. Quelques soldats sont arrivés très tôt, pour
reconnaître le terrain probablement, car après le déjeuner, vers le milieu de
l’après-midi, les domestiques vont venir se promener ici, s’il ne pleut pas,
dans le cas contraire la patronne dira, Regarde comme ça tombe, Maria, il vaut mieux que tu ne sortes pas, reste plutôt repasser le linge, et je te
donnerai une heure supplémentaire quand ce sera ton jour de sortie, dans
quinze jours, précision ajoutée à l’intention de ceux qui n’auraient pas
connu les plaisirs de cette époque ou n’auraient jamais eu la curiosité d’en
savoir davantage. Ricardo Reis s’est penché un instant, appuyé à la grille,
les vieux ne faisaient pas attention à lui, le ciel à nouveau découvert laissait
voir une grande trouée d’azur, du côté de l’entrée du port, bel accueil pour
qui arriverait aujourd’hui de Rio de Janeiro, si c’est le jour du vapeur. Se
fiant à l’embellie promise par le ciel, Ricardo Reis commence sa
promenade par le Calhariz, descend jusqu’à Camões et a soudain envie de
se rendre à l’hôtel Bragança, comme ces jeunes gens timides qui ont passé
l’examen du primaire, et qui, n’ayant plus rien à faire dans une école qu’ils
ont si souvent détestée, continuent de rendre visite aux professeurs et aux
camarades des autres classes, jusqu’à ce que tout le monde se lasse de ce
pèlerinage aussi vain que les autres, le pèlerin se fatigue, sur le lieu du culte
on commence à l’ignorer, qu’irait-il faire à l’hôtel, saluer Salvador et
Pimenta, Alors, monsieur le docteur s’ennuie de nous, voulez-vous dire
quelques mots à Lidia, la pauvre, elle est si nerveuse, et on l’appellerait
exprès, par malice, à la réception, Viens voir, Lidia, le docteur Reis veut te
parler. Je suis passé sans raison particulière, je voulais seulement vous
remercier pour la manière dont vous m’avez traité et instruit dans le
primaire comme dans le secondaire, si je n’ai pas été capable d’en
apprendre plus, la faute en revient à ma mauvaise tête, pas à mes maîtres.
Tout en descendant le trottoir face à l’église dos Martires, Ricardo Reis
respire un air balsamique, précieuse exhalaison des dévotes qui sont à
l’intérieur, la messe pour les gens de cette qualité qui appartiennent aux
sphères supérieures vient de commencer, et si on a l’odorat fin, on identifie
aisément les familles et les essences. Au parfum qu’il dégage, on devine
que le dais de l’autel est tapissé de pompons, de boules de poudre de riz, le
fabricant ajoute certainement une généreuse dose de patchouli à la cire de
ses bougies et de ses cierges, car ce mélange une fois brassé, chauffé, moulé
et additionné du quantum d’encens habituel, provoque une irrésistible
ivresse de l’âme, un ravissement des sens, les corps s’alourdissent, les
regards se pâment, c’est l’extase. Ricardo Reis, adepte des religions mortes,
ne sait pas ce qu’il perd, on ignore d’ailleurs s’il préfère les grecques aux
romaines, puisque dans ses vers il invoque les unes et les autres
indifféremment, ce qui lui importe, en fin de compte, c’est qu’elles parlent des dieux en général, mais pas de Dieu. Il descend vers la ville basse par le