L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 36 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 51

chiendent qui font explicitement allusion à la propagande communiste

anarchiste et syndicale qui œuvre de tous côtés parmi les classes ouvrières,

les soldats et les marins, on comprend mieux maintenant pourquoi Ricardo

Reis a été convoqué à la célèbre Police de surveillance et de défense de

l’État, il tente sans y parvenir de se remémorer les traits de l’officier adjoint

qui l’a interrogé, il voit seulement une bague avec une pierre noire à

l’auriculaire de la main gauche, et, comme dans un brouillard, un visage

rond et pâle pareil à un biscuit qui ne serait pas suffisamment cuit, quant

aux yeux, il n’arrive pas à les distinguer, l’homme n’en avait pas, peut-être

avait-il parlé à un aveugle. Discrètement, Salvador se présenta sur le pas de

la porte pour voir comment se déroulait le service maintenant que l’hôtel est

devenu international et, au cours de ce rapide examen, ses yeux croisèrent

ceux de Ricardo Reis, il lui sourit de loin, sourire diplomatique, ce qu’il

veut, c’est savoir ce qui s’est passé à la police. Don Lorenzo répète à Don

Alonso une information parue dans le Jour, journal français de Paris, où il

est fait mention du chef du gouvernement portugais, Oliveira Salazar,

homme énergique et simple dont la clairvoyance et la sagesse ont rendu au

pays la prospérité et le sentiment de la fierté nationale, Asi lo necesitamos

nosotros(51), commente Don Camilo et, en levant son verre de vin rouge, il

adresse un signe de tête à Ricardo Reis qui remercie à son tour d’un

hochement approbateur, quoique hautain, à cause d’Aljubarrota, que Dieu

l’ait en sa sainte garde(52). Salvador se retire, tranquillisé, l’esprit en paix.

Plus tard, demain, le docteur Ricardo Reis lui racontera ce qui s’est passé

rua Antonio Maria Cardoso, et s’il ne dit ou s’il apparaît qu’il ne dit pas

tout, les moyens ne manquent pas pour remonter à la bonne source, Victor,

qui fait partie de ses connaissances, travaille là-bas. Alors seulement, si les

nouvelles sont bonnes, si Ricardo Reis est lavé de tout soupçon, les beaux

jours pourront revenir, il faudra seulement lui suggérer avec tact et

délicatesse la plus grande discrétion dans cette histoire avec Lidia, La

réputation de l’hôtel, monsieur le docteur, uniquement pour la réputation,

voilà ce qu’il lui dira. Nous nous ferions une plus juste idée de la

magnanimité de Salvador si nous pensions à la bonne affaire qu’aurait été

pour lui la libération de la chambre deux cent un où il aurait pu placer toute

une famille de Séville, un grand d’Espagne, le duc d’Albe par exemple, on

en frémit, rien que d’y penser. Ricardo Reis acheva son déjeuner, salua et

salua encore les émigrés qui savouraient le fromage de la montagne, et il sortit, adressant un signe de tête à Salvador qu’il laissa l’eau à la bouche

avec le regard humide d’un chien suppliant et monta à sa chambre, il avait

hâte d’écrire à Marcenda, poste restante, Coimbra.

Il pleut dehors dans le vaste monde, et la rumeur est si dense qu’il est

impossible qu’à la même heure il ne pleuve pas sur la terre entière, le globe,

toupie bourdonnante, roule dans l’espace son murmure d’eau, Et le bruit

obscur de la pluie hante ma pensée, mon être est la courbe invisible tracée

par le bruit du vent qui souffle affolé, cheval sans mors ni lien, d’invisibles

sabots heurtent les portes et les fenêtres, tandis que dans cette chambre où

bougent à peine, très légèrement, les rideaux, un homme entouré de murs

hauts et sombres écrit une lettre, élaborant et adaptant son récit de telle

sorte que l’absurde paraisse logique, l’incohérent exact, ce qui est faible

fort, ce qui est humilié digne, et que la peur se change en intrépidité, ce que

nous avons été a la même valeur que ce que nous aurions voulu être à

condition que nous ayons osé l’être avant l’heure du grand règlement de

comptes, une fois qu’on sait ça, on a déjà fait la moitié du chemin et il suffit

de s’en souvenir et de garder intactes toutes ses forces pour pouvoir

parcourir l’autre moitié. Ricardo Reis hésita longuement sur le vocatif qu’il

devait employer, une lettre est un acte des plus délicats, la formule écrite

n’admet pas les moyens termes, l’éloignement ou le rapprochement affectif

tendent vers une détermination radicale qui, dans un cas comme dans

l’autre, accentue le caractère policé ou complice du lien que cette lettre

établit et qui finit toujours par être, infailliblement, une sorte de lien

parallèle au lien réel, sans coïncidence. Des équivoques sentimentales ont

précisément commencé ainsi. Ricardo Reis n’a évidemment pas retenu

l’hypothèse d’appeler Marcenda Très chère ou Très honorée madame, il n’a

pas poussé le respect de l’étiquette aussi loin, mais cette facile

impersonnalité une fois bannie, il ne put trouver de terme qui ne fût

dangereusement familier, intime, Ma chère Marcenda, par exemple, ou

Marcenda chérie, pourquoi sienne, pourquoi chérie, il pouvait écrire

Mademoiselle Marcenda, ou Chère Marcenda, et il s’y essaya, mais

Mademoiselle lui parut ridicule, chère encore davantage, et après avoir

déchiré plusieurs feuilles il se retrouva avec le nom seul, et c’est lui seul qui

devrait nous désigner, Nommez-vous les uns les autres, c’est pour ça qu’on

a reçu un nom, pour ça qu’on l’a gardé. Il écrivit donc, Marcenda, comme

promis je vous donne de mes nouvelles, ces mots écrits, il s’arrêta pour

réfléchir et poursuivit, donnant la fameuse nouvelle que nous connaissons déjà, élaborant et ajustant, unissant les parties, comblant les vides, s’il n’a

pas dit la vérité, du moins tout entière, il a dit une vérité, ce qui importe

surtout, c’est qu’une lettre rende heureux celui qui l’écrit et celui qui la lit,

et que les deux puissent s’y reconnaître et se trouver confortés dans l’image,

fût-elle idéale, que l’un donne et que l’autre reçoit, image d’ailleurs unique,

car la police n’a pas gardé acte des déclarations qui ne sont donc pas

passibles de jugement, il s’agissait d’une simple conversation, comme

l’officier adjoint avait eu la politesse de le faire remarquer. Il est vrai que

Victor était un témoin, mais il ne se souvient déjà plus de tout et s’en

souviendra moins encore demain, d’autres affaires bien plus importantes

l’occupent. Si cette histoire finit par être contée un jour, on ne trouvera pas

d’autre témoignage que la lettre de Ricardo Reis, si elle n’a pas été égarée

entre-temps, ce qui est le plus probable, il y a des papiers qu’il vaut mieux

ne pas conserver. Toutes les autres sources qui viendraient à être

découvertes seraient douteuses parce que apocryphes, bien que

vraisemblables, en tout cas elles ne correspondraient ni séparément ni

ensemble à la vérité des faits dont nous ignorons d’ailleurs tout puisqu’ils

nous font défaut, qui sait si ce n’est pas à nous d’inventer une vérité, un

dialogue qui aurait une certaine cohérence, un Victor, un officier adjoint,

une matinée de pluie et de vent, une nature compatissante, tout est à la fois

vrai et faux. Ricardo Reis termina sa lettre par des mots de respectueuse

estime, de souhaits sincères de bonne santé, pardonnons-lui la faiblesse du

style et, en post-scriptum, après voir hésité, il l’avertit qu’il pourrait bien ne

plus être à l’hôtel lors de son prochain séjour à Lisbonne car il commençait

à être las de cette routine, il éprouvait le besoin d’avoir sa propre maison,

d’ouvrir un cabinet, il est temps de voir jusqu’où pousseront mes nouvelles

racines, toutes mes nouvelles racines, il allait souligner les quatre derniers

mots mais préféra les laisser ainsi dans la transparence de leur ambiguïté, si

je quittais l’hôtel, je vous écrirais à cette même adresse, poste restante,

Coimbra. Il relut la lettre, la plia et la glissa dans l’enveloppe puis la

dissimula au milieu des livres, il la porterait demain à la poste, aujourd’hui,

avec cette tempête, heureux ceux qui ont un toit au-dessus de leurs têtes,

fût-ce celui de l’hôtel Bragança. Ricardo Reis s’approcha de la fenêtre, tira

les rideaux, on distinguait mal ce qui se passait au-dehors, la pluie tombait

dru en un nuage d’eau, son haleine embuait la vitre, à l’abri des persiennes,

il ouvrit la fenêtre, le quai do Sodré est déjà inondé, le débit de tabac et

d’alcool ressemble à une île, le monde s’est détaché du quai, il est parti à la dérive. Réfugiés au coin d’une taverne de l’autre côté de la rue, deux

hommes fument. Ils ont sans doute déjà bu et roulent leurs cigarettes

lentement, posément, parlant Dieu sait de quelles métaphysiques, peut-être

de la pluie qui ne leur permet pas de vaquer à leurs occupations, bientôt ils

disparaissent dans l’ombre de la taverne, puisqu’ils doivent attendre autant

en profiter pour boire un verre. Un autre homme vêtu de noir, tête nue, vient

sur le seuil interroger le ciel puis disparaît à son tour, il s’est certainement

approché du comptoir, Bien plein, a-t-il dit, il parlait du verre, bien sûr pas

du ciel, le cafetier ne s’y est pas trompé. Ricardo Reis ferma la fenêtre,

éteignit la lumière, retourna s’étendre sur le canapé, une couverture sur les

jambes il écoutait le bruit monotone et impénétrable de la pluie,

impénétrable, celui qui a dit cela avait raison. Les yeux ouverts, enveloppé

dans la pénombre comme un vers à soie dans son cocon, il ne dormait pas,

Tu es seul, personne ne le sait, tais-toi et fais semblant, ces mots, écrits en

d’autres temps, il les murmura et les rejeta parce qu’ils ne pouvaient

exprimer la solitude mais seulement la dire, de même silence et duplicité ne

peuvent être autre chose que ce qu’ils disent, ils ne sont pas ce qu’ils

énoncent, être seul c’est tout autre chose que le dire et l’avoir dit.

Vers la fin de l’après-midi, il descendit au premier étage dans le dessein

d’offrir à Salvador ce qu’il espérait tant, tôt ou tard, il faudrait bien qu’ils en

parlent, alors mieux valait qu’il décidât lui-même quand et comment, Non

monsieur Salvador, tout s’est fort bien passé, ils ont été très aimables, la

question avait été posée avec la plus grande circonspection, Alors, monsieur

le docteur, dites-moi un peu, parlez-moi de cette matinée, vous ont-ils

beaucoup importuné. Non, monsieur Salvador, tout s’est fort bien passé, ils

ont été courtois, ils voulaient juste quelques informations sur notre consulat

de Rio de Janeiro, qui aurait dû me fournir un document, enfin des histoires

de paperasseries. Salvador sembla admettre l’explication, mais, sceptique

comme celui qui connaît les hôtels et la vie, il conserva un doute en son for

intérieur, demain, il ira se renseigner et dira à son ami Victor, Vous

comprenez Victor, il faut que je sache qui j’héberge à l’hôtel, et Victor,

prudent, répondra, Salvador mon ami, ayez l’œil sur cet homme, notre

officier adjoint me l’a tout de suite dit après l’interrogatoire, Le docteur

Reis cache son jeu, il y a un mystère chez cet homme, il faut avoir l’œil sur

lui, non, des preuves formelles nous n’en n’avons pas pour le moment, c’est

juste une impression, surveillez son courrier. Il n’a pas reçu la moindre

lettre. Ça aussi c’est étrange, nous irons faire un tour à la poste restante, et il a des rendez-vous. Pas à l’hôtel en tout cas. Enfin, s’il vous semble qu’il y a

anguille sous roche, avertissez-moi. Le lendemain de ce discret entretien,

l’atmosphère s’alourdit derechef, tout ce que l’hôtel compte d’employés se

mit à pointer le regard dans la direction qu’indiquait le viseur de Salvador,

si attentivement qu’il aurait été plus adéquat de parler de surveillance,

même le salut de Ramon est plus froid, Felipe grommelle, il y a une

exception, bien entendu, mais elle, la pauvre, ne peut que s’inquiéter, et

combien, Pimenta a dit aujourd’hui en riant, Le sale type, on n’a pas fini de

parler de cette affaire, on va voir ce qu’on va voir, Dites-moi ce qui se

passe, je vous en prie, je garderai le secret. Il ne se passe rien, ce sont des

bêtises, de celles qu’inventent ceux qui n’ont rien d’autre à faire que de se

mêler de la vie des autres. Des bêtises d’accord, mais ils vont nous rendre la

vie impossible avec ça, je veux dire votre vie, pas la nôtre. Ne t’inquiète

pas, dès que j’aurai quitté l’hôtel, tous ces commérages cesseront. Vous

allez partir, vous ne me l’aviez pas dit. Tôt ou tard, il faudra bien que ça

arrive, je ne vais pas rester ici toute ma vie. Je ne vous reverrai plus, et

Lidia, dont la tête reposait sur l’épaule de Ricardo Reis, laissa tomber une

larme. Il la sentit, Allons bon, ne pleure pas, c’est la vie, les gens se

rencontrent, se séparent, qui sait si tu ne vas pas te marier demain. Pour ce

qui est de me marier, j’ai passé l’âge, et où allez-vous. Je vais me chercher

une maison, il faut que j’en trouve une qui me convienne. Si vous voulez. Si

je veux quoi. Je pourrais aller vous voir mes jours de congé, Je n’ai

personne d’autre dans ma vie. Lidia pourquoi m’aimes-tu. Je ne sais pas,

peut-être à cause de ce que je vous ai dit, parce que je n’ai rien d’autre dans

la vie. Tu as ta mère, ton frère, tu as sûrement eu des amoureux, tu en auras

d’autres, et plus d’un, tu es jolie, un jour tu te marieras, ensuite viendront

les enfants. Peut-être bien, mais aujourd’hui, tout ce que je sais c’est ça. Tu

es une brave fille. Vous n’avez pas répondu à ma question. C’était quoi. Si

vous vouliez que j’aille chez vous mes jours de sortie quand vous aurez

votre maison. Tu le veux. Oui. Alors tu viendras, jusqu’à ce que. Jusqu’à ce

que vous trouviez quelqu’un de votre milieu. Ce n’était pas ce que je

voulais dire. Quand ça arrivera, dites-moi simplement, Lidia ne reviens plus

chez moi et je ne reviendrai pas. Il y a des moments où je ne sais pas qui tu

es. Je suis une femme de chambre. Mais tu t’appelles Lidia et tu dis les

choses d’une manière très singulière. Quand on se met à parler, comme ça,

comme je suis maintenant, la tête posée sur votre épaule, les mots viennent

différemment, même moi je le sens. J’aimerais que tu trouves un jour un bon mari. Moi aussi j’aimerais, mais j’entends les autres femmes, celles qui