L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 27
trouver là, Ricardo Reis a oublié leurs noms, que le porteur égrenait comme
une litanie, le Tage qui est sur le Tage, le Vouga, le Dão qui est là tout près,
avait dit l’homme, voici donc le Tage, voici les fleuves qui traversent mon
village, leur courant, c’est cette eau qui fuit vers la mer, reçoit l’eau de tous
les fleuves et la leur restitue, retour qu’on voudrait éternel, qui ne l’est pas,
qui durera ce que durera le soleil, mortel comme nous tous, mort glorieuse
de ces hommes qui disparaîtront dans la mort du soleil, ils n’ont pas vu le
premier jour, mais ils verront le dernier.
Le temps n’est guère propice à la philosophie, on se gèle les pieds, un
policier s’est arrêté, hésite et observe, le contemplateur des ondes n’a pas
l’air d’un vaurien ni d’un vagabond, peut-être veut-il se jeter à l’eau, se
noyer, et à l’idée des tracas que ce geste va lui occasionner, donner
l’alarme, repêcher le cadavre, rédiger le constat, le représentant de l’autorité
s’approche, ignorant encore ce qu’il va dire, dans l’espoir que son arrivée
suffira à dissuader le candidat au suicide, et arrêtera le geste insensé.
Ricardo Reis a entendu les pas, a senti sous ses pieds le froid de la pierre, Il
faut que j’achète des bottes à semelle compensée, il serait temps de rentrer à
l’hôtel, si je ne veux pas attraper froid, il dit, Bonne nuit, monsieur l’agent,
le garde civil, soulagé, lui demande, Quelque chose ne va pas. Non, tout va
très bien, quoi de plus naturel au monde qu’un homme au bord d’un quai,
qui regarde le fleuve et les navires en pleine nuit, ce Tage qui ne traverse
pas mon village, le Tage qui traverse mon village s’appelle le Douro(27),
pourquoi, parce qu’il ne porte pas le même nom, le Tage n’est pas plus beau
que le fleuve qui traverse mon village. Rassuré, le policier s’est éloigné vers
la rua da Alfandega, méditant sur la manie qu’ont certaines personnes de
surgir au milieu de la nuit, Qu’est-ce qu’il fabriquait celui-là, admirer le
fleuve par un temps pareil, si on les obligeait à faire comme moi des rondes
dans le coin, ils verraient si c’est drôle. Ricardo Reis a pris la rua do
Arsenal, dix minutes plus tard, il arrivait à l’hôtel. La porte n’était pas
encore fermée, Pimenta surgit sur le palier avec un trousseau de clefs, jette
un coup d’œil puis disparaît, contrairement à son habitude, il n’a pas
attendu que le client eût fini de monter, Pourquoi donc, Ricardo Reis est
passé de cette question toute naturelle à l’inquiétude, peut-être était-il déjà
au courant, pour Lidia, impossible que ça ne finisse pas par se savoir un
jour, un hôtel est une maison de verre, Pimenta ne sort jamais d’ici, il
connaît tous les secrets, je suis sûr qu’il se doute de quelque chose, Bonne nuit. Pimenta, il en rajoute, se fait encore plus cordial, et l’autre lui répond
sans réserve apparente, sans hostilité, Peut-être que je me trompe, pense
Ricardo Reis, il a reçu la clef de la chambre et va s’éloigner, mais il revient
sur ses pas, ouvre son portefeuille, Tenez Pimenta, voilà pour vous, et sans
préciser pourquoi, il lui donne un billet de vingt escudos, et Pimenta ne
pose pas de question.
Pas de lumière dans les chambres. Il avance avec précaution dans le
couloir, pour ne pas réveiller ceux qui dorment, s’arrête trois secondes
devant la porte de Marcenda, puis poursuit son chemin. Dans sa chambre, il
fait froid et humide, à peine moins qu’au bord du fleuve. Il a frissonné
comme s’il contemplait les bateaux livides en écoutant les pas du policier, il
s’est demandé ce qui se serait passé s’il avait répondu, Oui, quelque chose
ne va pas, sans en dire plus, seulement, quelque chose ne va pas, sans
préciser quoi, ni ce que cela signifiait. En s’approchant du lit, il a remarqué
une bosse, on avait mis quelque chose entre les draps, une bouillotte
certainement. Il a posé le main dessus, c’était chaud, cette Lidia est une
brave fille, penser à chauffer le lit, elle ne fait sûrement pas cela pour tous
les clients, elle ne viendra probablement pas cette nuit. Il s’est couché, a
ouvert le livre qui était sur la table de nuit, celui d’Herbert Quain, a
parcouru deux pages sans prêter attention à ce qu’il lisait, on avait
apparemment trouvé trois mobiles au crime, et chacun d’eux était suffisant
pour inculper le suspect sur lequel pesaient tous les soupçons, mais, usant
de son droit et accomplissant son devoir, qui était de collaborer avec la
justice, ledit suspect avait émis l’idée que si on acceptait l’hypothèse de sa
culpabilité, un quatrième, un cinquième ou un sixième mobile pouvaient
exister, tous aussi valables, et que l’explication du crime, ses motifs, se
trouvaient peut-être, et seulement peut-être, dans l’articulation de tous ces
mobiles, dans leur interaction, dans l’effet de chaque ensemble sur les
autres et sur le tout, dans l’éventuelle et plus que probable annulation ou
altération de ces effets par d’autres, ce qui explique qu’on en soit arrivé au
résultat final, la mort, et il fallait encore examiner la part de responsabilité
incombant à la victime, c’est-à-dire déterminer si moralement et légalement
il ne convenait pas de la considérer comme le septième mobile, et peut-être,
simple supposition, comme le plus déterminant. Il se sentit réconforté, la
bouillotte lui chauffait les pieds, son cerveau fonctionnait sans lien
conscient avec l’extérieur, l’aridité de la lecture alourdissait ses paupières.
Il a fermé les yeux quelques secondes, et lorsqu’il les a rouverts, Fernando Pessoa était là, assis au pied de son lit comme s’il rendait visite à un
malade, avec l’expression distraite que l’on peut voir sur certains portraits,
les mains croisées sur la cuisse droite, la tête légèrement penchée en avant,
pâle. Il a posé le livre à côté de lui entre les deux oreillers, Je ne vous
attendais pas à cette heure, dit-il, et il sourit aimablement, afin qu’on ne
remarque pas l’impatience du ton, l’ambiguïté du propos qui pouvait
signifier, Vous auriez pu vous dispenser de venir aujourd’hui, et il avait
deux bonnes raisons à cela, la première, c’était qu’il ne souhaitait parler que
d’une seule chose, de la soirée au théâtre et de ce qui s’y était passé, mais
pas avec Fernando Pessoa, la seconde, c’était que Lidia pouvait tout
simplement entrer dans sa chambre d’un moment à l’autre, non qu’il courût
le danger de l’entendre crier, Au secours, un fantôme, mais parce que,
même si cela ne lui ressemblait guère, Fernando Pessoa pouvait avoir envie
de rester là, protégé par son invisibilité intermittente, tributaire de l’humeur
du moment, pour assister à leur intimité charnelle et sentimentale, ce n’était
pas impossible, Dieu, qui est Dieu, le fait bien, il ne peut d’ailleurs faire
autrement puisqu’il est partout, mais enfin, nous sommes habitués à lui. Il
fait appel à la complicité masculine, Nous n’allons pas pouvoir parler
longtemps, il se peut que je reçoive une visite, et vous conviendrez que ce
serait délicat. Vous ne perdez pas de temps, il n’y a pas trois semaines que
vous êtes arrivé, et vous recevez déjà des visites galantes, car je présume
qu’elles sont galantes. Cela dépend de ce que vous entendez par galantes,
c’est une employée de l’hôtel. Mon cher Reis, vous, un esthète, l’intime de
toutes les déesses de l’Olympe, ouvrir vos draps à une employée, à une
domestique, et moi qui vous entends parler en toute occasion, et avec une
admirable constance, de vos Lidia, Neera et Chloé, vous retrouver captif
d’une femme de chambre, quelle cruelle déception. Cette domestique
s’appelle Lidia, et je ne suis pas captif, je ne suis pas un homme qu’on
enchaîne. Ah, Ah, finalement, elle existe, cette fameuse justice poétique, la
situation est vraiment comique, vous avez tellement invoqué Lidia que
Lidia a fini par apparaître, vous avez eu plus de chance que Camões, lui,
pour avoir sa Natercia, il lui a fallu inventer le nom, et la chose en est restée
là. Le nom seul est apparu, pas la femme. Ne soyez pas ingrat, savez-vous
bien quelle femme serait la Lidia de vos odes, pensez-vous qu’un tel
phénomène existe qui réaliserait l’impossible harmonie entre la passivité, le
silence de la sagesse et le pur esprit. C’est douteux, en effet. Aussi douteux
que l’existence du poète qui a écrit vos odes. Ça, c’est moi. Permettez-moi d’exprimer quelques réserves, mon très cher Reis, je vous trouve en train de
lire un roman policier, une bouillotte aux pieds, attendant une domestique
qui doit venir vous réchauffer le reste, pardon si mon langage est un peu
cru, et vous voudriez que je croie que cet homme est le même que celui qui
a écrit, Serein, regardant la vie à distance, on peut se demander où vous
étiez, quand vous regardiez la vie de cette distance-là. Vous avez dit que le
poète est un simulateur. Je le confesse, ce sont des oracles qui nous sortent
de la bouche sans que nous sachions quel chemin ils ont emprunté pour en
arriver là, le pire, c’est que je suis mort avant d’avoir compris si c’est le
poète qui fait semblant d’être homme ou l’homme qui fait semblant d’être
poète. Feindre, et feindre d’être, ce n’est pas la même chose. Est-ce une
affirmation ou une question. C’est une question. Bien sûr que non, ce n’est
pas la même chose, moi, j’ai seulement fait semblant, vous vous faites
semblant d’être, si vous voulez savoir où sont les différences, lisez-moi et
relisez-vous. Avec un tel discours, vous êtes en train de me préparer une
nuit d’insomnie. Votre Lidia viendra peut-être vous bercer, d’après ce que
j’ai entendu dire, les domestiques qui s’attachent à leurs maîtres sont très
affectueuses. On dirait le commentaire d’un homme dépité. Probablement.
Dites-moi juste une chose, c’est comme poète que je feins ou comme
homme. Reis, mon ami, votre cas est désespéré, vous, vous feignez d’être
simplement, vous jouez à être, vous êtes le simulacre de vous-même, et cela
n’a plus rien à voir ni avec l’homme ni avec le poète. Il n’y a pas de
solution. C’est encore une question. Oui. Non, il n’y en a pas, parce que
vous ne savez pas qui vous êtes. Et vous, l’avez-vous jamais su. Moi je ne
compte plus, je suis mort, mais soyez tranquille, on ne va pas manquer de
fournir sur mon compte toutes sortes d’explications. Je suis peut-être revenu
au Portugal pour savoir qui je suis. Sottises mon cher, enfantillages, ce
genre d’illusion c’est bon pour les romans mystiques, et les chemins qui
mènent à Damas, n’oubliez jamais que nous sommes à Lisbonne, et
qu’aucune route ne part d’ici. J’ai sommeil. Je vais vous laisser dormir,
c’est vraiment la seule chose que je vous envie, dormir, il n’y a que les
imbéciles pour dire que le sommeil est le cousin de la mort, cousin ou frère,
j’ai oublié. Le cousin, je crois. Souhaitez-vous encore que je revienne, après
les paroles peu aimables que je vous ai dites. Oui, je n’ai pas grand monde à
qui parler. C’est une bonne raison, sans aucun doute. Tenez, faites-moi la
faveur de tirer seulement la porte, excusez-moi de ne pas me lever, avec ce froid. Vous attendez encore de la compagnie. On ne sait jamais, Fernando,
on ne sait jamais.
Une demi-heure plus tard, la porte s’ouvrit. Lidia, encore tremblante de
la longue traversée des escaliers et des couloirs, s’est glissée dans le lit,
s’est recroquevillée, a demandé, Alors le théâtre, c’était beau, et il lui a dit
la vérité, Oui, c’était beau.
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Marcenda et son père n’ont pas déjeuné à l’hôtel. Ricardo Reis n’a eu
nul besoin d’employer des ruses, et pas davantage de procéder à une
enquête, il lui a suffi de prendre son temps, d’en laisser à Salvador, et,
discutant de tout et de rien, le coude appuyé au comptoir dans l’attitude du
client familier, il a fini par révéler comme ça, en passant, comme s’il
s’agissait d’une brève digression oratoire, simple ébauche d’un thème
musical surgi inopinément d’un autre thème, qu’il s’était rendu au D. Maria,
la nuit précédente, et qu’il y avait rencontré le docteur Sampaio et sa fille,
personnes très sympathiques et distinguées avec lesquelles il avait lié
connaissance. Salvador a pensé qu’on l’informait bien tard, et son sourire
s’est un peu crispé, car il avait vu sortir le père et la fille, leur avait même
adressé la parole, et ils ne lui avaient rien dit de la nuit précédente, ni de
leur rencontre avec le docteur Reis, maintenant, il était au courant, certes,
mais il était pratiquement deux heures de l’après-midi, comment avait-on
pu en arriver là, il ne s’attendait évidemment pas à trouver, dès son arrivée à
l’hôtel, un message l’informant de ce qui s’était passé, Nous avons fait la
connaissance du docteur Reis, J’ai fait la connaissance du docteur Sampaio
et de sa fille, il ressentait néanmoins comme une grande injustice d’avoir
été si longtemps tenu dans l’ignorance, que le monde est ingrat, traiter ainsi
un gérant si amical. Nous avons dit que son sourire s’est crispé, c’est vite
dit, mais expliquer pourquoi exige davantage de temps, surtout si l’on
désire apaiser les doutes soulevés par une attitude tellement inattendue, et
incompréhensible de prime abord, la sensibilité des individus est si secrète
que lorsqu’on s’aventure sur ce terrain dans le but de tout analyser, on court
le risque de ne pouvoir en sortir aussi vite qu’on l’aurait voulu. Ricardo
Reis ne s’est pas aventuré aussi loin, il a simplement pensé qu’une idée
soudaine venait de contrarier Salvador, et c’était vrai, nous le savons bien,
mais même s’il l’avait voulu, il n’aurait pu deviner laquelle, ce qui prouve
qu’on ne sait pas grand-chose les uns des autres, et que, sauf dans le cas d’une véritable enquête criminelle, comme nous l’a incidemment révélé The
God of Labyrinth, la patience s’émousse vite, lorsque, de temps en temps,
chaque fois que le roi fête son anniversaire, on prend la décision de clarifier
les raisons, d’analyser les impulsions. En moins de temps qu’il n’en faut
pour le dire, Salvador, dominant, selon l’expression consacrée, son dépit, et
se laissant guider par son bon caractère, s’est déclaré enchanté, et s’est mis
à entonner les louanges du docteur Sampaio et de sa fille, lui, un gentleman,
elle, une jeune fille délicate, d’une excellente éducation, triste hélas, pour
cause de ce handicap, de cette infirmité, Car entre nous, docteur Reis, je ne
crois pas que son mal soit curable. Ricardo Reis n’avait pas entamé la
conversation pour entrer dans une polémique médicale, sur ce sujet il s’était
déjà déclaré incompétent, il a donc coupé court, est allé droit à ce qui lui
apparaissait essentiel, enfin, important, sans qu’il sût bien jusqu’à quel
point. Ils n’ont pas déjeuné, et, se souvenant tout à coup d’une autre
possibilité, Sont-ils déjà repartis pour Coimbra, Salvador, qui sur ce point
au moins était bien informé, a répondu, Non, ils ne partent que demain,
aujourd’hui, ils ont déjeuné dans la Baixa, mademoiselle Marcenda a sa
consultation, après ils doivent faire quelques courses. Et ils dîneront ici. Ah,
ça, certainement. Ricardo Reis s’est éloigné du comptoir, a fait deux pas,
puis il est revenu, Je crois que je vais faire un tour, on dirait que le temps se
maintient, Salvador, comme s’il se bornait à transmettre une information
sans importance, déclara alors, Mademoiselle Marcenda a dit qu’elle
rentrerait à l’hôtel après déjeuner, qu’elle n’accompagnerait pas son père
dans ses démarches, c’est au tour de Ricardo Reis de faire celui qui n’a rien
entendu, il va jusqu’au salon, regarde par la fenêtre comme s’il évaluait les
effets des météores, puis revient sur ses pas, Réflexion faite, je vais rester
ici, lire les journaux, il ne pleut pas mais il doit faire froid, et Salvador se
hâte de favoriser ce nouveau dessein, Je vais faire allumer le poêle du salon,
il a appuyé deux fois sur la sonnette, une domestique est entrée, ce n’est pas
Lidia, de toute évidence, évidence aussitôt confirmée par ces mots, Carlota,
allume un poêle dans le salon. À chacun de nous de décider si de
semblables détails sont indispensables ou pas à la compréhension du récit,
tout dépend de l’attention, de l’humeur, de la manière d’être de chacun,
certains vénèrent plus que tout les idées générales, les plans d’ensemble, les
panoramiques, les fresques historiques, d’autres au contraire prisent les
affinités et les oppositions subtiles, on sait bien qu’on ne peut plaire à tout
le monde, dans le cas qui nous occupe, il s’agit simplement de laisser aux sentiments le temps de se frayer un chemin, de s’ouvrir la voie entre les
hommes et au fond d’eux, pendant que Carlota va et vient, que Salvador fait
la preuve par neuf d’une note récalcitrante, et que Ricardo Reis se demande
si son brusque changement d’avis n’a pas paru suspect, il a d’abord dit, Je
vais sortir, et en fin de compte, il est resté.
Deux heures sonnent, puis deux et demie, les journaux de Lisbonne,
dépourvus d’intérêt, ont été lus et relus, des informations de la première
page, Édouard VII sera le nouveau roi d’Angleterre, le ministre de
l’Intérieur a été félicité par l’historien Costa Brochado, les loups descendent
jusqu’aux villages, l’idée de l’Anschluss, pour ceux qui l’ignoreraient, il
s’agit du rattachement de l’Autriche à l’Allemagne, a été rejetée par le
Front patriotique autrichien, le gouvernement français a démissionné, les
divergences entre Gil Roblès et Calvo Sotelo peuvent mettre en danger le
bloc électoral des droites espagnoles, aux publicités, Pargil est le meilleur
élixir dentaire, la célèbre ballerine Marujita Fontan débute demain à
l’Arcadia, voici les nouveaux modèles des automobiles Studebaker,
président, dictateur, si l’univers entier figurait dans l’annonce de Freire
Graveur, on trouve ici un résumé parfait du monde actuel, baptiser une
automobile, dictateur, c’est un signe des temps et des goûts. La sonnette de
l’entrée a retenti plusieurs fois, des gens sortent, d’autres rentrent, un
nouveau client, coup de sonnette impérieux de Salvador, Pimenta qui
emporte les valises, puis un silence prolongé et pesant s’installe, l’après-
midi s’assombrit, il est plus de trois heures et demie. Ricardo Reis s’arrache
du canapé, se traîne jusqu’à la réception, Salvador le regarde avec
sympathie, avec pitié peut-être, Alors, vous avez déjà lu tous les journaux,
Ricardo Reis n’a pas le temps de répondre, tout va brusquement très vite, la
sonnette, la voix, en bas de l’escalier, Monsieur Pimenta, pouvez-vous
m’aider à monter ces paquets, s’il vous plaît, Pimenta descend, il remonte et
Marcenda avec lui, Ricardo Reis ne sait plus que faire, doit-il rester où il
est, ou retourner s’asseoir pour faire semblant de lire ou de sommeiller dans
la douce chaleur, mais s’il fait cela, que va penser Salvador, cet espion
perspicace, il en est là de ses réflexions, balançant entre ces divers actes,
quand Marcenda entre dans la réception, dit, Bonsoir, puis s’exclame, Vous
étiez là, monsieur le docteur, Je lisais les journaux, répond-il, ajoutant
aussitôt, Je viens de finir à l’instant, phrases terribles qui prêtent à
confusion, car si je suis en train de lire les journaux, je ne désire pas parler,
si j’ai fini, je vais m’en aller, il ajoute donc, et il se sent une fois de plus infiniment ridicule, On est très bien ici, au chaud, la vulgarité de
l’expression l’afflige, il hésite encore, incapable de retourner s’asseoir, car
s’il le faisait maintenant, elle penserait qu’il désire rester seul, mais s’il
attend qu’elle monte à sa chambre, il craint qu’elle ne le croie sorti, il faut
donc faire en sorte que Marcenda comprenne qu’il est allé s’asseoir pour
l’attendre, calcul bien inutile, car Marcenda a dit simplement, Je vais poser
tout ceci dans ma chambre, et je redescends parler un peu avec vous, si
vous avez la patience de m’écouter, et rien de plus important à faire. Le
sourire de Salvador n’a rien d’extraordinaire, il aime voir ses clients
sympathiser, ça crée une ambiance bénéfique pour l’hôtel, et puis quand
bien même ce sourire paraîtrait surprenant, épuiser le sujet ne ferait en rien
progresser le récit, d’autant que, n’ayant plus de raison d’être, il a disparu
aussitôt qu’ébauché. Ricardo Reis sourit à son tour, un sourire qui dure plus
longtemps, et répond, Avec plaisir, ou quelque chose d’approchant, phrase
banale, triviale, il est regrettable que nous ne prenions pas le temps
d’analyser toutes ces phrases creuses qu’on répète et qui n’ont plus
aujourd’hui ni éclat ni couleur, mais essayons pourtant de nous rappeler
comment elles ont pu être dites et reçues la première fois, Ce sera avec
plaisir, Je suis à votre disposition, l’audace de ces petites déclarations a dû
faire hésiter celui qui les a faites, et frissonner d’émoi et d’espoir celui ou
celle qui les a entendues, au beau temps des mots tout neufs et des premiers
sentiments.
Marcenda n’a pas tardé à redescendre, les cheveux recoiffés, les lèvres
maquillées, gestes qui sont devenus des automatismes, des tropismes au
miroir, selon certains, alors que d’autres affirment et maintiennent que si
l’on en juge par les résultats, sous le couvert de la légèreté d’esprit et de la
volubilité du geste, la femme a, en toutes circonstances, un comportement
conscient d’une redoutable efficacité. Ces considérations ne méritent
cependant pas qu’on s’y arrête. Ricardo Reis s’est levé pour l’accueillir, l’a
guidée vers un canapé qui forme un angle droit avec le sien, n’osant pas lui
suggérer d’aller s’installer sur un autre, plus spacieux, où ils auraient pu
tenir côte à côte. Marcenda s’est assise, a posé la main gauche sur sa
poitrine, et a souri d’un air absorbé et distant, comme pour dire, C’est
comme ça, elle ne fait rien sans moi, Ricardo Reis était sur le point de
demander, Êtes-vous fatiguée, quand Salvador a paru sur le pas de la porte
pour demander s’ils désiraient prendre quelque chose, un café, un thé, ils
ont répondu oui, avec ce froid, un café est une bonne idée. Avant d’aller donner ses instructions, Salvador a vérifié le bon fonctionnement du poêle
qui répand une odeur de pétrole entêtante, tandis que la flamme, faite de
milliers d’infimes langues bleues, murmure sans discontinuer. Marcenda a
demandé à Ricardo Reis s’il avait aimé la pièce, et ce dernier a acquiescé,
tout en précisant que le réalisme de la mise en scène lu a paru artificiel et,
cherchant à se faire mieux comprendre, il a ajouté, À mon avis, une mise en
scène ne doit jamais être réaliste, ce qui se passe sur scène c’est du théâtre,
ce n’est pas la vie, la vie n’est pas représentable, le miroir lui-même, qui est
pourtant son reflet le plus fidèle, transforme la droite en gauche et la gauche
en droite. Mais ça vous a plu, oui ou non, insiste Marcenda. Ça m’a plu,
résume-t-il, finalement, un seul mot aurait suffi. Lidia est entrée à cet
instant avec le plateau qu’elle a posé sur la table basse, en demandant s’ils
désiraient autre chose, Marcenda a répondu, Non, merci beaucoup, mais
Lidia, elle, regardait Ricardo Reis qui n’avait pas levé la tête et qui tirait
avec précaution la tasse vers lui, tout en interrogeant Marcenda, Combien
de cuillères, Deux a-t-elle répondu, il était évident que Lidia n’avait plus
rien à faire là, elle s’est donc retirée, un peu précipitamment au goût de
Salvador qui, de derrière son bastion, proteste, Doucement avec cette porte.
Marcenda a posé la tasse sur le plateau, a mis sa main droite sur sa main
gauche, froides toutes les deux, avec entre elles cette distance qui
différencie ce qui vit de ce qui est inerte, ce qui peut encore être sauvé de ce
qui est déjà perdu, Mon père n’aimerait pas apprendre que je profite de
notre rencontre d’hier pour vous demander votre opinion de médecin. Vous
voulez mon avis sur votre cas. Oui, sur ce bras qui n’est pas capable de
bouger tout seul, sur cette pauvre main. J’espère que vous voudrez bien me
pardonner de n’être pas tout à fait à l’aise pour en discuter, d’abord parce
que je ne suis pas spécialiste, ensuite, parce que je ne connais pas vos
antécédents, et enfin, à cause de la déontologie de la profession. Je sais tout
cela, mais on ne peut interdire à un malade d’avoir un médecin pour ami, et
de l’entretenir des maux qui le tourmentent. Bien sûr que non. Eh bien,
faites comme si vous étiez mon ami, et répondez-moi. J’ai plaisir à me
considérer comme votre ami, pour reprendre votre expression, je vous
connais déjà depuis un mois. Alors, répondez-moi. Je vais essayer, mais il
faut pour cela que je vous pose quelques questions. Autant que vous
voudrez. Et l’on pourrait ajouter cette phrase à la longue liste de celles qui
ont été si souvent répétées dans le passé, dans l’enfance des mots, Je suis à
votre disposition, Avec grand plaisir, Ce sera avec joie, Tout ce que vous voudrez. Lidia qui revenait a vu le visage en feu et les yeux humides de
Marcenda, elle a jeté un coup d’œil à Ricardo Reis, la joue gauche reposant
sur son poing fermé, tous deux silencieux, comme si une conversation
importante venait d’avoir lieu, mais laquelle, ou comme s’ils se préparaient
à en avoir une, mais laquelle. Elle a emporté le plateau, les tasses, si on ne
les pose pas correctement sur les soucoupes, tremblent, elle le sait bien, il
faut toujours faire attention quand on n’est pas sûr de ses mains, si l’on veut
éviter d’entendre Salvador protester, Doucement, avec cette vaisselle.
Ricardo Reis a marqué une pause, il semble réfléchir, puis il s’est
penché, mains tendues vers Marcenda, en lui demandant, Vous permettez,
elle s’est inclinée à son tour, légèrement, et sa main droite tenant toujours sa
main gauche, elle a posé cette dernière entre ses mains à lui, comme s’il
s’agissait d’un oiseau malade, l’aile brisée, la poitrine trouée de plomb.
Lentement, d’une pression délicate mais ferme, il a ausculté la main
jusqu’au poignet, ressentant pour la première fois de sa vie ce qu’est
l’abandon total, l’absence de réaction volontaire ou instinctive, le don sans
défense, ou pire encore, la sensation d’un corps étranger qui ne serait pas de
ce monde. Marcenda regarde fixement sa propre main, d’autres médecins
ont manipulé cette machine paralysée, ces muscles sans force, ces nerfs
inutiles, ces os qui soutiennent à peine la pauvre charpente, aujourd’hui
c’est au tour de celui-ci, à qui elle s’est volontairement confiée, de les
examiner. Si le docteur Sampaio entrait à cet instant, il n’en croirait pas ses
yeux, le docteur Reis tenant la main de sa fille sans que l’une ou l’autre
résiste, mais personne n’est entré, un salon d’hôtel est un bien étrange
endroit, certains jours, c’est un défilé permanent, d’autres, comme
aujourd’hui, c’est le calme plat. Ricardo Reis a doucement relâché sa
pression, il a regardé, sans savoir pourquoi, ses propres doigts, puis il a
demandé, C’est arrivé il y a combien de temps. Il y a eu quatre ans en
décembre. C’est arrivé brusquement ou progressivement. Un mois, c’est
progressif ou c’est rapide. Vous voulez dire qu’en un mois, vous êtes passée
de l’usage normal de votre bras à l’immobilité complète. C’est cela. Y a-t-il
eu des signes avant-coureurs de maladie, des malaises. Non. Aucun
accident, pas de chute violente ou de coup. Non. Que vous ont dit les
médecins. Que c’est la conséquence d’une maladie cardiaque. Vous ne
m’aviez pas dit que vous souffriez du cœur, je vous ai demandé si vous
aviez eu des symptômes, des malaises. Je croyais que vous faisiez allusion à
mon bras. Que vous ont-ils dit d’autre. À Coimbra, que je ne guérirai pas, ici, la même chose, mais celui qui me soigne depuis presque deux ans dit
que ça peut s’améliorer. Quels traitements applique-t-il. Des massages, des
rayons, des galvanisations. Et ça donne des résultats. Aucun. Le bras ne
réagit pas au courant galvanique. Si, il saute, il tressaille, et puis c’est tout.
Ricardo Reis s’est tu, dans le ton de Marcenda il a perçu une hostilité
soudaine, du dépit, comme si elle voulait lui signifier d’arrêter toutes ces
questions, ou d’en poser d’autres, une autre, qui en contiendrait deux ou
trois, comme celle-ci par exemple, Vous souvenez-vous de quelque chose
d’important qui serait survenu à cette époque, ou encore, Savez-vous ce
qu’il en est, ou bien plus simplement, Avez-vous eu du chagrin. La tension
sur le visage de Marcenda prouvait qu’on approchait du point de rupture,
elle retenait déjà difficilement ses larmes, alors Ricardo Reis demanda,
Avez-vous eu un autre chagrin que celui provoqué par l’état de votre bras.
Elle a fait un signe de tête affirmatif, a ébauché un geste qu’elle n’a pu
achever, un sanglot profond, comme une déchirure, l’a secouée, et les
larmes ont jailli, irrépressibles. Salvador, alarmé, a surgi sur le seuil, mais
Ricardo Reis a fait un geste brusque, impérieux, et il s’est éloigné, reculant
jusque dans l’angle de la porte, d’où on ne peut le voir. Marcenda s’était
déjà reprise, les larmes seules continuaient de couler, mais de façon sereine,
et quand elle a parlé, le ton hostile, s’il avait bien existé, avait disparu de sa
voix. Ma mère est morte, et mon bras n’a plus jamais bougé. Vous me disiez
à l’instant que les médecins pensaient que la paralysie de votre bras résultait
de votre affection cardiaque. C’est ce qu’ils disent. Vous ne les croyez pas,
vous ne souffrez pas du cœur. Si, je souffre. Alors, comment pouvez-vous
être sûre qu’il existe un lien entre la mort de votre mère et l’immobilité de
votre bras. J’en suis certaine, mais je ne saurais l’expliquer. Elle a marqué
une pause, rassemblé ce qui lui restait d’animosité et dit, Je ne suis pas
médecin des âmes. Moi non plus, je ne suis pas médecin des âmes, je ne
suis qu’un généraliste, la voix de Ricardo Reis laissait percer, à son tour,
quelque irritation. Marcenda a porté la main à ses yeux et dit, Pardonnez-
moi, je suis en train de vous ennuyer. Vous ne m’ennuyez pas, j’aimerais
vous aider. Nul ne le peut, j’avais probablement besoin de m’épancher, rien
de plus. Dites-moi, êtes-vous réellement convaincue que ce lien existe.
Absolument, c’est aussi indéniable que le fait que nous sommes tous deux
ici. Et il ne vous suffit pas de savoir, même contre l’opinion des médecins,
que si votre bras a cessé de bouger, c’est seulement parce que votre mère est
morte. Seulement. Oui, seulement, et je ne veux pas dire par là que c’est peu de chose, mais simplement, et pour rester fidèle à votre intime
conviction, qu’il n’y a pas d’autre cause, je dois donc vous poser une
question directe. Laquelle. Votre bras ne bouge plus parce que vous ne
pouvez pas, ou parce que vous ne voulez pas le bouger. Ces mots ont été
prononcés dans un souffle, on les devine plus qu’on ne les entend, et
Marcenda ne les aurait pas saisis s’ils n’avaient été ceux qu’elle espérait,
quant à Salvador, il a dressé l’oreille en vain, des pas résonnaient sur le
palier, Pimenta venait demander s’il y avait des fiches à porter à la police, et
cette question a elle aussi été posée à voix basse, et pour les mêmes raisons
nul ne doit entendre la réponse. Il arrive parfois qu’une question non
formulée soit suspendue entre lèvres et dents, et qu’elle sorte presque
inaudible, quand on l’articule enfin, alors, le son ténu qui s’est transformé
en oui ou en non se dissout dans la pénombre du salon, comme une goutte
de sang dans la transparence de la mer, on sait qu’elle est là mais on ne la
voit pas. Marcenda n’a rien répondu, elle a simplement regardé Ricardo
Reis et a dit, Avez-vous un conseil à me donner, une suggestion qui puisse
me guérir, un remède, un traitement. Je vous ai déjà dit que je ne suis pas
spécialiste, et à mon avis, Marcenda, si vous êtes malade du cœur, vous êtes
aussi malade de vous-même. C’est la première fois qu’on me dit cela. Nous
souffrons tous d’une maladie, d’une maladie originelle, pourrait-on dire,
indissociable de ce que nous sommes, et qui fait de nous ce que nous
sommes, peut-être serait-il encore plus exact de dire que chacun de nous est
sa maladie, à cause d’elle nous ne sommes pas grand-chose, grâce à elle
nous sommes tout, entre les deux, le diable vient et choisit comme dit le
proverbe. Mais mon bras ne bouge pas, quant à ma main, c’est comme si
elle n’existait pas. Peut-être ne le peut-elle pas, peut-être ne le veut-elle pas,
vous voyez, après cette conversation nous ne sommes pas plus avancés.
Pardonnez-moi. Vous m’avez dit que vous ne sentiez aucune amélioration.
C’est vrai. Alors pourquoi continuer de venir à Lisbonne. Je n’y viendrais
pas si mon père n’y tenait pas, il a des raisons bien à lui de vouloir venir.
Des raisons. J’ai vingt-trois ans, je suis célibataire, et si mon éducation
m’interdit de parler de certaines choses, je n’en pense pas moins, car enfin,
on ne peut tout m’interdire. Expliquez-vous mieux. Est-ce bien nécessaire.
Lisbonne, bien que Lisbonne avec ses bateaux sur la mer. Qu’est-ce que
c’est. Deux vers, de je ne sais plus qui. À présent, c’est moi qui ne
comprends pas. Même s’il y a ici bien des choses, on n’y trouve pas tout,
mais certains croient qu’à Lisbonne ils trouveront ce dont ils ont besoin ou ce qu’ils désirent. Si tout ce discours vise à me faire dire que mon père a
une maîtresse à Lisbonne, la réponse est oui, il en a une. Je ne pense pas
que votre père ait besoin du prétexte de la maladie de sa fille pour pouvoir
venir à Lisbonne, d’ailleurs devant qui devrait-il se justifier, c’est un
homme encore jeune, veuf, libre par conséquent. Comme je vous l’ai déjà
dit, mon éducation m’oblige à taire certaines choses, mais je les dis à demi-
mot, je suis comme mon père, avec sa position et son éducation, plus c’est
secret meilleur c’est. Encore heureux que je n’ai pas d’enfant. Pourquoi. Il
n’y a pas de salut aux yeux d’un enfant. J’aime mon père. Je vous crois,
mais l’amour ne suffit pas. Obligé de rester derrière le comptoir, Salvador
n’imagine pas ce qu’il est en train de perdre, ces révélations, ces
confidences échangées, le plus naturellement du monde, entre deux
personnes qui se connaissent à peine, mais pour les entendre, il ne suffit pas
de se poster à l’écoute, il faut encore être assis là, sur le troisième canapé, et
penché en avant, lire sur les lèvres les mots à peine articulés, on entend
mieux le murmure du poêle que ces voix assourdies, on se croirait dans un
confessionnal, que nos péchés nous soient pardonnés.
Marcenda a posé sa main gauche dans la paume de sa main droite, non,
ça ne s’est pas passé comme ça, cette phrase laisse supposer que la main
gauche, obéissant à un ordre du cerveau, est allée se poser sur l’autre. Il
fallait être présent pour comprendre comment les choses se sont passées, la
main droite a d’abord retourné la gauche, puis s’est placée au-dessous
d’elle, l’auriculaire et l’annulaire se sont emparés du poignet, et, à présent
réunies, elles s’approchent de Ricardo Reis, l’une offrant l’autre, ou
réclamant de l’aide, à moins qu’elles ne se soient simplement résignées à
l’inévitable, Dites-moi si vous croyez que je peux guérir. Je ne sais pas, il y
a quatre ans que vous êtes ainsi, sans amélioration, votre médecin dispose
d’éléments d’appréciation qui me manquent, de plus, je vous le répète, je ne
suis pas compétent en la matière. Je vais renoncer, je ne viendrai plus à
Lisbonne, je vais dire à mon père que je me suis résignée, qu’il ne doit plus
dépenser d’argent pour moi. Pour le moment, votre père a deux raisons de
venir à Lisbonne, si vous lui en ôtez une. Peut-être trouvera-t-il le courage
de continuer à venir seul. Il aura perdu son alibi, votre maladie, pour le
moment, il se considère comme un père qui veut voir sa fille guérie, à ses
yeux le reste n’existe pas réellement. Alors, que dois-je faire. Nous nous
connaissons à peine, je n’ai pas le droit de vous donner des conseils. C’est
moi qui vous les demande. Ne renoncez pas, continuez de venir à Lisbonne, faites-le pour votre père, même si vous ne croyez plus aux traitements. Non,
je n’y crois presque plus. Défendez ce qui vous reste, votre alibi à vous ce
sera de croire. Pour quoi faire. Pour maintenir l’espérance. Laquelle.
L’espérance, rien de plus, c’est parfois tout ce qui nous reste, mais si nous
l’avons nous avons tout. Marcenda s’est enfoncée dans le canapé, a frotté
lentement le dessus de sa main gauche. Elle tournait le dos à la fenêtre, on
distinguait mal son visage. En d’autres circonstances, Salvador serait déjà
venu allumer le grand lustre, orgueil de l’hôtel Bragança, mais il semblait
vouloir manifester sa contrariété d’avoir été si ostensiblement tenu à l’écart
d’une conversation qu’il avait pourtant été le premier à favoriser, parlant
des Sampaio à Ricardo Reis, de Ricardo Reis aux Sampaio, et voilà
comment ces deux-là le remerciaient, plongés dans leur conversation,
chuchotant dans la pénombre du salon, à peine venait-il d’y songer que le
lustre s’alluma, Ricardo Reis vient d’appuyer sur l’interrupteur, car si
quelqu’un était entré à cet instant, il aurait pu trouver curieux de voir un
homme et une femme assis dans l’obscurité, même s’agissant d’un médecin
et d’une infirme, c’eût été pire que la banquette arrière d’un taxi. Comme il
fallait s’y attendre, Salvador parut sur le seuil et dit, Je venais allumer,
monsieur le docteur, et il sourit. Ils sourient à leur tour, gestes et attitudes
qui font partie du code de la civilité, un zeste d’hypocrisie, un zeste de
bienséance, et le reste pour masquer le chagrin. Salvador parti, il y eut un
long silence, il semblait moins facile de parler avec toute cette lumière.
Marcenda dit alors, Si ce n’est pas trop indiscret, puis-je vous demander
pourquoi vous vivez à l’hôtel depuis un mois. Je ne me suis pas encore
décidé à chercher une maison, d’ailleurs je ne sais pas si je resterai au
Portugal, peut-être finirais-je par retourner à Rio de Janeiro. Vous y avez
vécu seize ans, m’a dit Salvador, pourquoi être revenu. Nostalgie du pays.
Vous vous êtes guéri bien vite, si vous parlez déjà de repartir. Ce n’est pas
tout à fait cela, quand j’ai décidé de venir à Lisbonne, il me semblait que
j’avais des raisons impératives, des questions de la plus haute importance à
régler ici. Et maintenant. Maintenant, la phrase resta en suspens, il se mit à
contempler le miroir en face de lui, Maintenant, je me vois comme
l’éléphant qui sent approcher l’heure de sa mort et qui commence à
cheminer vers le lieu où il doit mourir. Si vous retournez au Brésil, et n’en
revenez plus, ce sera donc là le lieu où l’éléphant sera allé mourir. Quand
on émigre, le pays où l’on va peut-être mourir est aussi celui où l’on doit
vivre, c’est toute la différence. Vous ne serez sans doute plus là le mois prochain, quand je reviendrai à Lisbonne. J’aurai peut-être un appartement,