L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 38
qui vous salue également, et c’était vrai, Ricardo Reis saluait lui aussi, avec
des gestes et des mots qu’on devinait sur ses lèvres mais qu’on n’entendait
pas. Il avait deux bonnes raisons pour agir ainsi, en d’autres circonstances,
c’eût été uniquement pour se rappeler au souvenir de Marcenda, même par
personne interposée, mais à cet instant précis, son but était de se rapprocher
de Salvador, de jouer à être son égal afin de lui ôter toute autorité ce qui,
contrairement aux apparences, n’est pas une contradiction, la relation entre
individus ne se borne pas à une simple opération d’addition ou de
soustraction au sens arithmétique du terme, combien de fois croyons-nous
ajouter et nous nous retrouvons avec un reste dans les mains, combien
d’autres où nous croyons soustraire et obtenons au contraire non pas une
addition mais une multiplication. Salvador, triomphant, a raccroché, il avait
réussi à maintenir avec la ville de Coimbra une conversation cohérente et
positive, et répondait maintenant à Ricardo Reis qui lui avait demandé. Il y
a du nouveau. Oui, trois familles espagnoles viennent d’arriver. Des
fugitifs. Oui, les communistes ont gagné les élections. Ce ne sont pas les
communistes, ce sont les divers gauches. Tout ça c’est pareil. Mais ils sont
véritablement en fuite. Même les journaux en parlent. Je n’ai pas fait
attention. À partir de cet instant, il n’allait plus pouvoir le dire. On parlait
castillan derrière chaque porte, et inutile d’être aux aguets pour entendre, la
langue sonore de Cervantès envahissait l’espace, dire qu’il y eut une époque
où elle était très répandue dans le monde, la nôtre n’est jamais arrivée
jusque-là. On s’aperçut au dîner, à leur façon de s’habiller, qu’ils étaient
riches, hommes et femmes exhibaient un nombre prodigieux de bagues, de
boutons de manchette, d’épingles à cravate, de broches, de bracelets, de
tours de cou, d’anneaux, de boucles d’oreilles, de colliers, de chaînes où
l’or se mêlait aux brillants, avec ici et là des touches de rubis, d’émeraude,
de saphir et de turquoise, et ils vociféraient d’une table à l’autre, étalant leur
malheur triomphant, si la réunion en un seul concept de deux termes aussi
opposés a un sens. Ricardo Reis n’en trouva pas d’autres pour concilier leur
ton impérieux et leurs lamentations vindicatives, ils disaient, Los rojos, et
tordaient injurieusement les lèvres. La salle à manger du Bragança
ressemble maintenant à une scène de théâtre, dans un instant, le gracieux
Clarin de Calderon va entrer en scène pour dire, Escondido desde aqui toda
la fiesta he de ver(38), c’est de la fête espagnole vue du Portugal qu’il s’agit,
pues ya la muerte no me hallara, dos higas para la muerte(39). Les serveurs, Felipe, Ramon et un troisième, un Portugais de Guarda, sont tout excités,