L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 29 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 40

nerveux, ils en ont déjà vu pas mal dans leur vie, ce n’est pas la première

fois qu’ils servent des compatriotes, mais comme ça, en si grand nombre, et

en de pareilles circonstances, ça ne leur est jamais arrivé et ils ne

remarquent pas, ils ne se sont pas encore rendu compte que les familles de

Caceres et de Madrid ne s’adressent pas à eux comme à des compatriotes

bien-aimés que le malheur aurait réunis, quand on est extérieur, on observe

mieux les choses et on les analyse plus facilement. Du même ton qu’ils

disent Los rojos, ils pourraient dire Los galegos, il suffirait d’enlever la

haine et d’y mettre le mépris. Ramon s’en est aperçu, un regard torve qu’on

lui a lancé, une parole désagréable, si bien qu’en servant Ricardo Reis il ne

peut se contenir, Ils auraient pu se dispenser d’apporter tous leurs bijoux

dans la salle à manger, personne n’aurait été les leur voler, cet hôtel est une

maison sérieuse, encore heureux que Ramon soit là pour l’affirmer, mais il

changerait sans doute d’opinion s’il apprenait que Lidia se rend dans la

chambre du client, les perspectives morales se modifient considérablement,

les autres aussi d’ailleurs, parfois à la suite d’événements insignifiants, mais

le plus souvent à cause de bouleversements sentimentaux, et c’est parce que

Ramon vient d’être blessé qu’il s’est confié à Ricardo Reis. Enfin, soyons

justes, autant qu’il est en notre pouvoir, ces gens qui sont là ont été chassés

par la peur, ils ont donc emporté leurs bijoux, l’argent qu’ils avaient à la

banque, tout ce qu’ils ont pu récupérer avant de s’enfuir, car enfin de quoi

auraient-ils vécu, s’ils étaient arrivés ici les mains vides, on peut

légitimement douter que Ramon, sollicité, leur donne ou leur prête un

douro, et au nom de quoi le ferait-il, cela ne figure pas dans les

commandements du Christ, et si, dans ces histoires de prêt et de don il est

permis d’invoquer le deuxième commandement, Tu aimeras ton prochain

comme toi-même, deux mille ans ne suffiraient pas pour que les voisins de

Madrid et de Caceres se mettent à aimer Ramon, nous n’en sommes pas

moins, comme le dit l’auteur de Conspiration, sur la bonne voie, grâce à

Dieu, au capital et au travail, d’ailleurs c’est certainement pour désigner

celui qui va paver la rue que nos procureurs et nos députés se sont retrouvés

dans les thermes d’Estoril(40) pour un dîner confraternel.

N’étaient le mauvais temps qui, de jour comme de nuit, ne nous laisse

aucun répit et n’en laisse pas davantage aux laboureurs et aux autres

agriculteurs, et ces inondations, les pires qu’on ait connues depuis quarante

ans d’après les registres et les récits des vieux, le carnaval serait grandiose cette année, non seulement par la grâce de ses qualités propres mais aussi