L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 40
nerveux, ils en ont déjà vu pas mal dans leur vie, ce n’est pas la première
fois qu’ils servent des compatriotes, mais comme ça, en si grand nombre, et
en de pareilles circonstances, ça ne leur est jamais arrivé et ils ne
remarquent pas, ils ne se sont pas encore rendu compte que les familles de
Caceres et de Madrid ne s’adressent pas à eux comme à des compatriotes
bien-aimés que le malheur aurait réunis, quand on est extérieur, on observe
mieux les choses et on les analyse plus facilement. Du même ton qu’ils
disent Los rojos, ils pourraient dire Los galegos, il suffirait d’enlever la
haine et d’y mettre le mépris. Ramon s’en est aperçu, un regard torve qu’on
lui a lancé, une parole désagréable, si bien qu’en servant Ricardo Reis il ne
peut se contenir, Ils auraient pu se dispenser d’apporter tous leurs bijoux
dans la salle à manger, personne n’aurait été les leur voler, cet hôtel est une
maison sérieuse, encore heureux que Ramon soit là pour l’affirmer, mais il
changerait sans doute d’opinion s’il apprenait que Lidia se rend dans la
chambre du client, les perspectives morales se modifient considérablement,
les autres aussi d’ailleurs, parfois à la suite d’événements insignifiants, mais
le plus souvent à cause de bouleversements sentimentaux, et c’est parce que
Ramon vient d’être blessé qu’il s’est confié à Ricardo Reis. Enfin, soyons
justes, autant qu’il est en notre pouvoir, ces gens qui sont là ont été chassés
par la peur, ils ont donc emporté leurs bijoux, l’argent qu’ils avaient à la
banque, tout ce qu’ils ont pu récupérer avant de s’enfuir, car enfin de quoi
auraient-ils vécu, s’ils étaient arrivés ici les mains vides, on peut
légitimement douter que Ramon, sollicité, leur donne ou leur prête un
douro, et au nom de quoi le ferait-il, cela ne figure pas dans les
commandements du Christ, et si, dans ces histoires de prêt et de don il est
permis d’invoquer le deuxième commandement, Tu aimeras ton prochain
comme toi-même, deux mille ans ne suffiraient pas pour que les voisins de
Madrid et de Caceres se mettent à aimer Ramon, nous n’en sommes pas
moins, comme le dit l’auteur de Conspiration, sur la bonne voie, grâce à
Dieu, au capital et au travail, d’ailleurs c’est certainement pour désigner
celui qui va paver la rue que nos procureurs et nos députés se sont retrouvés
dans les thermes d’Estoril(40) pour un dîner confraternel.
N’étaient le mauvais temps qui, de jour comme de nuit, ne nous laisse
aucun répit et n’en laisse pas davantage aux laboureurs et aux autres
agriculteurs, et ces inondations, les pires qu’on ait connues depuis quarante
ans d’après les registres et les récits des vieux, le carnaval serait grandiose cette année, non seulement par la grâce de ses qualités propres mais aussi