L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 14 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 18

de sa personne et de sa destinée qu’il ne le croit, le temps, sur lequel il ne

peut rient, l’élèvera ou le rabaissera pour des mérites parfois insoupçonnés,

et d’autres fois selon le jugement d’autrui, Qu’en sera-t-il de toi, quand à la

nuit tombée tu parviendras au terme de ta route.

Quand les pauvres de la rua do Seculo eurent dégagé la place, il faisait

presque nuit. Entre-temps, Ricardo Reis a déjeuné, fait un tour dans deux

librairies, hésité devant l’entrée du Tivoli, ira-t-il voir J’aime toutes les

femmes, avec Jean Kiépura, non, ce sera pour plus tard, il a regagné l’hôtel

en taxi, parce qu’il avait mal aux jambes d’avoir tant marché. Quand la

pluie s’était mise à tomber, il avait trouvé refuge dans un café, avait lu les

journaux du soir, puis il s’était laissé cirer les chaussures, ce qui, à première

vue, pourrait passer pour du gaspillage, avec ces rues violemment inondées

par les trombes d’eau, mais le cireur lui avait expliqué qu’il valait toujours

mieux prévenir que guérir, que la chaussure imperméabilisée supporte

beaucoup mieux la pluie, et l’homme de l’art avait raison, quand Ricardo

Reis s’est déchaussé dans sa chambre, ses pieds étaient chauds et secs, les

pieds chauds, la tête froide, il n’en faut pas davantage pour se maintenir en

bonne santé, et quand bien même la faculté n’admettrait pas ces

connaissances empiriques, on ne perd rien à les mettre en pratique. L’hôtel

est totalement silencieux, aucune porte ne bat, aucune voix ne résonne, la

sonnette est muette et, fait exceptionnel, le gérant Salvador ne se trouve pas

à la réception, Pimenta, qui est allé chercher la clef, se meut avec la

légèreté, l’immatérialité d’un elfe, il est vrai qu’il n’a pas transporté le

moindre bagage depuis le matin, on a beau dire, ça compte.

Quand Ricardo Reis est descendu dîner, vers neuf heures comme il se

l’était promis, il a trouvé la salle déserte, les serveurs, qui bavardaient dans

un coin, se sont un peu animés quand Salvador a fait son apparition, comme

il est bon de le faire dès qu’apparaît un supérieur hiérarchique, ainsi, si le

corps reposait auparavant sur la jambe gauche, il suffit de le faire basculer

sur la droite, il n’en faut pas davantage et parfois moins encore, Puis-je

dîner, a demandé le client hésitant, bien évidemment, ils étaient là pour ça,

Salvador le premier, qui s’est mis à expliquer, Que monsieur le docteur ne

s’inquiète pas, c’est le dernier jour de l’année, le jour le plus creux, quand il

y a des clients, ils dînent généralement dehors, c’est le réveillon(18) ou plus

exactement le révelion, c’est le mot qu’il a employé, autrefois la fête se

déroulait ici, à l’hôtel, mais les propriétaires ont trouvé que ça revenait trop cher, que ça désorganisait le service, bref, que c’était une corvée, sans

parler des dégâts provoqués par l’allégresse des clients, vous savez

comment les choses se passent, on boit un verre puis deux, et on finit par ne

plus s’entendre, c’est le vacarme, l’agitation, les plaintes de ceux qui n’ont

pas le cœur à rire, il y en a toujours, finalement, on a supprimé le révelion,

mais je le regrette, croyez-moi, c’était une magnifique soirée qui donnait à

l’hôtel une réputation d’élégance et de modernité, tandis que maintenant,

vous voyez, c’est un vrai désert. Qu’importe, on se couchera plus tôt, a dit

Ricardo Reis pour le consoler, et Salvador, Pensez-vous, chez moi, la

tradition familiale veut qu’on écoute les douze coups de minuit en

mangeant douze grains de raisin, un grain à chaque son de cloche, j’ai

entendu dire que ça porte bonheur pour la nouvelle année, à l’étranger ça se

fait beaucoup.

Ce sont des pays riches, croyez-vous réellement que ça porte bonheur.

Je ne sais pas, je ne peux pas comparer, si je ne les mangeais pas, l’année

serait peut-être plus mauvaise encore. Voilà une des raisons pour lesquelles

celui qui ne croit pas en Dieu recherche les dieux, et celui qui a abandonné

les dieux invente Dieu, un jour nous nous libérerons de l’un et des autres.

J’en doute. Cette réplique en aparté a été lancée quelques instants plus tôt

ou plus tard par quelqu’un, mais pas ici, dans cet hôtel, on ne prend pas de

telles libertés avec les clients respectables.

Ricardo Reis a dîné, servi par un seul employé, le maître d’hôtel planté

comme un décor au fond de la salle, Salvador s’est installé à la réception, il

tue le temps qui le sépare de son réveillon personnel, Pimenta a disparu,

quant aux femmes de chambre, elles ont sans doute regagné leurs

mansardes, si elles existent, mais il est plus probable qu’elles se trouvent

dans les combles sirotant, en attendant l’heure, des liqueurs capiteuses,

accompagnées de petits gâteaux secs, à moins qu’elles ne soient tout

bonnement rentrées chez elles, laissant une garde, comme dans les

hôpitaux, quant à la cuisine, elle ressemble déjà à une citadelle évacuée. Ce

sont là de simples suppositions, d’ordinaire un client se soucie fort peu de

savoir comment l’hôtel fonctionne de l’intérieur, ce qui l’intéresse, c’est

que sa chambre soit propre, que les repas soient servis à l’heure, il paie, il

veut être bien traité. Ricardo Reis ne s’attendait pas qu’on posât devant lui,

au moment du dessert, une large part de gâteau des rois, ce sont des

attentions de cette sorte qui font d’un client un ami, et s’il a trouvé la fève,

ce n’était pas prémédité, le serveur lui sourit avec sa bonhomie coutumière, et dit, Le jour des rois, ce sera votre tour de payer, monsieur le docteur.