L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 47 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 64

pas, mais c’est comme si elle n’avait rien à elle. Elle ôte sa blouse, remet

son chemisier, sa jupe, sur son corps la sueur refroidit. Elle s’assied sur l’un

des tabourets de la cuisine, croise les mains, attend. Des pas dans l’escalier,

une clef dans la serrure, c’est Ricardo Reis qui avance dans le couloir en

disant, jovial, On croirait entrer dans le paradis des anges. Lidia se lève,

sourit, flattée, heureuse tout à coup, émue parce qu’il s’approche les mains

tendues, les bras ouverts, Ne me touchez pas, je suis en sueur, je pars tout

de suite. Tu n’y songes pas, il est encore tôt, tu vas boire une tasse de café,

j’ai apporté des pasteis de nota(64), mais va d’abord prendre un bain pour te

rafraîchir. Vous n’y pensez pas, prendre un bain chez vous, on n’a jamais vu

ça. On ne l’a jamais vu, eh bien on va le voir, fais ce que je te dis. Elle ne

protesta plus, elle en était bien incapable, malgré les convenances, cet

instant est l’un des meilleurs de la vie, faire couler l’eau chaude, se

déshabiller sans hâte, entrer dans la baignoire, sentir ses membres fatigués

dans la douceur sensuelle du bain, puis avec le savon et l’éponge frotter son

corps, les jambes, les cuisses, les bras, les seins, tout en sachant qu’un

homme attend de l’autre côté de la porte, Que fait-il, elle devine ce qu’il

pense, s’il entrait ici et qu’il me voie nue, quelle honte, est-ce donc la honte

qui fait battre son cœur plus vite, ou l’inquiétude, maintenant elle sort de

l’eau, Tous les corps sont beaux quand ils sortent de l’eau ruisselants, songe

Ricardo Reis, qui vient d’ouvrir la porte, Lidia est nue, elle cache sa

poitrine et son sexe avec ses mains et dit, Ne me regardez pas, c’est la

première fois qu’elle se trouve ainsi devant lui, Allez-vous-en, laissez-moi

m’habiller, elle a dit cela d’une voix basse, inquiète, il sourit, de tendresse,

de désir, de malice aussi, et dit, Ne t’habille pas, essuie-toi seulement, et il

lui présente la grande serviette ouverte, dans laquelle il enveloppe son

corps, puis il sort, se dirige vers la chambre où il se déshabille, les draps ont

été changés, ils sentent le neuf, Lidia entre alors, tenant encore la serviette

contre elle, comme un pagne, pour se cacher, en approchant du lit, elle la

laisse glisser à terre et apparaît enfin courageusement nue, un jour pareil on

n’a pas froid, son corps brûle, au-dedans et au-dehors, c’est au tour de

Ricardo Reis de trembler, il s’approche d’elle comme un enfant, pour la

première fois, après si longtemps, ils sont nus tous les deux, le printemps

finit toujours par arriver, il a été long à venir, mais ça valait peut-être la

peine. À l’étage du dessous, perchée sur deux hauts tabourets de cuisine

qu’elle a superposés, bravant le risque de tomber et de se déboîter l’épaule, la voisine tente d’interpréter des bruits confus, pareils à une pelote de sons,

qui traversent le plafond, elle a la face congestionnée par la curiosité et

l’excitation, les yeux brillants de vice comprimé, c’est ainsi que vivent et

meurent toutes ces femmes, Vous allez voir que le docteur et cette fille,

mais peut-être est-elle en train de retourner et de battre les matelas, tâche

parfaitement honorable, enfin on a légitimement le droit d’en douter. Une

demi-heure plus tard, quand Lidia est sortie, la voisine du premier n’a pas

osé ouvrir la porte, l’impudence a tout de même des limites, elle s’est

contentée d’épier par l’entrebâillement de la porte, féline à l’œil de faucon,

la fugitive image qui passait, aérienne, portant comme une cuirasse l’odeur

de l’homme, telle est l’empreinte que l’autre laisse sur nous. Là-haut, dans

son lit, Ricardo Reis ferme les yeux, il peut encore à cet instant ajouter au

plaisir du corps satisfait celui, plus délicat et fugitif, de la solitude qui

commence, il a roulé jusqu’à la place que Lidia occupait, odeur étrange,

banale, d’un curieux animal, qui n’est ni son odeur à elle ni son odeur à lui,

mais leurs odeurs confondues, pas un mot de plus, cette affaire n’est pas la

nôtre.

Le matin ouvre la journée, le lundi la semaine. Ricardo Reis, matinal,

écrit à Marcenda une très longue lettre, mûrement réfléchie, qu’écrire en

effet à une femme qu’on a embrassée sans lui avoir auparavant parlé

d’amour, des excuses l’offenseraient, d’autant plus qu’elle a, comme on dit,

reçu et ardemment rendu ce baiser, et si on ne lui a fait aucun serment, ni dit

Je t’aime au moment où on l’embrassait, pourquoi diable le ferait-on

maintenant, au risque de n’être pas cru, les Latins l’affirmaient déjà, mieux

valent les actes qui demeurent que les paroles qui s’envolent, réservons les

uns à l’action, les autres à la bagatelle, et plus encore si on les emploie dans

leur sens premier, puis, avant de commencer à leur ôter la première

enveloppe, abîmée, ténue, fragile, employons ceux qui ne promettent ni

n’exigent, ceux qui ne suggèrent rien mais couvrent nos arrières, qui sont là

pour camoufler nos ultimes redditions, ces bribes de phrases banales qui ne

nous compromettent point, jouissons du moment, soyons solennels et légers

dans la joie que les feuilles ressuscitées reverdissent, je sens que celui que

je suis et celui que je fus sont des rêves différents, les années sont courtes,

brève est la vie, mais le jeu en vaut la chandelle, si nous n’avons que des

souvenirs, mieux vaut en avoir beaucoup, et ma mémoire n’a conservé que

votre souvenir, soyons ce que nous sommes, il ne nous a pas été accordé

davantage, voilà comment on termine une lettre, elle semblait terriblement difficile à écrire, et elle est venue aisément, il suffit de ne pas trop se soucier

de ce que l’on dit, de ne pas trop réfléchir à ce que l’on écrit, le reste

dépend de la réponse. Au cours de l’après-midi, Ricardo Reis, ainsi qu’il se

l’était promis, s’est mis en quête d’un emploi, deux heures par jour, trois

fois par semaine, ou même une fois, l’important est de ne pas perdre la

main, tant pis si la fenêtre donne sur une arrière-cour ou si la pièce est

petite, fermée, remplie de vieux meubles, avec derrière un paravent, un

canapé rudimentaire pour les auscultations, une lampe sur le bureau pour

mieux observer la pâleur du malade, un crachoir sur pied pour les

bronchiteux, deux estampes au mur, le diplôme dans un sous-verre et le

calendrier pour nous rappeler que nos jours sont comptés. Parce qu’il avait

pris ce chemin le jour de son arrivée, il a commencé par les quartiers

éloignés, Alcântara, Pampulha, demandant s’il y avait des postes

disponibles, il s’est entretenu avec des médecins qu’il ne connaissait pas et

qui ne le connaissaient pas non plus, se sentant ridicule chaque fois qu’il

disait, Cher collègue, et honteux quand les autres faisaient de même, ici, il y

en a bien une, mais c’est provisoire, le collègue est absent, on espère qu’il

sera de retour dans le courant de la semaine. Du Conde Barão au Rossio,

pas une seule place, le Portugal ne manque pas de médecins, et c’est

heureux, car les syphilitiques à eux seuls sont déjà six cent mille, quant à la

mortalité infantile, c’est encore plus grave, sur mille enfants, il en meurt

cent cinquante, imaginez la catastrophe si on n’avait pas de bons médecins.

Il faut croire que le destin s’en est mêlé, car, après avoir cherché avec

acharnement, et fort loin, Ricardo Reis a trouvé dès le mercredi ce qu’on

pourrait appeler un port d’attache, pratiquement sur le pas de sa porte, à

Camões, et la fortune ne s’est pas arrêtée là, puisqu’il s’est retrouvé installé

dans un cabinet dont la fenêtre donne sur la place, il ne voyait, il est vrai,

que le dos de d’Artagnan, mais enfin, les transmissions sont garanties, les

messages assurés, pour preuve, voilà ce pigeon, qui se met à voler d’une

traite jusqu’à la tête du poète pour lui susurrer avec sa malice colombine, Il

y a là, derrière vous, un concurrent, un esprit livré comme le vôtre aux

muses, mais dont le bras n’est bon qu’à manier les seringues, Ricardo Reis

a eu l’impression que Luis de Camões avait haussé les épaules, ça n’était

que justice. Il ne s’agit pas d’une fonction en titre, mais du remplacement

temporaire d’un collègue spécialiste du cœur et des poumons, dont le cœur,

précisément, a lâché, même si le diagnostic est rassurant, il en a malgré tout

pour trois mois. Ricardo Reis n’était pas très féru en d’aussi nobles disciplines, souvenons-nous qu’il a déjà évoqué l’insuffisance de ses

connaissances face aux problèmes cardiaques de Marcenda, le destin est un

artisan facétieux. On a donc pu voir le nouveau spécialiste courir les rues en

quête des traités récents destinés à lui rafraîchir la mémoire et à le guider

dans les méandres de l’évolution de la thérapeutique moderne et préventive.

Il est allé rendre visite au collègue malade, l’a assuré qu’il ferait tout ce qui

était en son pouvoir pour honorer la pratique et les talents de celui qui était

encore, et pour longtemps, le titulaire de la charge dans le célèbre cabinet

médical, Et je ne manquerai pas de venir vous consulter sur les cas les plus

graves, afin de bénéficier de vos vastes connaissances et de votre

expérience, et d’en faire bénéficier les malades. Le collègue a apprécié les

louanges, qu’il a jugées par endroits intempestives, et promis de collaborer,

en toute franchise et loyauté, puis ils sont passés à l’ajustement des comptes

de la sous-location esculapiale, un pourcentage pour l’administration du

cabinet, un fixe pour le salaire de l’indispensable infirmière, un autre

pourcentage pour le matériel et les dépenses courantes, un fixe pour le

collègue présentement cardiaque, malade ou bien portant, Ricardo Reis ne

risque guère de s’enrichir avec ce qui reste, aucune importance, les livres

brésiliennes ne sont pas encore épuisées, loin de là. La ville compte un

médecin de plus. Comme il n’a rien d’autre à faire, il se rend

ponctuellement trois fois par semaine à son cabinet, les lundi, mercredi et

vendredi, pour attendre des clients qui au début ne viennent pas, pour faire

en sorte de les garder ensuite, et enfin, une fois la phase excitante de

l’adaptation passée, il s’installe dans la paisible routine du poumon

caverneux, du cœur malade, cherchant dans les livres des remèdes à

l’irréparable, de temps à autre, il téléphone à son collègue, quand il a dit, Je

viendrai vous consulter dans les cas difficiles, c’était des paroles en l’air,

une simple tactique, chacun de nous prépare sa mort en faisant ce qu’il peut

de sa vie, et c’est là un fameux travail, sans oublier qu’il serait très indélicat

de demander, Eh bien Collègue, qu’en pensez-vous, à mon avis le cœur de

ce malade ne tient plus qu’à un fil, voyez-vous une issue autre que l’issue

naturelle vers l’autre monde, autant parler de corde dans la maison d’un

pendu, adage qui apparaît pour la seconde fois.

Marcenda n’a toujours pas répondu. Ricardo Reis a déjà écrit une

seconde lettre, dans laquelle il lui parle de sa nouvelle vie, Médecin enfin

en exercice, spécialiste par procuration, je donne des consultations dans un

cabinet médical de la Praça de Camões, à deux pas de chez moi et de votre hôtel, Lisbonne avec ses maisons aux façades multicolores est une ville

minuscule. Ricardo Reis a l’impression d’écrire à quelqu’un qu’il n’aurait

jamais vu, quelqu’un qui vivrait, s’il existe, dans un lieu inconnu, et s’il sait

que ce lieu est bien réel, qu’il a même un nom, Coimbra, et qu’il l’a vu lui-

même de ses yeux, à une autre époque, c’est que son cerveau le lui dit,

comme il pourrait tout aussi bien lui dire autre chose, ceci par exemple, qui

est sans doute absurde, le soleil naît à l’occident, on pourra regarder autant

qu’on voudra dans cette direction, on n’y verra jamais naître le soleil, on l’y

verra mourir, pareil pour Coimbra et ceux qui y vivent. S’il est vrai qu’il a

embrassé celle qu’il se figure aujourd’hui n’avoir jamais vue, le souvenir

qu’il garde encore de ce baiser s’estompe sous l’épaisseur des jours, les

traités capables de ranimer cette mémoire-là ne se trouvent pas dans les

librairies, ceux qu’on y vend sont tout juste bons pour les lésions cardiaques

et pulmonaires, et encore, n’a-t-on pas coutume de dire qu’il n’y a pas de

maladies mais des malades, ce qui, pour paraphraser notre propos, revient à

dire qu’il n’y a pas de baisers mais des personnes. Lidia vient, bien entendu,

chaque fois qu’elle est libre, et d’après tous les indices extérieurs et

intérieurs, Lidia est une personne, mais on a suffisamment parlé des

réticences et des préjugés de Ricardo Reis pour savoir que s’il doit y avoir

une personne, Lidia ne peut être cette personne-là.

Le temps s’est amélioré, mais le monde empire. D’après le calendrier, le

printemps est arrivé, des fleurs, des feuilles nouvelles ont déjà fait leur

apparition aux branches des arbres, mais l’hiver se manifeste encore de

temps à autre, des pluies torrentielles s’abattent, qui emportent avec elles

les feuilles et les fleurs, puis le soleil revient, qui fait oublier la récolte

perdue, le bœuf noyé qui descend le courant ballonné et putride, la

malheureuse maison dont les murs n’ont pas résisté, et l’inondation

soudaine qui a entraîné deux hommes dans les égouts sombres de la ville au

milieu des excréments et des gros rats, il faudrait que la mort soit un simple

mouvement de retrait, ce geste de l’acteur de second plan quittant la scène

sans avoir prononcé le dernier mot, ce n’est pas son rôle, et qui, devenu

inutile, disparaît.

Mais l’univers est vaste, et connaît des épisodes bien plus dramatiques,

c’est pourquoi les lamentations qui circulent de bouche à oreille sur la

viande qui viendrait à manquer chez nous n’ont à ses yeux aucune

importance, ce n’est pas le genre d’information qu’on annonce au public. À

l’étranger, par contre, les autres n’ont pas cette modestie lusitanienne, voyez l’affaire des élections en Allemagne, à Brunswick, le corps motorisé des