L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 64
pas, mais c’est comme si elle n’avait rien à elle. Elle ôte sa blouse, remet
son chemisier, sa jupe, sur son corps la sueur refroidit. Elle s’assied sur l’un
des tabourets de la cuisine, croise les mains, attend. Des pas dans l’escalier,
une clef dans la serrure, c’est Ricardo Reis qui avance dans le couloir en
disant, jovial, On croirait entrer dans le paradis des anges. Lidia se lève,
sourit, flattée, heureuse tout à coup, émue parce qu’il s’approche les mains
tendues, les bras ouverts, Ne me touchez pas, je suis en sueur, je pars tout
de suite. Tu n’y songes pas, il est encore tôt, tu vas boire une tasse de café,
j’ai apporté des pasteis de nota(64), mais va d’abord prendre un bain pour te
rafraîchir. Vous n’y pensez pas, prendre un bain chez vous, on n’a jamais vu
ça. On ne l’a jamais vu, eh bien on va le voir, fais ce que je te dis. Elle ne
protesta plus, elle en était bien incapable, malgré les convenances, cet
instant est l’un des meilleurs de la vie, faire couler l’eau chaude, se
déshabiller sans hâte, entrer dans la baignoire, sentir ses membres fatigués
dans la douceur sensuelle du bain, puis avec le savon et l’éponge frotter son
corps, les jambes, les cuisses, les bras, les seins, tout en sachant qu’un
homme attend de l’autre côté de la porte, Que fait-il, elle devine ce qu’il
pense, s’il entrait ici et qu’il me voie nue, quelle honte, est-ce donc la honte
qui fait battre son cœur plus vite, ou l’inquiétude, maintenant elle sort de
l’eau, Tous les corps sont beaux quand ils sortent de l’eau ruisselants, songe
Ricardo Reis, qui vient d’ouvrir la porte, Lidia est nue, elle cache sa
poitrine et son sexe avec ses mains et dit, Ne me regardez pas, c’est la
première fois qu’elle se trouve ainsi devant lui, Allez-vous-en, laissez-moi
m’habiller, elle a dit cela d’une voix basse, inquiète, il sourit, de tendresse,
de désir, de malice aussi, et dit, Ne t’habille pas, essuie-toi seulement, et il
lui présente la grande serviette ouverte, dans laquelle il enveloppe son
corps, puis il sort, se dirige vers la chambre où il se déshabille, les draps ont
été changés, ils sentent le neuf, Lidia entre alors, tenant encore la serviette
contre elle, comme un pagne, pour se cacher, en approchant du lit, elle la
laisse glisser à terre et apparaît enfin courageusement nue, un jour pareil on
n’a pas froid, son corps brûle, au-dedans et au-dehors, c’est au tour de
Ricardo Reis de trembler, il s’approche d’elle comme un enfant, pour la
première fois, après si longtemps, ils sont nus tous les deux, le printemps
finit toujours par arriver, il a été long à venir, mais ça valait peut-être la
peine. À l’étage du dessous, perchée sur deux hauts tabourets de cuisine
qu’elle a superposés, bravant le risque de tomber et de se déboîter l’épaule, la voisine tente d’interpréter des bruits confus, pareils à une pelote de sons,
qui traversent le plafond, elle a la face congestionnée par la curiosité et
l’excitation, les yeux brillants de vice comprimé, c’est ainsi que vivent et
meurent toutes ces femmes, Vous allez voir que le docteur et cette fille,
mais peut-être est-elle en train de retourner et de battre les matelas, tâche
parfaitement honorable, enfin on a légitimement le droit d’en douter. Une
demi-heure plus tard, quand Lidia est sortie, la voisine du premier n’a pas
osé ouvrir la porte, l’impudence a tout de même des limites, elle s’est
contentée d’épier par l’entrebâillement de la porte, féline à l’œil de faucon,
la fugitive image qui passait, aérienne, portant comme une cuirasse l’odeur
de l’homme, telle est l’empreinte que l’autre laisse sur nous. Là-haut, dans
son lit, Ricardo Reis ferme les yeux, il peut encore à cet instant ajouter au
plaisir du corps satisfait celui, plus délicat et fugitif, de la solitude qui
commence, il a roulé jusqu’à la place que Lidia occupait, odeur étrange,
banale, d’un curieux animal, qui n’est ni son odeur à elle ni son odeur à lui,
mais leurs odeurs confondues, pas un mot de plus, cette affaire n’est pas la
nôtre.
Le matin ouvre la journée, le lundi la semaine. Ricardo Reis, matinal,
écrit à Marcenda une très longue lettre, mûrement réfléchie, qu’écrire en
effet à une femme qu’on a embrassée sans lui avoir auparavant parlé
d’amour, des excuses l’offenseraient, d’autant plus qu’elle a, comme on dit,
reçu et ardemment rendu ce baiser, et si on ne lui a fait aucun serment, ni dit
Je t’aime au moment où on l’embrassait, pourquoi diable le ferait-on
maintenant, au risque de n’être pas cru, les Latins l’affirmaient déjà, mieux
valent les actes qui demeurent que les paroles qui s’envolent, réservons les
uns à l’action, les autres à la bagatelle, et plus encore si on les emploie dans
leur sens premier, puis, avant de commencer à leur ôter la première
enveloppe, abîmée, ténue, fragile, employons ceux qui ne promettent ni
n’exigent, ceux qui ne suggèrent rien mais couvrent nos arrières, qui sont là
pour camoufler nos ultimes redditions, ces bribes de phrases banales qui ne
nous compromettent point, jouissons du moment, soyons solennels et légers
dans la joie que les feuilles ressuscitées reverdissent, je sens que celui que
je suis et celui que je fus sont des rêves différents, les années sont courtes,
brève est la vie, mais le jeu en vaut la chandelle, si nous n’avons que des
souvenirs, mieux vaut en avoir beaucoup, et ma mémoire n’a conservé que
votre souvenir, soyons ce que nous sommes, il ne nous a pas été accordé
davantage, voilà comment on termine une lettre, elle semblait terriblement difficile à écrire, et elle est venue aisément, il suffit de ne pas trop se soucier
de ce que l’on dit, de ne pas trop réfléchir à ce que l’on écrit, le reste
dépend de la réponse. Au cours de l’après-midi, Ricardo Reis, ainsi qu’il se
l’était promis, s’est mis en quête d’un emploi, deux heures par jour, trois
fois par semaine, ou même une fois, l’important est de ne pas perdre la
main, tant pis si la fenêtre donne sur une arrière-cour ou si la pièce est
petite, fermée, remplie de vieux meubles, avec derrière un paravent, un
canapé rudimentaire pour les auscultations, une lampe sur le bureau pour
mieux observer la pâleur du malade, un crachoir sur pied pour les
bronchiteux, deux estampes au mur, le diplôme dans un sous-verre et le
calendrier pour nous rappeler que nos jours sont comptés. Parce qu’il avait
pris ce chemin le jour de son arrivée, il a commencé par les quartiers
éloignés, Alcântara, Pampulha, demandant s’il y avait des postes
disponibles, il s’est entretenu avec des médecins qu’il ne connaissait pas et
qui ne le connaissaient pas non plus, se sentant ridicule chaque fois qu’il
disait, Cher collègue, et honteux quand les autres faisaient de même, ici, il y
en a bien une, mais c’est provisoire, le collègue est absent, on espère qu’il
sera de retour dans le courant de la semaine. Du Conde Barão au Rossio,
pas une seule place, le Portugal ne manque pas de médecins, et c’est
heureux, car les syphilitiques à eux seuls sont déjà six cent mille, quant à la
mortalité infantile, c’est encore plus grave, sur mille enfants, il en meurt
cent cinquante, imaginez la catastrophe si on n’avait pas de bons médecins.
Il faut croire que le destin s’en est mêlé, car, après avoir cherché avec
acharnement, et fort loin, Ricardo Reis a trouvé dès le mercredi ce qu’on
pourrait appeler un port d’attache, pratiquement sur le pas de sa porte, à
Camões, et la fortune ne s’est pas arrêtée là, puisqu’il s’est retrouvé installé
dans un cabinet dont la fenêtre donne sur la place, il ne voyait, il est vrai,
que le dos de d’Artagnan, mais enfin, les transmissions sont garanties, les
messages assurés, pour preuve, voilà ce pigeon, qui se met à voler d’une
traite jusqu’à la tête du poète pour lui susurrer avec sa malice colombine, Il
y a là, derrière vous, un concurrent, un esprit livré comme le vôtre aux
muses, mais dont le bras n’est bon qu’à manier les seringues, Ricardo Reis
a eu l’impression que Luis de Camões avait haussé les épaules, ça n’était
que justice. Il ne s’agit pas d’une fonction en titre, mais du remplacement
temporaire d’un collègue spécialiste du cœur et des poumons, dont le cœur,
précisément, a lâché, même si le diagnostic est rassurant, il en a malgré tout
pour trois mois. Ricardo Reis n’était pas très féru en d’aussi nobles disciplines, souvenons-nous qu’il a déjà évoqué l’insuffisance de ses
connaissances face aux problèmes cardiaques de Marcenda, le destin est un
artisan facétieux. On a donc pu voir le nouveau spécialiste courir les rues en
quête des traités récents destinés à lui rafraîchir la mémoire et à le guider
dans les méandres de l’évolution de la thérapeutique moderne et préventive.
Il est allé rendre visite au collègue malade, l’a assuré qu’il ferait tout ce qui
était en son pouvoir pour honorer la pratique et les talents de celui qui était
encore, et pour longtemps, le titulaire de la charge dans le célèbre cabinet
médical, Et je ne manquerai pas de venir vous consulter sur les cas les plus
graves, afin de bénéficier de vos vastes connaissances et de votre
expérience, et d’en faire bénéficier les malades. Le collègue a apprécié les
louanges, qu’il a jugées par endroits intempestives, et promis de collaborer,
en toute franchise et loyauté, puis ils sont passés à l’ajustement des comptes
de la sous-location esculapiale, un pourcentage pour l’administration du
cabinet, un fixe pour le salaire de l’indispensable infirmière, un autre
pourcentage pour le matériel et les dépenses courantes, un fixe pour le
collègue présentement cardiaque, malade ou bien portant, Ricardo Reis ne
risque guère de s’enrichir avec ce qui reste, aucune importance, les livres
brésiliennes ne sont pas encore épuisées, loin de là. La ville compte un
médecin de plus. Comme il n’a rien d’autre à faire, il se rend
ponctuellement trois fois par semaine à son cabinet, les lundi, mercredi et
vendredi, pour attendre des clients qui au début ne viennent pas, pour faire
en sorte de les garder ensuite, et enfin, une fois la phase excitante de
l’adaptation passée, il s’installe dans la paisible routine du poumon
caverneux, du cœur malade, cherchant dans les livres des remèdes à
l’irréparable, de temps à autre, il téléphone à son collègue, quand il a dit, Je
viendrai vous consulter dans les cas difficiles, c’était des paroles en l’air,
une simple tactique, chacun de nous prépare sa mort en faisant ce qu’il peut
de sa vie, et c’est là un fameux travail, sans oublier qu’il serait très indélicat
de demander, Eh bien Collègue, qu’en pensez-vous, à mon avis le cœur de
ce malade ne tient plus qu’à un fil, voyez-vous une issue autre que l’issue
naturelle vers l’autre monde, autant parler de corde dans la maison d’un
pendu, adage qui apparaît pour la seconde fois.
Marcenda n’a toujours pas répondu. Ricardo Reis a déjà écrit une
seconde lettre, dans laquelle il lui parle de sa nouvelle vie, Médecin enfin
en exercice, spécialiste par procuration, je donne des consultations dans un
cabinet médical de la Praça de Camões, à deux pas de chez moi et de votre hôtel, Lisbonne avec ses maisons aux façades multicolores est une ville
minuscule. Ricardo Reis a l’impression d’écrire à quelqu’un qu’il n’aurait
jamais vu, quelqu’un qui vivrait, s’il existe, dans un lieu inconnu, et s’il sait
que ce lieu est bien réel, qu’il a même un nom, Coimbra, et qu’il l’a vu lui-
même de ses yeux, à une autre époque, c’est que son cerveau le lui dit,
comme il pourrait tout aussi bien lui dire autre chose, ceci par exemple, qui
est sans doute absurde, le soleil naît à l’occident, on pourra regarder autant
qu’on voudra dans cette direction, on n’y verra jamais naître le soleil, on l’y
verra mourir, pareil pour Coimbra et ceux qui y vivent. S’il est vrai qu’il a
embrassé celle qu’il se figure aujourd’hui n’avoir jamais vue, le souvenir
qu’il garde encore de ce baiser s’estompe sous l’épaisseur des jours, les
traités capables de ranimer cette mémoire-là ne se trouvent pas dans les
librairies, ceux qu’on y vend sont tout juste bons pour les lésions cardiaques
et pulmonaires, et encore, n’a-t-on pas coutume de dire qu’il n’y a pas de
maladies mais des malades, ce qui, pour paraphraser notre propos, revient à
dire qu’il n’y a pas de baisers mais des personnes. Lidia vient, bien entendu,
chaque fois qu’elle est libre, et d’après tous les indices extérieurs et
intérieurs, Lidia est une personne, mais on a suffisamment parlé des
réticences et des préjugés de Ricardo Reis pour savoir que s’il doit y avoir
une personne, Lidia ne peut être cette personne-là.
Le temps s’est amélioré, mais le monde empire. D’après le calendrier, le
printemps est arrivé, des fleurs, des feuilles nouvelles ont déjà fait leur
apparition aux branches des arbres, mais l’hiver se manifeste encore de
temps à autre, des pluies torrentielles s’abattent, qui emportent avec elles
les feuilles et les fleurs, puis le soleil revient, qui fait oublier la récolte
perdue, le bœuf noyé qui descend le courant ballonné et putride, la
malheureuse maison dont les murs n’ont pas résisté, et l’inondation
soudaine qui a entraîné deux hommes dans les égouts sombres de la ville au
milieu des excréments et des gros rats, il faudrait que la mort soit un simple
mouvement de retrait, ce geste de l’acteur de second plan quittant la scène
sans avoir prononcé le dernier mot, ce n’est pas son rôle, et qui, devenu
inutile, disparaît.
Mais l’univers est vaste, et connaît des épisodes bien plus dramatiques,
c’est pourquoi les lamentations qui circulent de bouche à oreille sur la
viande qui viendrait à manquer chez nous n’ont à ses yeux aucune
importance, ce n’est pas le genre d’information qu’on annonce au public. À
l’étranger, par contre, les autres n’ont pas cette modestie lusitanienne, voyez l’affaire des élections en Allemagne, à Brunswick, le corps motorisé des