L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 45
voir bientôt couler par ici des torrents de larmes.
Le lendemain, Ricardo Reis a déjeuné dans la Baixa, il est retourné aux
Irmãos unidos, sans raison particulière, c’est sans doute le nom du
restaurant qui l’attire(45), quand on n’a pas eu de frère et qu’on se retrouve
sans amis, on est enclin à des nostalgies de ce genre, plus encore si le corps
est un peu affaibli, la grippe ne fait pas trembler seulement les jambes, mais
aussi l’âme, comme on a déjà pu le constater. Le ciel est couvert, il fait un
peu froid. Ricardo Reis monte lentement la rua do Carmo en regardant les
vitrines, il est encore bien tôt pour son rendez-vous, il tente de se
remémorer s’il a jamais vécu une situation semblable, où la femme aurait
pris l’initiative de lui dire, Soyez à tel endroit, à telle heure, il n’a jamais
rien connu de semblable, la vie est pleine de surprises. Cependant, plus
encore que les surprises de l’existence, ce qui l’étonne, c’est de ne pas se
sentir nerveux, ce serait pourtant bien naturel, toutes ces précautions, le
secret, la clandestinité, l’enveloppent comme une brume, l’empêchent
même, semble-t-il, de concentrer son attention, au fond de lui, il n’est pas
vraiment sûr que Marcenda viendra. Il entre à la Brasileira(46) pour se
reposer un peu, boire un café, écouter les gens, qui sont sans doute des
hommes de lettres, médire de quelqu’un ou d’un animal, C’est une bête, une
autre conversation se mêle à celle-ci, soutenue d’une voix autoritaire,
intarissable, J’ai reçu directement de Paris, tandis que quelqu’un commente,
On prétend le contraire, Ricardo Reis ne sait plus à qui la phrase s’adresse,
ni ce qu’elle signifie, est-ce ou n’est-ce pas une bête, vient-il ou non de
Paris. Il sort. Il est trois heures moins le quart, il a le temps de se rendre à
pied au rendez-vous, il traverse la place où on a élevé la statue du poète,
tous les chemins portugais mènent à Camões, différent chaque fois, selon
l’œil qui le regarde, son bras, de son vivant, était fait pour les armes, son
esprit pour les muses, et le voilà maintenant, l’épée au fourreau, le livre
fermé, ses deux yeux aveugles livrés aux coups de bec des pigeons et aux
regards indifférents des passants. Il n’est pas encore trois heures quand il
arrive au Alto de Santa Catarina. Sous la brise qui vient du large, les
palmiers semblent transis, les lances rigides des palmes bougent à peine.
Ricardo Reis n’arrive pas à se souvenir si ces arbres étaient déjà là seize ans
auparavant, quand il est parti pour le Brésil. Ce qui n’était pas là, par
contre, c’est ce grand bloc de pierre mal dégrossie, un monument qui
ressemble à un affleurement de roche, le furieux Adamastor(47), si on l’a installé là, c’est que le cap de Bonne-Espérance n’est pas loin. En bas, sur le