L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 14
d’ail et de sueur aigre que dégagent les vêtements trop longtemps portés, les
corps qu’on ne lave guère que pour se rendre chez le médecin, n’importe
quelle membrane pituitaire moyennement délicate aurait souffert de cette
éprouvante traversée. Deux policiers gardent l’entrée, deux autres, plus
près, contrôlent l’accès. Ricardo Reis se dirige vers l’un d’eux, demande,
Cet attroupement, qu’est-ce donc, monsieur l’agent, et le représentant de
l’autorité répond avec déférence, il est évident que l’homme qui l’interroge
est ici par hasard, Ce sont les bonnes œuvres du Seculo. Quelle foule.
Diable, vous savez, on estime qu’il y a plus de mille personnes ici. Tous des
pauvres. Oui, monsieur, tous des pauvres, ils viennent des ruelles, et des
baraquements. Ça fait du monde. Et ils ne sont pas tous là. Bien entendu,
mais tout de même, une telle foule, c’est impressionnant. Moi, ça ne
m’impressionne plus, j’y suis habitué. Et qu’est-ce qu’on leur donne. Dix
escudos à chacun. Dix escudos. Oui, dix escudos, et des vêtements chauds,
des jouets et des livres pour les enfants. Des manuels. Oui, monsieur, des
livres pour s’instruire. On ne peut pas faire grand-chose avec dix escudos.
C’est toujours mieux que rien. Ça c’est bien vrai. Il y en a qui attendent la
distribution des bonnes œuvres toute l’année, celle-là et les autres, il n’en
manque pas, allez, pour courir de l’une à l’autre, comme s’ils allaient à la
cueillette, le pire, c’est quand ils vont dans un quartier où on ne les connaît
pas, dans d’autres paroisses par exemple, là, il faut voir, les autres ne les
laissent même pas approcher, chaque pauvre a son mouchard. C’est bien
triste. Ah, oui, c’est triste, mais c’est bien fait pour eux, ça leur sert de
leçon, à ces profiteurs. Merci beaucoup pour ces informations, monsieur
l’agent. Je vous en prie, monsieur, tenez passez par là, et sur ces mots, le
policier a avancé de trois pas, bras écartés comme s’il chassait les poules
d’un poulailler, Allons, allons, du calme, si vous ne voulez pas voir de quel
bois je me chauffe, obéissant à ces propos persuasifs, la foule s’est rangée,
les femmes rouspètent comme d’habitude, les hommes font semblant de
n’avoir rien entendu, quant aux gamins, ils pensent au jouet, se demandent
si ce sera une petite voiture, un cycliste, ou une poupée de celluloïd, pour
ça, ils donneraient volontiers chandail et manuel. Ricardo Reis a monté la
calçada dos Caetanos d’où, presque à vol d’oiseau(14), et à condition que
l’animal vole bas, il peut évaluer le rassemblement, ils sont plus de mille, le
policier a vu juste. Plaise à Dieu que la charité ne cesse de s’exercer, tant
que la misère continuera d’exister sur cette terre fertile en pauvres. Les gens sont couverts de châles ou de fichus, vêtus de surtouts ou de pantalons de