L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 6
Après une nuit d’hiver rigoureux et de violente tempête, termes nés
accouplés, pas exactement les premiers, mais l’ensemble est si parfaitement
adapté à la circonstance qu’il dispense d’en inventer un autre, le jour aurait
bien pu se lever resplendissant de soleil avec un ciel tout bleu et de joyeuses
envolées de pigeons, mais, les astres étant contraires, les mouettes
continuent de survoler la ville, le fleuve n’est pas sûr, les pigeons ne
s’enhardissent pas, il pleut, de façon supportable pour qui est sorti en
imperméable et avec un parapluie, le vent, si l’on tient compte de ses excès
de l’aube, est une caresse sur le visage. Ricardo Reis a quitté l’hôtel de
bonne heure pour aller à la Banque commerciale changer une partie de son
argent anglais contre les escudos nationaux. Pour chaque livre, il a reçu cent
dix mille reis, dommage que les livres ne soient pas en or, ça aurait fait
presque le double, mais ce voyageur de retour au pays qui sort de la banque
avec cinq contos en poche n’a pas vraiment lieu de se plaindre, c’est une
fortune au Portugal. Il se trouve rua do Comercio, le Terreiro do Paço est à
quelques mètres, on voudrait écrire, à deux pas(6) n’était l’ambiguïté de
l’homophonie, mais Ricardo Reis ne s’aventurera pas à traverser la place, il
regarde de loin, l’abri des arcades, le fleuve gris et houleux, c’est marée
haute, et quand les vagues se dressent au large, on dirait qu’elles vont
submerger le parvis, l’engloutir, ce n’est qu’un effet d’optique, elles se
défont contre le remblai, leur force se brise sur les marches inclinées du
quai. Il se souvient qu’il s’est assis là en d’autres temps, si éloignés qu’il
doute les avoir vécus lui-même. Ou quelqu’un à ma place, avec peut-être le
même visage, et le même nom, mais un autre. Il a les pieds gelés, humides,
il sent une ombre de tristesse glisser sur son corps, pas sur l’âme, répétons-
le, pas sur l’âme, cette impression est extérieure, il pourrait la toucher des
doigts, s’ils n’étaient agrippés au manche de ce parapluie inutilement
ouvert. C’est ainsi qu’isolé du monde, il s’offre à la raillerie du passant qui
dit, Eh, monsieur, vous savez, là-dessous, il ne pleut pas. Mais le rire est franc, sans malice, et Ricardo Reis sourit de sa distraction, sans savoir
pourquoi, il murmure les deux vers de Joâo de Deus, célèbres à l’école
primaire. Sous cette arcade, on passait une bonne nuit.
Il est venu, il se trouvait tout près, s’assurer en passant que le souvenir
qu’il gardait de la place, précis comme une gravure au burin ou recréé par
l’imagination pour paraître tel aujourd’hui, ressemble en réalité à un
quadrilatère entouré d’édifices sur trois côtés, avec une statue équestre et
royale au milieu, et un arc de triomphe qu’il ne peut apercevoir de là où il
se trouve, mais finalement, tout est diffus, l’architecture brumeuse, les
lignes effacées, peut-être à cause du mauvais temps, du temps passé, de ses
yeux déjà fatigués, seuls les yeux du souvenir sont aussi perçants que ceux
du faucon. Il est près de onze heures, une grande agitation règne sous les
arcades, mais cette agitation n’est pas de la hâte, la dignité n’est pas
pressée. Les hommes, tous en chapeau mou, leurs parapluies dégouttant de
pluie, et quelques rares femmes, gagnent leurs bureaux, c’est l’heure où les
fonctionnaires publics commencent leur journée. Ricardo Reis s’éloigne
vers la rua do Crucifixo, subissant l’assaut d’un vendeur de billets qui
voudrait placer un dixième pour le prochain tirage de la loterie. C’est le
mille trois cent quarante-neuf, et c’est demain que la roue tourne, ce n’est
pas le numéro et la roue ne tournera pas demain, mais c’est ainsi que
résonne le chant de l’augure, prophète immatriculé d’un numéro sur sa
casquette. Achetez, monsieur, si vous n’achetez pas, vous allez le regretter,
vous savez, c’est beaucoup d’argent, et il y a une menace fatidique dans son
insistance. Il entre dans la rua Garrett, monte au Chiado, quatre coursiers
adossés au socle de la statue ne prêtent aucune attention aux gouttes, c’est
l’île des hommes de peine. Un peu plus loin, il a cessé de pleuvoir, il
pleuvait, il ne pleut plus, il y a une clarté blême derrière Luis de Camões,
un halo, et voyez ce qu’il en est des mots, celui-ci signifie aussi bien pluie
que nuage ou cercle de lumière, et le poète n’étant ni Dieu ni saint, la pluie
ayant cessé, les nuages simplement s’espacent, inutile d’imaginer des
miracles d’Ourique ou de Fátima, ni même ce miracle pourtant bien simple
qu’est un ciel bleu.
Ricardo Reis se dirige vers la rédaction des journaux, hier, avant de se
coucher, il a noté leurs adresses, on n’a pas encore dit qu’il avait mal dormi,
le lit qui n’était pas le sien, le dépaysement peut-être, quand on attend le
sommeil dans le silence d’une chambre encore étrangère en écoutant
pleuvoir dans la rue, les choses prennent leur véritable dimension, elles sont toutes grandes, graves, pesantes, c’est la lumière du jour qui est trompeuse,
puisqu’elle fait de la vie une ombre à peine découpée, la nuit seule est
lucide, mais le sommeil en a raison, sans doute pour notre apaisement et
notre repos, paix à l’âme des vivants. Ricardo Reis se rend au siège des
journaux, il va là où celui qui s’intéresse aux choses du monde passé doit
toujours aller, ici, dans le Bairro Alto où le monde a passé, où il a laissé
l’empreinte de ses pas, des traces, des branches cassées, des feuilles foulées,
des lettres, des informations, c’est ce qui reste du monde, l’autre reste, c’est
la part d’invention nécessaire pour que de ce monde-là on puisse retenir un
visage, un regard, un sourire, une agonie. La mort inattendue de Fernando
Pessoa, le poète d’Orphée, a causé une douloureuse impression dans les
milieux intellectuels, Un esprit admirable qui cultivait la poésie de manière
originale et pratiquait la critique avec intelligence est mort avant-hier en
silence, comme il avait toujours vécu, Mais comme la littérature au Portugal
ne nourrit personne, Fernando Pessoa travaillait dans un bureau de
commerce et, quelques lignes plus loin, Auprès du tombeau, ses amis ont
laissé des fleurs de nostalgie. Ce journal-ci ne dit rien de plus, un autre dit,
autrement, la même chose, Fernando Pessoa, le poète extraordinaire de
Mensagem, poème d’exaltation nationaliste, l’un des plus beaux qu’on ait
écrits, a été enterré hier, la mort l’a surpris dans un lit chrétien de l’hôpital
Saint-Louis, dans la nuit de samedi, en poésie, il n’était pas seulement
Fernando Pessoa, mais aussi Alvaro de Campos, Alberto Caeiro, et Ricardo
Reis, ça y est, il ne manquait plus que cette méprise, cette négligence, ce
on-dit, quand nous savons bien, nous, que Ricardo Reis est cet homme qui
lit le journal de ses propres yeux, ouverts et vivants, ce médecin de
quarante-huit ans, un an de plus que Fernando Pessoa au moment où on lui
a fermé les yeux, bien morts ceux-là, ça devrait suffire pour prouver,
certifier, qu’il ne s’agit pas de la même personne, et s’il y a encore ici
quelqu’un qui doute, qu’il aille à l’hôtel Bragança parler avec Monsieur
Salvador, le gérant, qu’il lui demande si un certain monsieur Ricardo Reis
qui vient du Brésil n’habite pas là, et l’autre lui répondra que si, Monsieur
le docteur ne rentre pas déjeuner, mais il a dit qu’il dînerait ici, si vous
voulez lui laisser un message, je me chargerai personnellement de le lui
transmettre. Qui osera maintenant douter de la parole d’un gérant d’hôtel,
excellent physionomiste et définisseur d’identités. Mais pour ne pas rester
sur la parole de quelqu’un que nous connaissons à peine, voici un autre
journal qui a publié la nouvelle à la bonne page, celle de la nécrologie, et qui présente longuement le défunt, c’est hier qu’ont eu lieu les obsèques de