L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 15
coutil rapiécés, la plupart vont pieds nus ou sont chaussés d’espadrilles,
toutes ces couleurs disparates mélangées forment une tache grise, noire, une
boue aussi malodorante que la vase du quai du Sodré. Ceux qui sont là ne
bougent pas, ils attendent leur tour, debout des heures entières, et certains
sont arrivés dès l’aube, les mères portant leurs jeunes enfants ou leurs
nouveau-nés qu’elles nourrissent, les pères discutant entre hommes, les
vieux, qui tiennent à peine sur leurs jambes, bavent, silencieux et moroses,
c’est le seul jour de l’année où l’on ne souhaite pas leur mort, elle causerait
un trop grave préjudice, et tous ces gens traînent avec eux des fièvres, ils
toussent, de petites fioles d’eau-de-vie circulent et aident à passer le temps
et à oublier le froid, s’il recommence à pleuvoir, ils vont tout prendre,
personne ne partira d’ici.
Ricardo Reis a traversé le Bairro Alto, descendu la rua do Norte, il est
arrivé devant Camões, comme s’il circulait dans un labyrinthe qui le
ramènerait toujours au même endroit, face au bronze de ce spadassin anobli,
de ce d’Artagnan qu’on aurait couronné de lauriers pour avoir soustrait, in
extremis, les diamants de la reine des griffes du cardinal, qu’il finira par
servir un jour, les temps changent et les politiques avec eux, quant à l’autre,
le poète de bronze, s’il ne peut reprendre du service, il doit malgré tout
savoir qu’à tour de rôle ou de concert, les autorités, cardinaux inclus,
utilisent son nom. C’est l’heure de déjeuner. De promenade en découverte,
le temps a filé, il semble que cet homme n’ait rien d’autre à faire que
dormir, manger, se promener, écrire des vers, non sans difficulté, en peinant
sur le pied et la rime, rien de comparable avec le duel perpétuel de
d’Artagnan le mousquetaire, seules les Lusiades ont plus de huit mille vers,
et cependant il est poète lui aussi, même s’il ne tire pas gloire de ce titre,
comme on peut le constater sur le registre de l’hôtel, un jour viendra
pourtant où ce ne sera pas en tant que médecin que l’on se souviendra de
lui, ni en tant qu’ingénieur naval que l’on se souviendra d’Alvaro(15), et
lorsqu’on se souviendra de Fernando, ce ne sera pas en tant que
correspondant en langues étrangères, notre métier nous fait vivre, c’est vrai,
mais il ne nous apporte pas la célébrité de ceux qui ont un jour écrit, Nel
mezzo del camin di nostra vita, ou Menina e moça me levaram da casa de
meus pais(16), ou encore, En un lugar de la Mancha, de cuyo nombre no
quiero acordarme, As armas e os barões assinalados(17), et qu’on nous
pardonne les répétitions, Arma virumque cano. L’homme doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour être digne de ce nom, mais il est moins maître