L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 35
de Mouraria, non, mais regardez-les, le sabre leur bat les mollets, l’étui du
pistolet est ouvert, le cortège en transe pleure et soupire, tout le monde
hurle maintenant, ceux qui sont en rouge et ceux qui sont en noir, les uns
pour le mort qu’on emporte, les autres pour celui qu’on vient d’arrêter, la
plupart vont pieds nus, en haillons, certaines femmes sont luxueusement
parées, leurs poignets chargés de bracelets d’or pendent au bras de leurs
hommes, rasés de près, ils portent des favoris, jettent autour d’eux des
regards méfiants, quelques-uns, la mine insolente, crânent, mais sous les
faux et les vrais sentiments transparaît la joie féroce de voir réunie là, amis
ou ennemis, la horde des fichés, des prostituées, des maquereaux, des
racoleuses, des escrocs, des voleurs à la tire, des filous, des receleurs, c’est
le bataillon maudit qui traverse la ville et on ouvre les fenêtres pour le voir
passer, la cour des miracles défile, donnant la chair de poule aux habitants,
qui sait si demain l’un d’eux ne reviendra pas nous cambrioler. Regarde
maman, disent les enfants pour qui tout est une fête. Ricardo Reis suit le
convoi funèbre jusqu’au Paço da Rainha, où il s’arrête, quelques femmes
lançaient déjà des regards furtifs vers ce monsieur si bien mis, qui cela
peut-il être, curiosité féminine bien naturelle pour qui passe sa vie à évaluer
les hommes. Le convoi a disparu au coin de la rue, vers le Alto de São
João(35) probablement, à moins qu’il ne tourne à gauche, un peu plus loin en
direction de Benfica(36), quelle épreuve, une chose est sûre, c’est qu’il ne se
dirige pas vers Prazeres(37) et c’est bien dommage, on perd ainsi un
exemple édifiant de l’égalité dans la mort, Mouraria et le poète Fernando
Pessoa réunis, quelles auraient pu être leurs conversations, à l’ombre des
cyprès, regardant entrer les navires par les calmes après-midi, l’un
expliquant à l’autre comment on combine les mots pour composer un conto-
do-vigario ou un poème. Ce soir-là, tout en servant la soupe, Ramon
explique au docteur Reis que les vêtements rouges ne sont pas un signe de
deuil ni de manque de respect pour le disparu, mais une coutume du
quartier, on s’habille ainsi pour les grandes occasions, naissance, mariage et
mort, ou pour suivre les processions quand il y en a, mais il ne se souvient
pas en avoir jamais vu une, à cette époque, il était encore en Galice, il en a
seulement entendu parler. Je ne sais si monsieur le docteur a remarqué à
l’enterrement une femme superbe, plutôt grande, les yeux noirs, bien
habillée, elle devait porter un châle en laine de mérinos. Il y en avait
tellement vous savez, une vraie foule, qui est-ce. La maîtresse de Mouraria, une cantatrice. Non, si elle y était, je ne l’ai pas vue. Quelle femme
magnifique, et elle a une de ces voix, j’aimerais bien savoir qui va lui
mettre le grappin dessus maintenant. Ça ne sera pas moi, Ramon, et vous
non plus je crois. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour l’avoir, monsieur
le docteur, mais une femelle comme ça, c’est trop exigeant, enfin, tout ça,
c’est histoire de parler pour se dérouiller la langue, n’est-ce pas, il faut bien
dire quelque chose. Vous avez raison, mais alors, ces vêtements rouges. À
mon avis, ça doit dater de l’époque des Maures, ce sont des costumes de
diables, pas une mode chrétienne. Ramon est allé servir d’autres clients,
puis en revenant changer les assiettes il a demandé à Ricardo Reis de lui
parler, maintenant ou plus tard, quand il en aura le temps, des nouvelles
d’Espagne, des élections qui vont avoir lieu, et aussi de lui dire qui, à son
avis, va l’emporter, Moi, vous savez, ça m’est égal, je suis bien ici, mais j’ai
encore de la famille en Galice, bien que la plupart aient émigré. Au
Portugal. Dans le monde entier, enfin c’est une façon de parler, mais entre
les frères, les neveux et les cousins, la famille a fini par s’éparpiller, de
Cuba au Brésil et en Argentine, j’ai même un filleul au Chili. Ricardo Reis
lui dit ce que les journaux lui ont appris, le bruit court que les droites vont
gagner, et que Gil Robles a affirmé, Vous savez qui est Gil Robles. J’en ai
entendu parler. Qu’il a donc affirmé que lorsqu’il arriverait au pouvoir, il
mettrait fin au marxisme et à la lutte des classes, et qu’il instaurerait la
justice sociale, savez-vous ce qu’est le marxisme, Ramon. Moi, non,
monsieur le docteur. Et la lutte des classes. Non plus. Et la justice sociale.
Grâce à Dieu, je n’ai jamais eu de problème avec la justice. Bien, dans
quelques jours on saura qui a gagné les élections, et ça ne changera
probablement rien. Si tout va mal, plaise à Dieu que ça ne soit pas pire,
disait mon grand-père. Votre grand-père avait raison, Ramon, votre grand-
père était un sage.
Sage ou pas, la gauche a gagné. Le lendemain, les journaux continuaient
d’affirmer que selon les premières estimations, la droite avait gagné dans
dix-sept provinces, mais une fois les votes dépouillés, il a bien fallu
admettre que la gauche avait élu davantage de députés que le centre et la
droite réunis. Des rumeurs de coup d’État militaire, on parlait des généraux
Goded et Franco, se mirent à circuler, aussitôt démenties, le président
Alcala Zamora a chargé Azana de former le gouvernement, On va bien voir
ce que ça va donner, Ramon, si ce sera ou non une bonne chose pour la
Galice. Ici, les visages qu’on croise en se promenant sont soucieux, quelques-uns, plus rares, essaient de dissimuler, mais il y a une lueur dans
leurs yeux qui ressemble fort à de la joie. Toutefois, quand on dit ici, on ne
veut pas dire Lisbonne tout entière, et encore moins le pays, sait-on
d’ailleurs ce qui s’y passe, ici, c’est seulement les trente rues situées entre le
quai do Sodré et Saô Pedro de Alcantara, entre le Rossio et Calhariz, ville
intérieure ceinte de murs invisibles qui la protègent d’un invisible siège où
assiégés et assiégeants vivraient ensemble, les Uns d’un côté et les Autres
de l’autre, puisqu’ils se sont mutuellement désignés ainsi, les Autres étant
les étrangers, ceux qui ne sont pas comme nous, ceux d’ailleurs, et tous
s’observent avec méfiance, les uns évaluent leur pouvoir et en désirent plus
encore, les autres dénombrent leurs forces et les jugent insuffisantes, que va
nous apporter ce vent qui souffle d’Espagne, quelle alliance. Fernando
Pessoa explique, Le communisme ne saurait tarder, puis, ironique, Vous
n’avez pas de chance, mon cher Reis, vous fuyez le Brésil pour pouvoir
vivre en paix le reste de votre vie, et voilà que votre voisin de palier s’agite,
un de ces jours ils vont forcer votre porte. Combien de fois faudra-t-il vous
répéter que je suis revenu pour vous. Vous ne m’avez pas encore convaincu.
Il ne s’agit pas de vous convaincre, je vous demande seulement de ne plus
me parler de ça. Ne vous fâchez pas. J’ai vécu au Brésil, aujourd’hui je suis
au Portugal, il faut bien que je vive quelque part, quand vous étiez en vie,
vous étiez suffisamment intelligent pour comprendre cela, et bien d’autres
choses. Voilà le drame, mon cher Reis, être obligé de vivre quelque part,
comprendre qu’il n’y a pas de lieu qui ne soit un lieu, que la vie ne peut être
la non-vie. Enfin, je vous retrouve. Et à quoi cela me sert-il de n’avoir rien
oublié. Ce que l’homme ne peut supporter, c’est de ne pas atteindre
l’horizon qu’il aperçoit, d’ailleurs, s’il y arrivait, il voudrait atteindre son
propre horizon, lui-même. Le bateau sur lequel nous ne sommes pas, voilà
le bateau de notre voyage. Ah le quai entier. Est une nostalgie de pierre, et
maintenant que nous avons cédé à la faiblesse sentimentale de citer, en nous
le partageant, ce vers d’Alvaro de Campos, qui mérite de devenir célèbre et
qui le deviendra, consolez-vous dans les bras de votre Lidia si cet amour
dure encore, moi je n’en ai pas eu autant. Bonne nuit, Fernando. Bonne
nuit, Ricardo, voilà le carnaval, amusez-vous, ne comptez pas sur moi dans
les jours qui viennent. Ils s’étaient rencontrés à l’une des six tables d’un
petit café de quartier, là, personne ne savait qui ils étaient. Fernando Pessoa
revint sur ses pas, s’assit de nouveau, Il me vient une idée, pourquoi ne
vous déguiseriez-vous pas en dompteur, grandes bottes, pantalon moulant, veste rouge à brandebourgs. Rouge. Oui, rouge, c’est le mieux, et moi en
mort avec un collant noir sur lequel des os seraient peints, vous feriez
claquer le fouet, je ferais peur aux vieilles, je vais te prendre, je vais te
prendre, et je peloterais les filles, au bal masqué nous gagnerions le prix. Je
n’ai jamais dansé. Ce n’est pas nécessaire, les gens n’auraient d’oreilles que
pour le fouet, d’yeux que pour les os. Nous n’avons plus l’âge des
plaisanteries. Parlez pour vous, moi j’ai cessé d’avoir un âge, et sur ces
derniers mots, Fernando Pessoa s’est levé et il est sorti. Dehors il pleuvait,
le garçon, au comptoir, dit au client qui était resté, Votre ami, sans
gabardine ni parapluie, il va être trempé. Il aime ça, il a l’habitude.
Une agitation, une fièvre, flottaient dans l’air quand Ricardo Reis
regagna l’hôtel. On aurait dit que toutes les abeilles d’une ruche étaient
soudain devenues folles, et comme le fameux poids que nous connaissons
bien pesait encore sur sa conscience, Ricardo Reis a aussitôt songé, Tout est
découvert. C’est au fond un romantique, qui croit que le jour où l’on
apprendra son aventure avec Lidia, le Bragança s’écroulera sous le
scandale. Il vit dans cette crainte, ou peut-être plus exactement avec le désir
morbide que cela se produise, contradiction inattendue chez un homme qui
se déclare totalement détaché du monde et que le monde blesse pourtant, il
ne soupçonne même pas que son histoire est déjà connue, qu’on la murmure
entre deux petits rires, c’est l’œuvre de Pimenta qui n’est pas homme à ce
contenter de demi-mots. Les coupables ignorent tout, Salvador lui-même
n’est au courant de rien. On peut d’ailleurs se demander comment il réagira
le jour où un dénonciateur jaloux, homme ou femme, viendra lui dire,
Monsieur Salvador, c’est une honte, Lidia et le docteur Reis, s’il pouvait
seulement répéter la parole ancienne, Que celui qui est sans péché leur jette
la première pierre, tout irait bien, il y a des gens qui pour honorer le nom
qu’ils portent sont capables des plus nobles gestes. Ricardo Reis, inquiet,
est entré dans la réception. Salvador hurlait au téléphone, mais on
comprenait immédiatement que c’était à cause de la mauvaise qualité de la
ligne, On dirait que vous êtes au bout du monde, allô, allô, oui docteur
Sampaio, j’aimerais savoir quand vous venez, allô, allô, maintenant je vous
entends mieux, c’est que l’hôtel s’est brusquement rempli, pourquoi, à
cause des Espagnols, oui, d’Espagne, énormément de gens arrivent de là-
bas aujourd’hui, alors le vingt-six, après le carnaval, très bien, vos deux
chambres sont réservées, non monsieur le docteur, il n’en est pas question,
les clients d’abord, trois ans ce n’est pas trois jours, saluez de ma part mademoiselle Marcenda, tenez, monsieur le docteur, il y a là le docteur Reis