L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 27 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 35

de Mouraria, non, mais regardez-les, le sabre leur bat les mollets, l’étui du

pistolet est ouvert, le cortège en transe pleure et soupire, tout le monde

hurle maintenant, ceux qui sont en rouge et ceux qui sont en noir, les uns

pour le mort qu’on emporte, les autres pour celui qu’on vient d’arrêter, la

plupart vont pieds nus, en haillons, certaines femmes sont luxueusement

parées, leurs poignets chargés de bracelets d’or pendent au bras de leurs

hommes, rasés de près, ils portent des favoris, jettent autour d’eux des

regards méfiants, quelques-uns, la mine insolente, crânent, mais sous les

faux et les vrais sentiments transparaît la joie féroce de voir réunie là, amis

ou ennemis, la horde des fichés, des prostituées, des maquereaux, des

racoleuses, des escrocs, des voleurs à la tire, des filous, des receleurs, c’est

le bataillon maudit qui traverse la ville et on ouvre les fenêtres pour le voir

passer, la cour des miracles défile, donnant la chair de poule aux habitants,

qui sait si demain l’un d’eux ne reviendra pas nous cambrioler. Regarde

maman, disent les enfants pour qui tout est une fête. Ricardo Reis suit le

convoi funèbre jusqu’au Paço da Rainha, où il s’arrête, quelques femmes

lançaient déjà des regards furtifs vers ce monsieur si bien mis, qui cela

peut-il être, curiosité féminine bien naturelle pour qui passe sa vie à évaluer

les hommes. Le convoi a disparu au coin de la rue, vers le Alto de São

João(35) probablement, à moins qu’il ne tourne à gauche, un peu plus loin en

direction de Benfica(36), quelle épreuve, une chose est sûre, c’est qu’il ne se

dirige pas vers Prazeres(37) et c’est bien dommage, on perd ainsi un

exemple édifiant de l’égalité dans la mort, Mouraria et le poète Fernando

Pessoa réunis, quelles auraient pu être leurs conversations, à l’ombre des

cyprès, regardant entrer les navires par les calmes après-midi, l’un

expliquant à l’autre comment on combine les mots pour composer un conto-

do-vigario ou un poème. Ce soir-là, tout en servant la soupe, Ramon

explique au docteur Reis que les vêtements rouges ne sont pas un signe de

deuil ni de manque de respect pour le disparu, mais une coutume du

quartier, on s’habille ainsi pour les grandes occasions, naissance, mariage et

mort, ou pour suivre les processions quand il y en a, mais il ne se souvient

pas en avoir jamais vu une, à cette époque, il était encore en Galice, il en a

seulement entendu parler. Je ne sais si monsieur le docteur a remarqué à

l’enterrement une femme superbe, plutôt grande, les yeux noirs, bien

habillée, elle devait porter un châle en laine de mérinos. Il y en avait

tellement vous savez, une vraie foule, qui est-ce. La maîtresse de Mouraria, une cantatrice. Non, si elle y était, je ne l’ai pas vue. Quelle femme

magnifique, et elle a une de ces voix, j’aimerais bien savoir qui va lui

mettre le grappin dessus maintenant. Ça ne sera pas moi, Ramon, et vous

non plus je crois. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour l’avoir, monsieur

le docteur, mais une femelle comme ça, c’est trop exigeant, enfin, tout ça,

c’est histoire de parler pour se dérouiller la langue, n’est-ce pas, il faut bien

dire quelque chose. Vous avez raison, mais alors, ces vêtements rouges. À

mon avis, ça doit dater de l’époque des Maures, ce sont des costumes de

diables, pas une mode chrétienne. Ramon est allé servir d’autres clients,

puis en revenant changer les assiettes il a demandé à Ricardo Reis de lui

parler, maintenant ou plus tard, quand il en aura le temps, des nouvelles

d’Espagne, des élections qui vont avoir lieu, et aussi de lui dire qui, à son

avis, va l’emporter, Moi, vous savez, ça m’est égal, je suis bien ici, mais j’ai

encore de la famille en Galice, bien que la plupart aient émigré. Au

Portugal. Dans le monde entier, enfin c’est une façon de parler, mais entre

les frères, les neveux et les cousins, la famille a fini par s’éparpiller, de

Cuba au Brésil et en Argentine, j’ai même un filleul au Chili. Ricardo Reis

lui dit ce que les journaux lui ont appris, le bruit court que les droites vont

gagner, et que Gil Robles a affirmé, Vous savez qui est Gil Robles. J’en ai

entendu parler. Qu’il a donc affirmé que lorsqu’il arriverait au pouvoir, il

mettrait fin au marxisme et à la lutte des classes, et qu’il instaurerait la

justice sociale, savez-vous ce qu’est le marxisme, Ramon. Moi, non,

monsieur le docteur. Et la lutte des classes. Non plus. Et la justice sociale.

Grâce à Dieu, je n’ai jamais eu de problème avec la justice. Bien, dans

quelques jours on saura qui a gagné les élections, et ça ne changera

probablement rien. Si tout va mal, plaise à Dieu que ça ne soit pas pire,

disait mon grand-père. Votre grand-père avait raison, Ramon, votre grand-

père était un sage.

Sage ou pas, la gauche a gagné. Le lendemain, les journaux continuaient

d’affirmer que selon les premières estimations, la droite avait gagné dans

dix-sept provinces, mais une fois les votes dépouillés, il a bien fallu

admettre que la gauche avait élu davantage de députés que le centre et la

droite réunis. Des rumeurs de coup d’État militaire, on parlait des généraux

Goded et Franco, se mirent à circuler, aussitôt démenties, le président

Alcala Zamora a chargé Azana de former le gouvernement, On va bien voir

ce que ça va donner, Ramon, si ce sera ou non une bonne chose pour la

Galice. Ici, les visages qu’on croise en se promenant sont soucieux, quelques-uns, plus rares, essaient de dissimuler, mais il y a une lueur dans

leurs yeux qui ressemble fort à de la joie. Toutefois, quand on dit ici, on ne

veut pas dire Lisbonne tout entière, et encore moins le pays, sait-on

d’ailleurs ce qui s’y passe, ici, c’est seulement les trente rues situées entre le

quai do Sodré et Saô Pedro de Alcantara, entre le Rossio et Calhariz, ville

intérieure ceinte de murs invisibles qui la protègent d’un invisible siège où

assiégés et assiégeants vivraient ensemble, les Uns d’un côté et les Autres

de l’autre, puisqu’ils se sont mutuellement désignés ainsi, les Autres étant

les étrangers, ceux qui ne sont pas comme nous, ceux d’ailleurs, et tous

s’observent avec méfiance, les uns évaluent leur pouvoir et en désirent plus

encore, les autres dénombrent leurs forces et les jugent insuffisantes, que va

nous apporter ce vent qui souffle d’Espagne, quelle alliance. Fernando

Pessoa explique, Le communisme ne saurait tarder, puis, ironique, Vous

n’avez pas de chance, mon cher Reis, vous fuyez le Brésil pour pouvoir

vivre en paix le reste de votre vie, et voilà que votre voisin de palier s’agite,

un de ces jours ils vont forcer votre porte. Combien de fois faudra-t-il vous

répéter que je suis revenu pour vous. Vous ne m’avez pas encore convaincu.

Il ne s’agit pas de vous convaincre, je vous demande seulement de ne plus

me parler de ça. Ne vous fâchez pas. J’ai vécu au Brésil, aujourd’hui je suis

au Portugal, il faut bien que je vive quelque part, quand vous étiez en vie,

vous étiez suffisamment intelligent pour comprendre cela, et bien d’autres

choses. Voilà le drame, mon cher Reis, être obligé de vivre quelque part,

comprendre qu’il n’y a pas de lieu qui ne soit un lieu, que la vie ne peut être

la non-vie. Enfin, je vous retrouve. Et à quoi cela me sert-il de n’avoir rien

oublié. Ce que l’homme ne peut supporter, c’est de ne pas atteindre

l’horizon qu’il aperçoit, d’ailleurs, s’il y arrivait, il voudrait atteindre son

propre horizon, lui-même. Le bateau sur lequel nous ne sommes pas, voilà

le bateau de notre voyage. Ah le quai entier. Est une nostalgie de pierre, et

maintenant que nous avons cédé à la faiblesse sentimentale de citer, en nous

le partageant, ce vers d’Alvaro de Campos, qui mérite de devenir célèbre et

qui le deviendra, consolez-vous dans les bras de votre Lidia si cet amour

dure encore, moi je n’en ai pas eu autant. Bonne nuit, Fernando. Bonne

nuit, Ricardo, voilà le carnaval, amusez-vous, ne comptez pas sur moi dans

les jours qui viennent. Ils s’étaient rencontrés à l’une des six tables d’un

petit café de quartier, là, personne ne savait qui ils étaient. Fernando Pessoa

revint sur ses pas, s’assit de nouveau, Il me vient une idée, pourquoi ne

vous déguiseriez-vous pas en dompteur, grandes bottes, pantalon moulant, veste rouge à brandebourgs. Rouge. Oui, rouge, c’est le mieux, et moi en

mort avec un collant noir sur lequel des os seraient peints, vous feriez

claquer le fouet, je ferais peur aux vieilles, je vais te prendre, je vais te

prendre, et je peloterais les filles, au bal masqué nous gagnerions le prix. Je

n’ai jamais dansé. Ce n’est pas nécessaire, les gens n’auraient d’oreilles que

pour le fouet, d’yeux que pour les os. Nous n’avons plus l’âge des

plaisanteries. Parlez pour vous, moi j’ai cessé d’avoir un âge, et sur ces

derniers mots, Fernando Pessoa s’est levé et il est sorti. Dehors il pleuvait,

le garçon, au comptoir, dit au client qui était resté, Votre ami, sans

gabardine ni parapluie, il va être trempé. Il aime ça, il a l’habitude.

Une agitation, une fièvre, flottaient dans l’air quand Ricardo Reis

regagna l’hôtel. On aurait dit que toutes les abeilles d’une ruche étaient

soudain devenues folles, et comme le fameux poids que nous connaissons

bien pesait encore sur sa conscience, Ricardo Reis a aussitôt songé, Tout est

découvert. C’est au fond un romantique, qui croit que le jour où l’on

apprendra son aventure avec Lidia, le Bragança s’écroulera sous le

scandale. Il vit dans cette crainte, ou peut-être plus exactement avec le désir

morbide que cela se produise, contradiction inattendue chez un homme qui

se déclare totalement détaché du monde et que le monde blesse pourtant, il

ne soupçonne même pas que son histoire est déjà connue, qu’on la murmure

entre deux petits rires, c’est l’œuvre de Pimenta qui n’est pas homme à ce

contenter de demi-mots. Les coupables ignorent tout, Salvador lui-même

n’est au courant de rien. On peut d’ailleurs se demander comment il réagira

le jour où un dénonciateur jaloux, homme ou femme, viendra lui dire,

Monsieur Salvador, c’est une honte, Lidia et le docteur Reis, s’il pouvait

seulement répéter la parole ancienne, Que celui qui est sans péché leur jette

la première pierre, tout irait bien, il y a des gens qui pour honorer le nom

qu’ils portent sont capables des plus nobles gestes. Ricardo Reis, inquiet,

est entré dans la réception. Salvador hurlait au téléphone, mais on

comprenait immédiatement que c’était à cause de la mauvaise qualité de la

ligne, On dirait que vous êtes au bout du monde, allô, allô, oui docteur

Sampaio, j’aimerais savoir quand vous venez, allô, allô, maintenant je vous

entends mieux, c’est que l’hôtel s’est brusquement rempli, pourquoi, à

cause des Espagnols, oui, d’Espagne, énormément de gens arrivent de là-

bas aujourd’hui, alors le vingt-six, après le carnaval, très bien, vos deux

chambres sont réservées, non monsieur le docteur, il n’en est pas question,

les clients d’abord, trois ans ce n’est pas trois jours, saluez de ma part mademoiselle Marcenda, tenez, monsieur le docteur, il y a là le docteur Reis