L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 44 sur 51

Pages du PDF

L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 61

plaine, c’est la distance entre la sève profonde et l’écorce, entre la feuille et

la racine. Vous délirez, ces choses dont vous pariez sont liées entre elles, je

ne vois là aucune solitude. Laissons l’arbre et regardez à l’intérieur de vous-

même, vous y trouverez la solitude. Comme disait l’autre, marcher solitaire

au milieu de la foule. Pire que ça, être solitaire c’est être là ou nous-mêmes

ne sommes pas. Vous êtes d’une humeur massacrante aujourd’hui. J’ai mes

mauvais jours. Ce n’était pas de cette solitude-là dont je parlais, mais de

l’autre, de celle qui nous accompagne, la supportable, celle qui nous tient

compagnie. Celle-là non plus nous ne la supportons pas toujours, nous

désirons une présence, une voix, et le plus souvent, cette voix, cette

présence, ne servent qu’à rendre la solitude plus intolérable. Est-ce possible.

Et comment, l’autre jour, quand nous nous sommes rencontrés sur le

belvédère, vous vous souvenez, vous attendiez votre dulcinée. Je vous ai

déjà dit que ce n’est pas ma dulcinée. D’accord, ne vous fâchez pas, elle

peut le devenir, savez-vous ce que l’avenir vous réserve. J’ai pratiquement

l’âge d’être son père. Et alors. Changeons de sujet, racontez-moi la fin de

votre histoire. Votre grippe m’a rappelé un petit épisode de ma maladie, la

dernière, l’ultime et définitive. Oh là là, que de pléonasmes, votre style ne

s’améliore pas. La mort est un pléonasme, elle aussi, c’est même la chose la

plus pléonasmique qui soit. Alors, cette histoire. Un médecin est venu à la

maison, j’étais couché dans ma chambre, ma sœur a ouvert. Votre demi-

sœur, la vie est d’ailleurs pleine de demi-frères. Que voulez-vous dire par

là. Rien de spécial, continuez. Elle a ouvert la porte et a dit au médecin,

Entrez monsieur le docteur, cet inutile est là, l’inutile c’était moi, bien

entendu, comme vous le voyez la solitude n’a pas de limite, elle est partout.

Vous êtes-vous déjà senti réellement inutile. Difficile à dire, je n’ai du

moins pas le souvenir de m’être senti réellement utile, je crois même que

c’est ça, la première solitude, ne pas se sentir utile. Même si les autres

pensent ou si nous leur faisons croire le contraire. Les autres se trompent le

plus souvent. Moi aussi. Fernando Pessoa se leva, entrouvrit les volets,

regarda dehors. Quel impardonnable oubli que de n’avoir pas mis

Adamastor dans Mensagem(61), un géant si commode, si symbolique, vous

le voyez d’ici, pauvre bougre, Camões s’est servi de lui pour exprimer les

peines de cœur dont son âme était pleine et prophétiser, de façon plus

qu’équivoque, les naufrages de ceux qui étaient en mer, comme s’il fallait

pour cela des dons divinatoires particuliers. Prophétiser les malheurs a toujours été le signe de la solitude, si Thétis avait répondu à l’amour du

géant, son discours aurait été bien différent. Fernando Pessoa s’est rassis,

dans la position qu’il occupait un peu plus tôt. Vous restez, demande

Ricardo Reis. Pourquoi. J’ai sommeil. Ne vous occupez pas de moi, dormez

si vous voulez, à moins que ma présence ne vous gêne. Ce qui me gêne,

c’est de vous voir assis comme ça dans le froid. Je n’ai pas besoin de me

couvrir, je pourrais même rester en bras de chemise, vous ne devriez pas

dormir avec votre robe de chambre, vous ne serez pas bien. Je vais

l’enlever. Fernando Pessoa étend la robe de chambre sur le dessus-de-lit,

arrange les couvertures, rectifie maternellement le pli du drap. Maintenant,

dormez. Fernando, s’il vous plaît, éteignez la lumière, ça ne doit pas vous

gêner de rester dans le noir. Fernando Pessoa va jusqu’à la lampe, la

chambre est subitement plongée dans l’obscurité, puis, très lentement, la

clarté des réverbères s’immisce par les fentes des volets, bandes lumineuses

ténues, qui projettent sur le mur une lumière indécise. Ricardo Reis ferme

les yeux, murmure, Bonne nuit Fernando, il lui semble qu’un long moment

s’écoule avant que la réponse ne lui parvienne, Bonne nuit Ricardo. Il

compte encore jusqu’à cent, ou croit l’avoir fait, ouvre des yeux lourds,

Fernando Pessoa est toujours assis sur la même chaise les mains croisées

sur les genoux, lui apparaît comme une image de l’abandon, de la solitude

extrême, parce qu’il n’a pas ses lunettes peut-être, songe Ricardo Reis, et

dans la confusion de sa somnolence, cela lui paraît être la plus terrible des

disgrâces. Il s’est éveillé au milieu de la nuit. La pluie a cessé, le monde

voyageait à travers l’espace silencieux. Fernando Pessoa n’avait pas changé

de position, il regardait vers le lit sans aucune expression, statue aux yeux

vides. Beaucoup plus tard, Ricardo Reis s’est réveillé une seconde fois, une

porte avait claqué. Fernando Pessoa n’était plus dans la chambre, il était

sorti avec la première lueur de l’aube.

 

OceanofPDF.com

Comme on a déjà pu le constater en d’autres temps et d’autres lieux, les

contrariétés ne manquent pas dans la vie. La matinée était bien avancée

quand Ricardo Reis s’est éveillé et a perçu une présence dans la maison, qui

n’était peut-être pas encore la solitude, mais le silence, son demi-frère.

Pendant quelques minutes, il a senti tout courage l’abandonner, c’était

comme s’il assistait à la chute du sable dans un sablier, comparaison éculée

qui continue pourtant de servir, un jour, quand nous aurons deux cents ans à

vivre, devenus nous-mêmes sabliers attentifs au sable qui s’écoule en nous,

nous cesserons de l’employer, mais pour l’heure il n’en est rien, on n’a pas

de temps à perdre en contemplations. Il était question de contrariétés.

Quand Ricardo Reis s’est levé et s’est rendu à la cuisine pour allumer le

chauffe-eau et le gaz, il s’est rendu compte qu’il n’avait pas d’allumettes, il

avait oublié d’en acheter, et comme un oubli ne vient jamais seul, il a

constaté qu’il lui manquait aussi le filtre à café, un homme seul ne vaut

rien, c’est bien vrai. La solution la plus simple, parce que la plus rapide,

aurait consisté à aller frapper chez les voisins du dessous ou du dessus,

Veuillez m’excuser, madame, je suis le nouveau locataire du second, j’ai

emménagé hier, je m’apprêtais à faire le café, à prendre un bain, à me raser

et voilà que je n’ai pas d’allumettes, il me manque aussi le filtre à café,

mais c’est moins grave, je peux m’en passer, j’ai du thé, ça au moins, je ne

l’ai pas oublié, le plus ennuyeux c’est le bain, si vous pouviez me prêter une

allumette, merci beaucoup, excusez-moi de vous avoir dérangée. Les

hommes étant tous frères, encore qu’à demi, il aurait été tout naturel qu’on

vienne lui demander, et ça lui aurait évité d’avoir à sortir dans le froid de

l’escalier, Avez-vous besoin de quelque chose, j’ai remarqué que vous aviez

emménagé hier, les déménagements, on sait ce que c’est, si ce n’est pas les

allumettes qui manquent c’est le sel, si on a le savon, on a égaré la serviette,

c’est dans ces occasions-là qu’on a besoin des voisins. Ricardo Reis n’est

pas allé réclamer de l’aide, personne n’est descendu ou monté lui offrir ses services, il n’a pas eu d’autre solution que de s’habiller, de se chausser, de