L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 25
différents, des personnes qui ont de l’éducation, de plus Marcenda est un
cas clinique intéressant, quel drôle de nom, jamais entendu, on dirait un
murmure, un écho, un vibrato de violoncelle, les sanglots longs de
l’automne(25), albâtres, balustrades, cette poésie de soleil couchant et dolent
l’irrite, Marcenda, qu’est-ce qu’on ne va pas chercher à partir d’un simple
nom, il passe devant le deux cent quatre, la porte est ouverte, à l’intérieur
Lidia passe le chiffon sur les meubles, leurs yeux se croisent, elle sourit, pas
lui, un instant plus tard, il est dans sa chambre et entend frapper légèrement,
c’est Lidia qui entre furtivement et demande, Vous êtes fâché, et il répond à
peine, sèchement, à la lumière du jour, il ne sait trop comment la traiter,
c’est une domestique, il pourrait, en libertin, lui caresser les fesses, mais il
se sent incapable d’un tel geste, il l’aurait peut-être osé avant, mais plus
maintenant qu’ils se sont unis, qu’ils ont couché dans le même lit, ce fut, en
quelque sorte, un anoblissement de moi-même, de nous deux, Si je peux, je
viendrai cette nuit, a dit Lidia et il ne répond pas, le message lui a paru
inconvenant, avec la jeune fille à la main paralysée qui sera là, tout près, qui
dormira, ignorant tout des secrets nocturnes du couloir et de la chambre du
fond, mais il se tait, incapable de dire, Ne viens pas, car maintenant, bien
sûr, il la tutoie. Lidia une fois sortie, il s’est étendu sur le canapé pour se
reposer, trois nuits agitées après une longue abstinence, en plein âge
critique, pas étonnant que ses yeux se ferment à demi. Il fronce légèrement
les sourcils, s’interroge, sans trouver de réponse, pour savoir s’il doit ou
non donner de l’argent à Lidia, lui offrir des cadeaux, des bas, une petite
bague, ces choses faites pour ceux qui passent leur vie à servir, ce n’est pas
comme s’il se demandait s’il doit ou non l’embrasser sur la bouche, ce sont
les circonstances qui en décident, le feu des sens comme on dit, à un
moment donné, sans savoir comment, il s’était retrouvé en train de
l’embrasser, comme si elle avait été la plus belle femme du monde, peut-
être que ce sera aussi simple que ça tandis qu’ils se reposeront, il lui dira,
J’aimerais t’offrir un petit cadeau, et elle trouvera cela naturel, peut-être
s’étonne-t-elle déjà qu’il tarde.
Des voix dans le couloir, des pas, Pimenta qui dit, Merci beaucoup
monsieur le docteur, puis deux portes qui se ferment, les voyageurs sont
arrivés. Il reste allongé, il avait failli s’endormir, et maintenant, les yeux
écarquillés, il contemple le plafond, minutieusement, comme s’il suivait du
doigt les lézardes du stuc, il imagine, au-dessus de sa tête, la paume de la main de Dieu, dans laquelle il lit les lignes, celle de vie, celle de cœur, vie
qui s’amenuise, s’interrompt, resurgit, chaque fois plus ténue, cœur assiégé,
seul, derrière les murailles, la main droite de Ricardo Reis, posée sur le
canapé, s’ouvre et révèle ses propres lignes, les deux taches au plafond sont
comme des yeux, sait-on qui nous lit quand, oublieux de nous-mêmes, nous
lisons. Le jour a depuis longtemps fait place à la nuit, c’est sans doute
l’heure de dîner, mais Ricardo Reis ne veut pas être le premier à descendre,
Et s’ils étaient sortis de leurs chambres sans que je m’en sois rendu compte,
j’ai pu m’endormir sans m’en apercevoir et, une fois réveillé, n’avoir pas
compris que j’avais dormi, avoir cru que je n’avais fait que fermer les
paupières, et avoir dormi un siècle. Il se redresse, inquiet, consulte sa
montre, il est plus de huit heures et demie, à cet instant, une voix d’homme
résonne dans le couloir, Je t’attends, Marcenda, une porte s’est ouverte, il
entend des bruits confus, des pas qui s’éloignent, puis c’est le silence.
Ricardo Reis s’est levé, est allé jusqu’au lavabo pour se rafraîchir le visage,
se peigner, ses tempes lui semblent aujourd’hui plus blanches, il devrait
utiliser une de ces lotions ou teintures qui redonnent progressivement aux
cheveux leur couleur naturelle, la Nympha do Mondego, par exemple,
alchimie complexe et réputée qui, une fois la nuance d’origine retrouvée,
n’agit plus, ou qui, au contraire, s’obstine jusqu’au noir profond, aile de
corbeau, si telle était la couleur initiale. Mais la seule idée de devoir tous les
jours surveiller ses cheveux pour évaluer les effets de la lotion ou se
demander s’il doit l’appliquer de nouveau, de devoir mélanger la couleur
dans la cuvette le fatigue, couronnez-moi de roses et basta. Il a changé de
veste et de pantalon, il ne doit pas oublier de demander à Lidia de les
repasser, et il est sorti avec l’impression désagréable, incongrue, qu’il allait
donner cet ordre sans la neutralité de ton qui sied à celui qui commande
naturellement ceux qui naturellement obéissent, pour autant qu’il soit,
comme on dit, naturel d’obéir et de commander ou, plus précisément, parce
que c’est Lidia qui va devoir chauffer le fer, étendre le pantalon sur la
planche pour marquer le pli, introduire sa main gauche dans la manche de la
veste, près de l’épaule, pour que le fer chaud, épousant le contour,
l’arrondisse, et il est évident qu’en faisant ces gestes elle ne pourra manquer
d’évoquer le corps que recouvrent ces vêtements, Si je peux, je viendrai
cette nuit, et elle repasse énergiquement, seule dans la lingerie, c’est le
costume que monsieur le docteur Ricardo Reis portera au théâtre, qu’est-ce
que je donnerais pour l’accompagner, idiote, qu’est-ce que tu crois, elle essuie deux larmes qui n’existent pas encore, ce sont les larmes de demain,
pour le moment, Ricardo Reis descend l’escalier, il ne lui a pas encore dit
qu’il voulait que son costume soit repassé, et Lidia ne sait pas encore
qu’elle va pleurer.
Les tables étaient presque toutes occupées. Ricardo Reis s’est arrêté sur
le seuil, le maître d’hôtel est venu le chercher, l’a conduit, Votre table,
monsieur le docteur, il la connaissait déjà, c’est toujours là qu’il s’installe,
mais la vie ne serait pas ce qu’elle est sans rituels de toutes sortes,
s’agenouiller pour dire sa prière, se découvrir au passage du drapeau,
s’asseoir et déplier la serviette sur ses genoux, jeter, discrètement, un coup
d’œil alentour pour saluer les gens qu’on connaît, c’est ce que fait Ricardo
Reis, ce couple, ce client solitaire, je les ai vus ici, il a aussi reconnu le
docteur Sampaio et sa fille Marcenda, eux ne l’ont pas reconnu, l’avocat l’a
regardé d’un air absent, comme s’il fouillait dans sa mémoire, mais il ne
s’est pas penché vers sa fille pour lui dire, Salue le docteur Ricardo Reis qui
vient d’arriver, c’est elle qui, un instant plus tard, lui jette un coup d’œil
par-dessus la manche du garçon qui la sert, une rougeur très légère passe sur
son visage, elle l’a reconnu, En fin de compte, elle se souvient, songe
Ricardo Reis, et en élevant la voix plus qu’il n’est nécessaire, il demande à
Ramon ce qu’il y a au dîner. Est-ce pour cette raison que le docteur
Sampaio l’a regardé, non, deux secondes auparavant Marcenda lui avait dit,
Ce monsieur, là-bas, était déjà à l’hôtel la dernière fois, voilà pourquoi en
quittant sa table, le docteur Sampaio a fait un imperceptible signe de tête,
Marcenda l’a imité, mais les principes de la bonne éducation étant très
rigoureux, elle a procédé de la manière discrète, réservée, qui convient à
une personne de second rang, Pour répondre à leur salut, Ricardo Reis s’est
légèrement soulevé de sa chaise, il faut être doté d’un sixième sens pour
évaluer semblables subtilités de comportement, les échanges de politesse
doivent s’équilibrer, dans ce cas précis, tout s’est si harmonieusement
déroulé que l’on peut favorablement augurer de cette relation naissante, le
couple s’est retiré, ils se rendent certainement au salon, simple supposition,
mais non, ils regagnent leurs chambres, le docteur Sampaio sortira
probablement plus tard pour faire un tour malgré le temps pluvieux,
Marcenda se couche tôt, ces voyages en train la fatiguent beaucoup. Quand
Ricardo Reis entrera dans le salon, il n’y trouvera que quelques personnes
taciturnes, certaines lisent les journaux, d’autres bâillent, tandis qu’en
sourdine, la TSF débite des rengaines portugaises, criardes, que le faible volume ne parvient pas à étouffer tout à fait. Dans cette lumière, ou peut-
être à cause des visages éteints, le miroir ressemble à un aquarium, et
quand, histoire de ne pas tourner le dos et paraître fuir dès l’entrée, Ricardo
Reis traverse la salle d’un bout à l’autre et revient ensuite sur ses pas, il se
voit dans cet abîme verdâtre comme s’il cheminait au fond de l’océan entre
des épaves de navires et des noyés, et il lui faut sortir immédiatement,
revenir à l’air libre, respirer. Mélancolique, il monte vers sa chambre
glacée, pourquoi donc les petites contrariétés, s’il s’agit bien de cela, le
dépriment-elles tant, car enfin, ce sont deux personnes qui vivent à Coimbra
et viennent à Lisbonne une fois par mois, le médecin n’est pas en quête de
malades, le poète n’a déjà que trop de muses inspiratrices, l’homme ne
cherche pas de fiancée, sans parler de la différence d’âge, importante en
l’occurrence, s’il est revenu au Portugal, ce n’est certes pas dans cette
intention. Ces pensées ne sont pas celles de Ricardo Reis ni d’aucun des
êtres innombrables qui l’habitent, c’est peut-être la pensée qui se pense elle-
même ou qui simplement pense, assistant, étonnée, au dévidement du fil qui
la conduit à travers des chemins et des corridors inconnus, au fond desquels
une jeune fille vêtue de blanc attend, elle ne peut tenir son bouquet de
fleurs, elle a glissé son bras droit sous celui de Ricardo Reis, tandis qu’ils
quittent l’autel et s’avancent sur le tapis rouge au son de la marche nuptiale.
Ricardo Reis a, on le voit, repris les rênes de sa pensée, il la gouverne et
la manœuvre jusqu’à se moquer de lui-même, orchestre et tapis rouge
divertissent son imagination, alors, pour qu’un récit aussi lyrique ait une fin
heureuse, il parvient, véritable prouesse clinique, à déposer un bouquet de
fleurs au creux du bras gauche de Marcenda qui le maintient ainsi sans aide,
l’autel et le célébrant peuvent disparaître, la musique cesser, les invités
s’envoler en poussière et en fumée, le fiancé, sa prestation achevée, peut se
retirer, le médecin a guéri la malade, le reste appartient au poète. Ces
épisodes romantiques ne conviennent guère à une ode alcaïque, ce qui
prouve, s’il en était encore besoin, qu’il y a souvent un décalage entre ce
qui est écrit et ce qui a engendré l’écriture, et ce décalage, c’est le vécu. Il
est donc vain de demander au poète ce qu’il a pensé ou senti puisque c’est
précisément pour ne pas avoir à le dire qu’il écrit des vers. Tous les desseins
contraires sont donc nuls et non avenus.
La nuit est tombée, Lidia n’est pas descendue, le docteur Sampaio est
rentré tard, quant à Fernando Pessoa, nul ne sait où il traîne. Le jour est
revenu, Lidia a pris le costume pour le repasser, Marcenda est sortie avec son père, ils sont allés chez le médecin, Chez la physiothérapie, avait dit
Salvador, qui selon son habitude estropiait le mot, et, pour la première fois,
Ricardo Reis réalise que ces voyages à Lisbonne sont insolites, la malade
vit à Coimbra, ville qui compte quand même bon nombre de médecins et de
spécialistes, quant aux traitements, on doit pouvoir les suivre aussi bien là-
bas qu’ici, les ultraviolets appliqués d’une manière aussi espacée ne doivent
guère entraîner d’améliorations, Ricardo Reis considère ces doutes tout en
descendant le Chiado pour aller acheter son billet au Théâtre national. Il est
tiré de ses réflexions par un nombre impressionnant d’individus en deuil,
quelques femmes portent le voile, mais ce qui est plus frappant encore, c’est
la cravate noire, l’air grave des hommes, certains vont même jusqu’à
manifester leur affliction en arborant des crêpes à leurs chapeaux, on vient
d’enterrer le roi George V d’Angleterre, notre plus vieil allié. En dépit du
deuil officiel le spectacle est maintenu, on ne peut s’en formaliser, la vie
continue. Le guichetier lui vend une place à l’orchestre en précisant, Ce
soir, les pêcheurs seront là. Quels pêcheurs, a demandé Ricardo Reis et il
comprend immédiatement qu’il vient de commettre une erreur
impardonnable, le guichetier a haussé le sourcil et le ton pour dire, Ceux de
Nazaré, évidemment, évidemment, puisqu’il est question d’eux dans la
pièce, ce ne sont pas les autres, ceux de Caparica ou de Povoa qui vont
venir, ça n’aurait aucun sens, et cela en a-t-il de faire venir les premiers, on
leur a payé le voyage et le séjour afin que le peuple participe, lui aussi, à la
création artistique, d’autant plus qu’il en est le prétexte, on a donc choisi
certains de ses représentants, hommes et femmes. On va à Lisbonne, on va
à Lisbonne, on va voir comment elle est, leur mer là-bas, et voir s’ils sont
assez doués pour faire déferler les vagues sur les planches, on va voir ce
qu’elle donnera Dona Palmira Bastos en Ti Gertrudes, Dona Amelia en
Maria Bem, Dona Lalande en Rosa et Amarante en Lavagante, on va voir si
leur vie à eux imite bien la nôtre, et tant qu’on y sera, on en profitera pour
demander au gouvernement de nous construire, au nom des petites âmes du
Purgatoire, le port dont nous avons tant besoin depuis que le premier bateau
a quitté la grève, il y a bien longtemps.
Ricardo Reis a traîné tout l’après-midi d’un café à l’autre, il est allé
évaluer l’état des travaux de l’Eden Théâtre dont les palissades vont être
bientôt retirées, le Chave de Ouro est prêt à être inauguré, Lisbonne connaît
actuellement un essor qui va bientôt la mettre au rang des grandes capitales
européennes, cela est évident aussi bien pour ses habitants que pour les étrangers, et ça n’a rien d’étonnant pour une capitale d’empire. Il n’a pas
dîné à l’hôtel, mais s’y est rendu pour changer de costume, sa veste et son
pantalon, son gilet étaient soigneusement pendus sur un cintre, sans un pli,
seules des mains amoureuses peuvent faire cela, et qu’on nous pardonne
l’exagération, vu qu’il ne peut y avoir d’amour dans les étreintes nocturnes
d’un client et d’une domestique, lui poète, elle, une Lidia de hasard, qui a
malgré tout bien de la chance, car la Lidia du poème n’a jamais connu les
gémissements et les soupirs, elle n’a rien fait d’autre que s’asseoir au bord
des ruisseaux pour s’entendre dire, je souffre, Lidia, de la peur du destin. Il
a mangé un bifteck au Martinho, celui du Rossio, a assisté à une partie de
billard acharnée, sur le tapis vert lancé doucement tourne l’ivoire indien de
la boule, quelle langue à la fois merveilleuse et prodigue que la nôtre,
d’autant plus expressive qu’on la détourne et la malmène, et comme l’heure
du spectacle approchait, il est sorti. Avançant avec discrétion, il réussit à se
glisser entre deux familles nombreuses, il ne voulait pas être aperçu avant
l’instant qu’il aurait lui-même choisi, Dieu seul sait en vertu de quelles
stratégies sentimentales. Il a traversé sans s’y arrêter le foyer qu’on
nommera bientôt atrium ou vestibule, si un autre mot, venu d’une autre
langue, n’apparaît pas entre-temps pour dire la même chose, ou davantage,
ou rien du tout, comme celui-ci par exemple, aul, le placeur l’a accueilli à
l’entrée de la salle et l’a conduit par le couloir de gauche jusqu’au septième
rang, Voilà votre place, à côté de la dame, Du calme, imagination, il est
question d’une dame, pas d’une jeune fille, un placeur de théâtre national,
ayant pour maîtres les classiques et les modernes, s’exprime toujours avec
clarté et pertinence, Marcenda est pourtant bien dans la salle, mais trois
rangs devant, sur la droite, trop loin pour être proche, pas assez près si elle
ne peut m’apercevoir. Elle est assise à droite de son père et c’est bien ainsi,
car lorsqu’elle tourne la tête pour lui parler, on voit son profil qu’allongent,
semble-t-il, ses cheveux dénoués, la main droite à hauteur de mâchoire pour
souligner le mot prononcé ou celui qu’elle va dire, elle parle peut-être du
médecin qui la soigne, de la pièce qu’ils vont voir, Qui est Alfredo Cortès,
son père n’a pas grand-chose à lui apprendre, deux ans plus tôt, seul, il a vu
les Gladiateurs et n’a pas aimé, cette pièce-ci l’intéresse parce qu’elle traite
des coutumes populaires, encore un peu de patience et nous saurons de quoi
il retourne. Cette conversation, pour autant qu’elle ait eu lieu, a été
interrompue par un raclement de chaises aux balcons, par un murmure
exotique qui a fait se retourner et se lever toutes les têtes de l’orchestre, c’étaient les pêcheurs de Nazaré qui entraient et prenaient place dans les
secondes loges, ils restaient debout afin de voir et d’être vus, hommes et
femmes en costumes régionaux, peut-être pieds nus, d’en bas on ne pouvait
voir. Des gens applaudissaient, d’autres les imitaient, condescendants,
Ricardo Reis, agacé, a serré les poings, aristocratique pudeur de qui n’a
pourtant pas de sang bleu dans les veines, mais il ne s’agit pas de cela, c’est
une simple question de sensibilité et de délicatesse, aux yeux de Ricardo
Reis, ces applaudissements sont pour le moins indécents.
Les lumières baissent, la salle s’éteint, on entend les trois coups dits de
Molière, nouveau casse-tête pour les pêcheurs et leurs femmes, qui croient
sans doute que ce sont là les derniers préparatifs des charpentiers, leurs
ultimes coups de maillet, le rideau s’ouvre, une femme allume un feu, il fait
encore nuit, là-bas, derrière la scène, on entend une voix d’homme qui
appelle Mané Zé, Oh Mané Zé, la pièce commence. La salle soupire,
ondoie, rit parfois, s’anime à la fin du premier acte au moment de la grande
pagaille des femmes, et quand les lumières s’allument, les mines sont
enjouées, c’est bon signe, des exclamations fusent des balcons supérieurs,
on s’interpelle d’une loge à l’autre, les acteurs semblent s’être portés dans
les hauteurs, c’est presque le même langage, est-il meilleur, est-il pire, tout
dépend du critère de comparaison. Ricardo Reis réfléchit à ce qu’il vient de
voir et d’entendre. À ses yeux, la visée de l’art ne doit pas être l’imitation,
et l’auteur a commis une erreur condamnable en écrivant sa pièce en patois
nazaréen ou ce qu’il a cru être ce patois, il a oublié que la réalité ne tolère
pas son reflet mais le rejette, que seule une autre réalité, n’importe laquelle,
peut prendre la place de celle qu’on a voulu exprimer, et que ces deux
réalités se définissent mutuellement par leurs divergences, s’expliquent
l’une l’autre, déchiffrent la réalité comme invention passée et l’invention
comme réalité à venir. Ricardo Reis songe à tout cela confusément, car
enfin il est difficile de penser et d’applaudir en même temps, la salle
applaudit, il fait de même, par sympathie, et parce que hormis ce langage,
grotesque en de telles bouches, la pièce lui plaît. Il regarde du côté de
Marcenda, elle n’applaudit pas, bien sûr, mais elle sourit. Les spectateurs se
lèvent, les hommes principalement, si la plupart des femmes restent assises,
eux ont besoin de se dégourdir les jambes, de satisfaire leurs besoins, de
fumer une cigarette ou un cigare, d’échanger leurs impressions avec des
amis, de saluer les personnes de connaissance, de voir et d’être vus dans le
foyer, ou, s’ils restent à leur place, c’est généralement pour faire leur cour, ils se mettent debout et leurs regards, comme ceux des faucons, fouillent
alentour, les voici devenus les personnages de leur propre drame, acteurs
qui jouent leurs rôles au cours de l’entracte, tandis que dans leurs loges, les
vrais acteurs se déchargent du leur qu’ils reprendront bientôt, tous rôles
provisoires. En se levant, Ricardo Reis a jeté un coup d’œil entre les têtes,
le docteur Sampaio s’est levé à son tour, Marcenda incline la tête en signe
de dénégation, elle reste, son père, déjà debout, pose affectueusement la
main sur son épaule et sort par l’allée. Ricardo Reis, plus prompt, l’a
devancé au foyer. Dans un instant, ils vont se trouver face à face, au milieu
des commentaires de tous ces gens qui se promènent et conversent, dans
une atmosphère brusquement enfumée, Palmira est vraiment très bien, À
mon avis, ils ont mis trop de filets sur scène, Diables de femmes, quand
elles se sont colletées, on s’y serait cru, C’est que, mon cher, nous ne les
avez jamais vues comme je les ai vues, moi à Nazaré, ce sont de vraies
furies, Il est parfois difficile de comprendre ce qu’ils disent, Eh bien, là-bas,
ils parlent comme ça. Ricardo Reis évoluait au milieu des groupes, dressant
l’oreille, attentif comme s’il était lui-même l’auteur, tout en guettant de loin
les mouvements du docteur Sampaio, il attendait la rencontre. À un moment
donné, il comprit que l’autre l’avait aperçu et venait spontanément vers lui,
lui adressant d’ailleurs la parole le premier, Bonsoir, vous aimez la pièce, a-
t-il demandé et Ricardo Reis a jugé inutile de faire l’étonné, Tiens, quelle
coïncidence, il a salué à son tour et a dit, Oui, monsieur, la pièce me plaît. Il
a ajouté, Nous sommes clients du même hôtel, puis croyant devoir se
présenter, Je me nomme Ricardo Reis, il a hésité, devait-il dire Je suis
médecin, j’ai vécu à Rio de Janeiro, je suis arrivé à Lisbonne depuis un
mois, mais le docteur Sampaio, souriant, écoutait à peine ce qu’il lui disait,
comme s’il voulait lui signifier, Si vous connaissiez Salvador depuis aussi
longtemps que moi, vous sauriez qu’il m’a parlé de vous, et comme je le
connais très bien, je devine qu’il vous a parlé de moi et de ma fille, le
docteur Sampaio est sans aucun doute perspicace, c’est l’avantage d’une
longue vie de notaire. Ce n’est pratiquement pas la peine que nous nous
présentions, a dit Ricardo Reis, En effet, et ils ont enchaîné immédiatement
sur la pièce et les acteurs, se traitant avec la déférence qu’autorise l’égalité
des titres, docteur Reis, docteur Sampaio, et ils ont poursuivi de la sorte
jusqu’à la fin de l’entracte. Quand la sonnette a retenti, ils ont regagné
ensemble la salle en se disant, À tout à l’heure, et chacun a repris sa place,
Ricardo Reis s’est assis le premier, l’a observé, il l’a vu parler avec sa fille qui s’est retournée, lui a souri à son tour, le deuxième acte allait
commencer.
Ils se sont retrouvés tous les trois à l’entracte suivant. Bien que sachant
déjà qui ils étaient, d’où ils venaient, où ils vivaient, il fallut bien procéder
aux présentations, Ricardo Reis, Marcenda Sampaio, l’instant qu’ils
attendaient tous deux est enfin arrivé, ils se sont serré la main, la droite avec
la droite, sa main gauche à lui le long du corps, immobile, cherchant à se
faire oublier, discrète comme si elle n’existait pas. Marcenda avait les yeux
très brillants, les tourments de Maria Bem l’avaient sans doute remuée, à
moins qu’elle n’eût des raisons intimes, secrètes, de prendre au pied de la
lettre les derniers mots de la femme de Lavagante, Si l’enfer existe, si après
tous ces pleurs versés l’enfer existe encore, il ne peut être pire que celui-ci,
Vierge mère des sept épées, elle avait dit cela dans son parler de Coimbra,
mais si le langage change, le sentiment qui est au-delà des mots ne change
pas, Je sais très bien pourquoi tu ne bouges pas ce bras, voisin d’hôtel, objet
de ma curiosité, c’est moi qui t’ai fait signe de ma main immobile, ne me
demande pas pourquoi, je ne me suis pas encore posé la question, je t’ai
simplement appelé, un jour je saurai le pourquoi et le comment de mon
geste, ou peut-être pas, maintenant tu vas t’éloigner pour ne pas paraître
indiscret, importun, pour ne pas abuser comme on dit vulgairement, va,
nous saurons bien nous retrouver, car tu n’es pas ici par hasard. Ricardo
Reis ne s’est pas attardé au foyer, il a circulé dans les couloirs des premières
loges, pour observer de plus près les pêcheurs, puis la sonnette a retenti, cet
entracte était plus court, lorsqu’il a pénétré dans la salle, les lumières
s’éteignaient déjà. Pendant tout le troisième acte, il a partagé son attention
entre la scène et Marcenda. Pas une seule fois elle n’a détourné la tête, mais
elle avait légèrement modifié la position de son corps de manière à
présenter un peu plus, trois fois rien, son visage et, de temps à autre, elle
repoussait de sa main droite ses cheveux sur le côté, très lentement, comme
si elle le faisait dans une intention précise, Que veut cette fille, qui est-elle,
elle dont l’apparence même est changeante. Il la vit s’essuyer les joues au
moment où Lianor confesse que si elle a volé la clef du canot de sauvetage
c’est parce qu’elle souhaite la mort de Lavagante, et lorsque Maria Bem et
Rosa, l’une au début, l’autre à la fin, déclarent qu’il s’agit là d’un geste
d’amour, et que l’amour, s’il est authentique et ne peut se réaliser, se
déchire lui-même, puis encore à l’instant du dénouement, quand Lavagante
et Maria Bem qui vont s’unir se rapprochent, et tandis que les lumières s’allumaient, que les applaudissements crépitaient, Marcenda essuyait ses