L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 41 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 58

votre service, ils ont dit cela avec une telle conviction que Ricardo Reis ne

peut mettre leur parole en doute, mais il ne répond pas, Et moi, je serai

toujours ici, l’homme cultivé a appris à se méfier de tout, d’autant plus que

les dieux sont terriblement inconstants, la seule conviction acquise,

sapience en ce qui les concerne et pour nous expérience, c’est que tout a

une fin, et les toujours avant le reste. Les coursiers sont descendus, Ricardo

Reis a fermé la porte du palier. Ensuite, sans allumer les lampes, il a

parcouru toute la maison, ses pas résonnent sur le plancher nu, entre les

quelques meubles vides qui sentent la vieille naphtaline, le vieux papier de

soie qui tapisse les tiroirs, et la poussière des recoins se mêle à l’émanation

des conduites d’égout, qui augmente d’intensité au fur et à mesure qu’il

approche de la cuisine et de la salle de bains, le niveau d’eau a baissé dans

les siphons. Ricardo Reis ouvre les robinets, tire deux fois la chasse, la

maison s’emplit de rumeurs, écoulement d’eau, vibration des canalisations,

tic-tac du compteur, puis, peu à peu, le silence revient. À l’arrière de

l’immeuble, il y a des jardins potagers où le linge sèche, de petits carrés de

légumes couleur de cendre, des baquets, des cuves de ciment, une niche de

chien, des clapiers et des poulaillers, tandis qu’il les regarde, Ricardo Reis

songe au mystère sémantique qui de coelho a fait coelheira et de galinha,

galinheiro(58), les genres ont été intervertis, chacun est devenu son

contraire, son opposé ou son complémentaire selon le point de vue et

l’humeur du moment. Il retourne sur le devant de l’appartement, dans la

chambre, il regarde par la fenêtre sale la rue déserte, le ciel maintenant

couvert et livide, Adamastor qui hurle en silence contre les nuages couleur

de plomb, quelques personnes contemplent les navires et lèvent la tête de

temps à autre pour interroger le ciel, pleuvra-t-il, les deux vieux, assis sur le

même banc, discutent, Ricardo Reis sourit, c’est bien fait pour eux, ils sont

tellement absorbés qu’ils n’ont pas remarqué l’arrivée des bagages, lui, qui

n’a jamais goûté la plaisanterie, s’en amuse comme s’il leur avait joué un

bon tour. Il porte encore sa gabardine, comme s’il n’était entré que pour

ressortir aussitôt, visite de médecin, dit le dicton populaire, ou comme s’il

était venu jeter un coup d’œil rapide sur un endroit qu’il habitera peut-être

un jour, enfin, à voix haute comme s’il répétait un message qu’il ne doit pas

oublier, il dit, J’habite ici, c’est ici que j’habite, voilà ma maison, je n’en ai

pas d’autre, et une peur subite l’envahit, la peur du rêveur qui, dans une

cave profonde, pousse une porte qui s’ouvre sur l’obscurité encore plus profonde d’une autre cave ou sur le vide, l’absence, le néant, le passage

vers le non-être. Quand il eut ôté sa veste et sa gabardine, le froid l’a saisi.

Comme s’il répétait des gestes accomplis dans une autre vie, il est allé

défaire ses bagages, les a vidés méthodiquement, vêtements, chaussures,

papiers, livres, tous les autres petits objets nécessaires ou inutiles que nous

transportons avec nous d’une maison à l’autre, fils tressés du cocon, il a

trouvé sa robe de chambre, l’a enfilée, maintenant il est vraiment chez lui. Il

a allumé la lampe qui pendait du plafond, il faudra penser à acheter une

tulipe, un abat-jour, un globe, un plafonnier, n’importe lequel de ces mots

peut servir, pourvu que ses yeux ne soient pas blessés comme ils le sont à

présent. Absorbé dans ses rangements, il ne s’est pas aperçu tout de suite

qu’il avait recommencé à pleuvoir, quand un brusque coup de vent a projeté

contre la vitre une trombe d’eau, Quel temps, il s’est approché de la fenêtre

pour regarder la rue, les vieux étaient plantés sur le trottoir d’en face,

insectes fascinés par la lumière, et taciturnes comme eux, l’un grand, l’autre

petit, chacun portant son parapluie, ils levaient la tête comme s’ils louaient

le Seigneur, l’ombre qui a surgi et s’est mise à les observer ne les a pas

intimidés, il a fallu que la pluie redouble pour les décider à descendre la

rue, à fuir l’eau dégoulinant des avant-toits, quand ils arriveront à la

maison, leur femme, s’ils en ont une, leur adressera des reproches,

Complètement trempé, tu vas m’attraper une pneumonie, et après l’esclave

n’aura plus qu’à s’occuper de monsieur, et ils répondront, La maison de

Dona Luisa est occupée, un monsieur tout seul, on ne voit personne d’autre.

Tu te rends compte, une maison pareille pour un homme seul, quel

gaspillage, on peut se demander comment elles savent que la maison est

grande, la réponse n’est pas simple, peut-être y ont-elles fait des ménages à

l’époque de Dona Luisa, les femmes de ce milieu, dont les hommes gagnent

trois fois rien ou dépensent tout en vin et en maîtresses, prennent ce qu’elles

trouvent, et s’en vont frotter les escaliers et laver le linge, quelques-unes se

spécialisent, soit elles lavent le linge soit elles frottent les escaliers,

devenant ainsi des spécialistes en la matière, édictant des règles et mettant

leur point d’honneur dans la blancheur des draps ou le poli des marches, on

dit des premiers qu’ils pourraient servir de nappes d’autel, des seconds que

l’on mangerait sans dégoût la confiture qui y serait tombée, voilà où conduit

la digression oratoire. Avec ce ciel couvert, la nuit est vite tombée. Quand

les vieux étaient sur le trottoir, le nez en l’air, on aurait pu croire que c’était

la lumière du jour qui éclairait leurs visages, alors qu’il s’agissait seulement de la blancheur d’une barbe de huit jours, et ce n’est pas parce qu’on est

aujourd’hui samedi qu’ils vont aller s’asseoir chez le barbier, y sont-ils

d’ailleurs jamais allés, ils se rasent probablement eux-mêmes, et demain, si

le temps se lève, ils feront leur apparition, le visage rasé de près, plissé par

les rides et l’alun, les cheveux tout blancs, pour le plus petit des deux

s’entend, car le plus grand n’a plus que quelques malheureuses touffes au-

dessus des oreilles, enfin, pour en revenir à notre point de départ, quand ils

étaient là, sur le trottoir, il faisait encore jour, et lorsque, après avoir

tranquillement observé le locataire du second étage, la pluie redoublant, ils

se sont séparés, s’éloignant dans la rue tandis que le ciel s’obscurcissait, au

moment où ils atteignaient le coin de la rue, il faisait déjà nuit noire.

Heureusement, on avait allumé les réverbères aux carreaux couverts de

perles, mais ces lanternes, il faut le préciser, ne fonctionnent pas sans

intervention humaine, ça sera pour plus tard, quand la fée électricité arrivera

avec sa baguette magique jusqu’au Alto de Santa Catarina et dans les rues

adjacentes, qui s’illumineront alors toutes glorieusement au même instant,

pour le moment, il faut encore attendre qu’on vienne les allumer une à une,

de la pointe de son crochet, l’homme ouvre le carreau de la lanterne, tourne

le robinet de gaz, ce feu Saint-Elme laisse des traces de son passage par les

rues de la ville, quant à l’homme qui porte avec lui la lumière, c’est la

comète de Halley et sa traîne sidérale, c’est ainsi que de là-haut les dieux

ont dû voir Prométhée, mais cette luciole-là s’appelle Antonio. Ricardo

Reis a la tête gelée, il l’a appuyée contre la vitre et il est resté là, à regarder

tomber la pluie, bientôt il n’en perçoit plus que la rumeur, jusqu’à ce

qu’arrive l’allumeur de réverbères, chaque lanterne retrouve alors son éclat

et son rayonnement, une lumière mourante tombe sur le dos d’Adamastor,

le torse herculéen luit, est-ce l’eau du ciel ou une sueur d’agonie provoquée

par la médisance et l’ironie de la douce Thétis, quel aurait dû être l’amour

de la nymphe pour répondre à celui du géant qui sait maintenant ce que

valent les merveilles promises. Lisbonne n’est qu’un grand silence qui

murmure.

Ricardo Reis est retourné à ses tâches domestiques, il a rangé une chose

après l’autre, les costumes, les chemises, les draps, les chaussettes, comme

s’il ordonnait une ode saphique, en luttant laborieusement contre la

métrique récalcitrante, une fois accrochée, cette cravate réclame l’achat

d’un costume de même couleur. Sur le matelas qui a appartenu à Dona

Luisa et qui n’est sûrement pas celui sur lequel elle a perdu sa virginité, voilà bien des années, mais celui sur lequel elle a souffert pour son dernier