L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 58
votre service, ils ont dit cela avec une telle conviction que Ricardo Reis ne
peut mettre leur parole en doute, mais il ne répond pas, Et moi, je serai
toujours ici, l’homme cultivé a appris à se méfier de tout, d’autant plus que
les dieux sont terriblement inconstants, la seule conviction acquise,
sapience en ce qui les concerne et pour nous expérience, c’est que tout a
une fin, et les toujours avant le reste. Les coursiers sont descendus, Ricardo
Reis a fermé la porte du palier. Ensuite, sans allumer les lampes, il a
parcouru toute la maison, ses pas résonnent sur le plancher nu, entre les
quelques meubles vides qui sentent la vieille naphtaline, le vieux papier de
soie qui tapisse les tiroirs, et la poussière des recoins se mêle à l’émanation
des conduites d’égout, qui augmente d’intensité au fur et à mesure qu’il
approche de la cuisine et de la salle de bains, le niveau d’eau a baissé dans
les siphons. Ricardo Reis ouvre les robinets, tire deux fois la chasse, la
maison s’emplit de rumeurs, écoulement d’eau, vibration des canalisations,
tic-tac du compteur, puis, peu à peu, le silence revient. À l’arrière de
l’immeuble, il y a des jardins potagers où le linge sèche, de petits carrés de
légumes couleur de cendre, des baquets, des cuves de ciment, une niche de
chien, des clapiers et des poulaillers, tandis qu’il les regarde, Ricardo Reis
songe au mystère sémantique qui de coelho a fait coelheira et de galinha,
galinheiro(58), les genres ont été intervertis, chacun est devenu son
contraire, son opposé ou son complémentaire selon le point de vue et
l’humeur du moment. Il retourne sur le devant de l’appartement, dans la
chambre, il regarde par la fenêtre sale la rue déserte, le ciel maintenant
couvert et livide, Adamastor qui hurle en silence contre les nuages couleur
de plomb, quelques personnes contemplent les navires et lèvent la tête de
temps à autre pour interroger le ciel, pleuvra-t-il, les deux vieux, assis sur le
même banc, discutent, Ricardo Reis sourit, c’est bien fait pour eux, ils sont
tellement absorbés qu’ils n’ont pas remarqué l’arrivée des bagages, lui, qui
n’a jamais goûté la plaisanterie, s’en amuse comme s’il leur avait joué un
bon tour. Il porte encore sa gabardine, comme s’il n’était entré que pour
ressortir aussitôt, visite de médecin, dit le dicton populaire, ou comme s’il
était venu jeter un coup d’œil rapide sur un endroit qu’il habitera peut-être
un jour, enfin, à voix haute comme s’il répétait un message qu’il ne doit pas
oublier, il dit, J’habite ici, c’est ici que j’habite, voilà ma maison, je n’en ai
pas d’autre, et une peur subite l’envahit, la peur du rêveur qui, dans une
cave profonde, pousse une porte qui s’ouvre sur l’obscurité encore plus profonde d’une autre cave ou sur le vide, l’absence, le néant, le passage
vers le non-être. Quand il eut ôté sa veste et sa gabardine, le froid l’a saisi.
Comme s’il répétait des gestes accomplis dans une autre vie, il est allé
défaire ses bagages, les a vidés méthodiquement, vêtements, chaussures,
papiers, livres, tous les autres petits objets nécessaires ou inutiles que nous
transportons avec nous d’une maison à l’autre, fils tressés du cocon, il a
trouvé sa robe de chambre, l’a enfilée, maintenant il est vraiment chez lui. Il
a allumé la lampe qui pendait du plafond, il faudra penser à acheter une
tulipe, un abat-jour, un globe, un plafonnier, n’importe lequel de ces mots
peut servir, pourvu que ses yeux ne soient pas blessés comme ils le sont à
présent. Absorbé dans ses rangements, il ne s’est pas aperçu tout de suite
qu’il avait recommencé à pleuvoir, quand un brusque coup de vent a projeté
contre la vitre une trombe d’eau, Quel temps, il s’est approché de la fenêtre
pour regarder la rue, les vieux étaient plantés sur le trottoir d’en face,
insectes fascinés par la lumière, et taciturnes comme eux, l’un grand, l’autre
petit, chacun portant son parapluie, ils levaient la tête comme s’ils louaient
le Seigneur, l’ombre qui a surgi et s’est mise à les observer ne les a pas
intimidés, il a fallu que la pluie redouble pour les décider à descendre la
rue, à fuir l’eau dégoulinant des avant-toits, quand ils arriveront à la
maison, leur femme, s’ils en ont une, leur adressera des reproches,
Complètement trempé, tu vas m’attraper une pneumonie, et après l’esclave
n’aura plus qu’à s’occuper de monsieur, et ils répondront, La maison de
Dona Luisa est occupée, un monsieur tout seul, on ne voit personne d’autre.
Tu te rends compte, une maison pareille pour un homme seul, quel
gaspillage, on peut se demander comment elles savent que la maison est
grande, la réponse n’est pas simple, peut-être y ont-elles fait des ménages à
l’époque de Dona Luisa, les femmes de ce milieu, dont les hommes gagnent
trois fois rien ou dépensent tout en vin et en maîtresses, prennent ce qu’elles
trouvent, et s’en vont frotter les escaliers et laver le linge, quelques-unes se
spécialisent, soit elles lavent le linge soit elles frottent les escaliers,
devenant ainsi des spécialistes en la matière, édictant des règles et mettant
leur point d’honneur dans la blancheur des draps ou le poli des marches, on
dit des premiers qu’ils pourraient servir de nappes d’autel, des seconds que
l’on mangerait sans dégoût la confiture qui y serait tombée, voilà où conduit
la digression oratoire. Avec ce ciel couvert, la nuit est vite tombée. Quand
les vieux étaient sur le trottoir, le nez en l’air, on aurait pu croire que c’était
la lumière du jour qui éclairait leurs visages, alors qu’il s’agissait seulement de la blancheur d’une barbe de huit jours, et ce n’est pas parce qu’on est
aujourd’hui samedi qu’ils vont aller s’asseoir chez le barbier, y sont-ils
d’ailleurs jamais allés, ils se rasent probablement eux-mêmes, et demain, si
le temps se lève, ils feront leur apparition, le visage rasé de près, plissé par
les rides et l’alun, les cheveux tout blancs, pour le plus petit des deux
s’entend, car le plus grand n’a plus que quelques malheureuses touffes au-
dessus des oreilles, enfin, pour en revenir à notre point de départ, quand ils
étaient là, sur le trottoir, il faisait encore jour, et lorsque, après avoir
tranquillement observé le locataire du second étage, la pluie redoublant, ils
se sont séparés, s’éloignant dans la rue tandis que le ciel s’obscurcissait, au
moment où ils atteignaient le coin de la rue, il faisait déjà nuit noire.
Heureusement, on avait allumé les réverbères aux carreaux couverts de
perles, mais ces lanternes, il faut le préciser, ne fonctionnent pas sans
intervention humaine, ça sera pour plus tard, quand la fée électricité arrivera
avec sa baguette magique jusqu’au Alto de Santa Catarina et dans les rues
adjacentes, qui s’illumineront alors toutes glorieusement au même instant,
pour le moment, il faut encore attendre qu’on vienne les allumer une à une,
de la pointe de son crochet, l’homme ouvre le carreau de la lanterne, tourne
le robinet de gaz, ce feu Saint-Elme laisse des traces de son passage par les
rues de la ville, quant à l’homme qui porte avec lui la lumière, c’est la
comète de Halley et sa traîne sidérale, c’est ainsi que de là-haut les dieux
ont dû voir Prométhée, mais cette luciole-là s’appelle Antonio. Ricardo
Reis a la tête gelée, il l’a appuyée contre la vitre et il est resté là, à regarder
tomber la pluie, bientôt il n’en perçoit plus que la rumeur, jusqu’à ce
qu’arrive l’allumeur de réverbères, chaque lanterne retrouve alors son éclat
et son rayonnement, une lumière mourante tombe sur le dos d’Adamastor,
le torse herculéen luit, est-ce l’eau du ciel ou une sueur d’agonie provoquée
par la médisance et l’ironie de la douce Thétis, quel aurait dû être l’amour
de la nymphe pour répondre à celui du géant qui sait maintenant ce que
valent les merveilles promises. Lisbonne n’est qu’un grand silence qui
murmure.
Ricardo Reis est retourné à ses tâches domestiques, il a rangé une chose
après l’autre, les costumes, les chemises, les draps, les chaussettes, comme
s’il ordonnait une ode saphique, en luttant laborieusement contre la
métrique récalcitrante, une fois accrochée, cette cravate réclame l’achat
d’un costume de même couleur. Sur le matelas qui a appartenu à Dona
Luisa et qui n’est sûrement pas celui sur lequel elle a perdu sa virginité, voilà bien des années, mais celui sur lequel elle a souffert pour son dernier