L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 18 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 23

sourit, et dit, Bonsoir, Ricardo Reis salue à son tour, et tous deux

poursuivent leur route, en direction du Terreiro do Paço. Bientôt, il se met à

pleuvoir, le parapluie les protège, et même si cette pluie ne risque pas de

mouiller Fernando Pessoa, ses gestes sont ceux de quelqu’un qui n’a pas

encore complètement oublié la vie ou l’appel chaleureux d’un toit commun

et proche, Approchez-vous, il y a de la place pour deux, difficile de

répondre, Ce n’est pas la peine, c’est parfait ainsi. Une question tourmente

Ricardo Reis, Si quelqu’un nous regarde, qui voit-il, vous ou moi. Il vous

voit, vous, plus exactement, il voit quelque chose qui n’est ni vous ni moi.

La somme que nous représentons divisée par deux. Non, je dirais plutôt le

produit de la multiplication de l’un par l’autre. Cette opération existe. Deux

individus, quels qu’ils soient, ne s’ajoutent pas, ils se multiplient. Croissez

et multipliez, dit le précepte. Ce n’est pas dans ce sens-là, mon cher, ça

c’est l’acception étroite, biologique, qui compte d’ailleurs bon nombre

d’exceptions, moi, par exemple, je n’ai pas eu d’enfants. Je ne crois pas que

j’en aurai moi non plus. Et pourtant, nous sommes multiples. Dans l’une de

mes odes, je parle des êtres innombrables qui nous habitent. Si j’ai bonne

mémoire, cette ode ne date pas de notre époque. Je l’ai écrite il y a environ

deux mois. Comme vous voyez, chacun de nous, de son côté, dit la même

chose. Il était donc bien inutile de nous multiplier. Si nous ne l’avions pas

fait, nous n’aurions pu parler ainsi. Conversation précieuse, paulique(23),

tout en descendant la rua dos Sapateiros jusqu’à la Conceiçao, puis à

gauche vers la rua Augusta et toujours tout droit. Ricardo Reis s’arrête,

demande, Nous entrons au Martinho(24), et Fernando Pessoa avec un geste

brusque, Ce serait imprudent, les murs ont des oreilles et une bonne

mémoire, nous reviendrons ici un autre jour, quand je ne courrai plus le

risque d’être reconnu, c’est une question de temps. Ils se sont arrêtés sous

l’arcade. Ricardo Reis a fermé son parapluie et dit sans trop réfléchir, Je

pense m’installer, ouvrir un cabinet. Vous ne retournez pas au Brésil,

pourquoi. Difficile de répondre, je ne sais même pas s’il y a une réponse,

disons que je suis comme l’insomniaque qui a trouvé sa place sur l’oreiller

et va enfin pouvoir dormir. Si vous êtes venu pour dormir, cette terre est des

plus propices. Il faut inverser ma comparaison, et dire que si j’accepte de

dormir, c’est uniquement pour pouvoir rêver. Le rêve, c’est l’absence, on

passe de l’autre côté. Mais la vie a deux côtés, Pessoa, au moins deux, et

seul le rêve conduit au second.

Vous parlez à un mort qui pourrait vous répondre d’expérience que, de

l’autre côté de la vie, il n’y a que la mort. Je ne sais pas ce qu’est la mort,

mais je ne crois pas que ce soit l’autre côté de la vie comme vous dites, la

mort, à mon avis, ne peut qu’être, la mort est, elle n’existe pas, elle est. Être

et exister ce n’est donc pas la même chose. Non. Mon cher Reis, ce n’est

pas la même chose puisque nous employons deux termes différents. Mais

bien au contraire, c’est parce que ce n’est pas la même chose que nous

employons ces deux termes. Ils sont là, devisant sous l’arcade, tandis que

sur le parvis la pluie fait naître de minuscules lacs qui se regroupent,

forment des lacs plus importants qui deviennent des mares, des flaques, ce

ne sera pas encore aujourd’hui que Ricardo Reis poussera jusqu’au quai

pour voir se briser les vagues, il allait en parler, rappeler qu’il était déjà

venu ici, mais, en jetant un coup d’œil de côté, il vit Fernando Pessoa qui

s’éloignait, c’est alors seulement qu’il remarqua son pantalon trop court,

comme s’il se déplaçait sur des échasses, puis il entendit sa voix, toute

proche bien qu’il fût déjà loin, Nous poursuivrons cette conversation une

autre fois, maintenant je dois m’en aller et, déjà sous la pluie, il agitait la

main sans prendre congé, au revoir.

L’année s’en va avec son cortège de morts, un de plus, un de moins,

chaque époque fait ce qu’elle peut, c’est quelquefois plus facile avec l’aide

des guerres et des épidémies, le reste du temps c’est la routine, la clepsydre,

mais une telle accumulation de morts à la fois nationaux et étrangers, en si

peu de temps, ce n’est pas banal, sans parler de Fernando Pessoa qui se

trouve déjà là-bas, d’où nul ne sait qu’il s’échappe, de Leonardo Coimbra,

l’inventeur du créationnisme, de Valle Inclan, l’auteur du Romance de

lobos, de John Gilbert qui jouait dans la Grande Parade, de Rudyard

Kipling, le poète de Si et, last but not least, du roi d’Angleterre George V, le

seul dont la succession soit garantie. Il est bien d’autres malheurs, mais de

moindre importance, comme ce pauvre vieux enterré vivant par la tempête

ou ces vingt-trois personnes de l’Alentejo qui débarquèrent, mordues par un

chat enragé, noires comme un bande de corbeaux aux plumes lacérées, les

vieux, les femmes, les enfants, c’est la première fois qu’on les

photographie, ils ne savent où poser le regard, leurs yeux s’accrochent à un

point quelconque de l’espace, désespérés, pauvres gens, et ce n’est pas tout,

Ce que monsieur le docteur ne sait pas, c’est qu’en novembre de l’année

dernière, deux mille quatre cent quatre-vingt-douze personnes, dont

monsieur Fernando Pessoa sont mortes dans les chefs-lieux de district, ce n’est pas beaucoup, ce n’est pas rien, un chiffre normal, le pire, c’est que

sept cent trente-quatre d’entre elles étaient des enfants de moins de cinq

ans, quand le pourcentage dans les chefs-lieux atteint trente pour cent,

imaginez ce que ça donne dans les villages où les chats eux-mêmes sont

enragés, enfin on a toujours la consolation de se dire que la majorité des

petits anges du ciel sont portugais. De toute façon, les mots ne sont pas

inutiles. Après la nomination du gouvernement, par petits groupes, en

troupeaux, les gens vont féliciter ces messieurs les ministres, tout le monde

se précipite, les professeurs, les fonctionnaires, les officiers des trois armes,

les dirigeants et affiliés de l’Union nationale, les syndicats, les différents

corps de métiers, les agriculteurs, les juges, les policiers, les gardes

républicains et fiscaux, le public en général, et, à chaque fois, le ministre

remercie et répond par un discours d’un patriotisme à la carte, destiné aux

oreilles de ceux qui sont là, les flatteurs se placent de manière à tous figurer

sur le portrait, ceux des rangées du fond tendent le cou, se hissent sur la

pointe des pieds, guettent par-dessus l’épaule du voisin, Ici, c’est moi,

diront-ils plus tard, chez eux, à l’épouse chérie, quant à ceux de devant, ils

bombent le torse, le chat enragé ne les a pas mordus, mais à la lueur du

magnésium, ils ont l’air idiot des enragés de tout à l’heure l’émotion leur a

fait perdre le fil de la conversation, mais un mot en entraîne un autre, et

c’est maintenant le ministre de l’Intérieur qui donne le ton, avec ces mots

prononcés à Montemor-O-Velho, lors de l’inauguration de l’éclairage

électrique, cet immense progrès, Je dirai, à Lisbonne, que les braves gens de

Montemor-O-Velho sont fidèles à Salazar, on imagine facilement la scène,

Paes de Sousa expliquant au sage-dictateur, c’est le nom dont l’a gratifié la

Tribune des nations, que les braves gens de la terre de Fernão Mendes Pinto

sont tous fidèles à Son Excellence, et ce régime est tellement médiéval que

les roturiers et les ouvriers ne peuvent qu’être exclus de cette bienveillance,

eux qui n’hériteront d’aucun bien au soleil, qui n’ont par conséquent rien de

brave, ni braves ni humains, des animaux, pareils à ceux qui les mordent,

les dévorent, les infestent, monsieur le docteur a déjà dû remarquer quels

sont les gens qui composent le peuple de ce pays, et encore, nous sommes

dans la capitale de l’empire, rappelez-vous cette foule qui attendait la

distribution l’autre jour devant la porte du Seculo, et si cela ne suffisait pas,

allez faire un tour dans les quartiers, les paroisses, les communes, et voyez

de vos yeux la distribution de soupe, la campagne d’assistance aux pauvres

en hiver, initiative d’une particulière beauté, comme l’a écrit dans son télégramme le maire de Porto, dont nous gardons le meilleur souvenir, et

dites-moi s’il n’aurait pas mieux valu les laisser mourir, on se serait épargné

ce spectacle honteux de gens assis sur le bord des trottoirs en train de casser

la croûte et de râcler leurs gamelles, ces gens-là, ça ne mérite pas la lumière

électrique, il leur suffit de connaître le chemin qui va de l’assiette à la

bouche et ça, même dans l’obscurité, ils le trouvent.

À l’intérieur du corps aussi l’obscurité est profonde, pourtant le sang

arrive au cœur, le cerveau est aveugle et il voit, sourd et il entend, il n’a pas

de main et il touche, l’homme est le labyrinthe de lui-même. Les deux jours

suivants, Ricardo Reis est descendu à la salle à manger pour prendre son

petit déjeuner, quel homme timoré, effrayé par les conséquences d’un geste

aussi simple que celui d’avoir posé la main sur le bras de Lidia, il ne

redoute pas qu’elle soit allée se plaindre de l’audace de ce client, car enfin,

ce n’était pas grand-chose, un geste, rien de plus, et pourtant, il éprouve une

certaine inquiétude en adressant de nouveau la parole au gérant Salvador,

peine perdue, on n’a jamais vu homme plus affable et respectueux. Le

troisième jour, se jugeant ridicule, il n’est pas descendu, il a joué les

oublieux et a souhaité qu’on l’oublie. C’était méconnaître Salvador. À la

dernière minute, on a frappé à la porte, Lidia est entrée avec le plateau

qu’elle a posé sur la table, et a dit, Bonjour monsieur le docteur, de l’air le

plus naturel du monde, c’est presque toujours comme ça, on se tourmente,

on s’inquiète, on redoute le pire, on croit que le monde va nous demander

des comptes, exiger des preuves, et le monde est déjà loin, et pense à autre

chose. Il n’est cependant pas tout à fait sûr que Lidia, qui est revenue dans

la chambre pour reprendre le plateau, fasse encore partie de ce monde, peut-

être l’a-t-elle laissé derrière elle, en attente. Comme si de rien n’était, elle

répète les gestes habituels, soulève le plateau, le maintient en équilibre, puis

se redresse, décrit un arc de cercle, s’éloigne vers la porte, Oh, mon Dieu,

va-t-il parler, oui ou non, peut-être ne dira-t-il rien et va-t-il simplement me

toucher le bras, comme l’autre fois, si ça arrive, que vais-je faire, d’autres

clients ont tenté leur chance, j’ai cédé deux fois, pourquoi, parce que cette

vie est triste, Lidia, a dit Ricardo Reis, elle a posé le plateau, levé des yeux

inquiets, tenté de dire, Monsieur le docteur, mais sa voix est restée prise

dans sa gorge, son courage s’est évanoui, il a répété, Lidia, puis, séducteur

ridicule et affreusement banal, il a murmuré, Je vous trouve très jolie, et il

l’a regardée une seconde encore, puis, ne pouvant en supporter davantage,

lui a tourné le dos, il y a des moments où il vaudrait mieux mourir, Moi, si ridicule aux yeux des femmes de chambre, et toi aussi, Alvaro de Campos,

nous tous. La porte s’est refermée doucement, une pause, les pas de Lidia

qui s’éloignait.

Ricardo Reis a passé tout le jour dehors, à ruminer sa honte, indigne

plus que tout autre, parce que ce n’est pas un adversaire qui l’a vaincu, mais

sa propre peur. Il décide de changer d’hôtel, dès le lendemain, de louer

quelques pièces dans un appartement ou de rentrer au Brésil par le premier

bateau, effets bien dramatiques pour une si petite cause, mais chacun de

nous sait où la douleur le frappe, et combien elle blesse, le ridicule est

comme une brûlure interne, un acide à chaque instant réactivé, une blessure

inguérissable. Il rentre à l’hôtel, dîne, puis ressort, il va voir les Croisades,

au Politeama, quelle foi, quelle ardeur dans les batailles, tous ces saints, ces

héros, ces chevaux blancs, le film terminé, un souffle de religion épique

court le long de la rua Eugenio dos Santos, on aurait dit qu’un halo nimbait

la tête de chaque spectateur, et dire que certains doutent encore que l’art

améliore les hommes. L’incident fâcheux de la matinée reprenait sa vraie

dimension, s’atténuait déjà, J’ai été ridicule de m’inquiéter de la sorte.

Arrivé à l’hôtel, Pimenta lui a ouvert la porte, on n’avait jamais vu

immeuble plus tranquille, bien entendu, les domestiques ne dorment pas ici.

Il est entré dans sa chambre, et, sans la moindre préméditation, a regardé le

lit. Il n’était pas comme à l’ordinaire ouvert à angle droit, le drap et la

courtepointe avaient été rabattus, et il y avait non pas un seul oreiller, mais

deux. Le message ne pouvait être plus clair, encore fallait-il savoir jusqu’à

quel point on pouvait l’interpréter. Peut-être n’est-ce pas Lidia qui a fait le

lit, mais une autre domestique qui aura cru la chambre occupée par un

couple, oui, supposons que les femmes de chambre changent

périodiquement d’étage, soit pour équilibrer les gratifications, soit pour ne

pas créer d’habitudes, ou encore, et Ricardo Reis sourit, pour éviter toute

familiarité avec la clientèle, enfin, nous verrons bien demain, si Lidia entre

ici avec le petit déjeuner, c’est que c’est elle qui a fait le lit de cette

manière, et alors. Il s’est couché, a éteint la lumière, laissé le second oreiller

en place, fermé les paupières, Viens sommeil, viens, mais le sommeil ne

venait pas, un tram est passé dans la rue, le dernier peut-être, qui donc ne

veut pas dormir en moi, le corps inquiet ou ce qui, n’étant pas corps,

s’inquiète pour lui, moi tout entier ou la partie de moi qui grandit, à qui

appartiens-tu, mon Dieu, le genre de choses qui arrivent à un homme. Il

s’est levé brusquement, et, dans l’obscurité, guidé seulement par la lumière diffuse qui filtre des fenêtres, il est allé tirer le verrou de la porte, puis l’a

poussée légèrement, on la croit fermée mais elle ne l’est pas, il suffit

d’appuyer doucement la main. Il est retourné se coucher, enfantillages, un

homme, quand il veut quelque chose, ne laisse pas le hasard en décider, il

fait tout pour l’obtenir, quand on voit ce qu’ont fait les Croisés en leur

temps, des épées contre les cimeterres, la mort probable, et les châteaux, et

les armures, puis sans plus savoir s’il est encore éveillé ou s’il dort déjà, il

songe aux ceintures de chasteté dont les chevaliers emportaient les clefs,

pauvres cocus, la porte de la chambre s’est ouverte puis refermée en

silence, une ombre glisse en tâtonnant jusqu’au bord du lit, la main de

Ricardo Reis avance et rencontre une main gelée, l’attire à lui. Lidia

tremble, ne sait que dire, J’ai froid, lui il se tait, se demande s’il doit ou non

l’embrasser sur la bouche, pitoyable pensée.

 

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Le docteur Sampaio et sa fille arrivent aujourd’hui, avait dit Salvador,

joyeux comme si on lui avait promis une récompense méritée, gabier qui

d’un comptoir de réception verrait s’avancer au loin, dans la brume du soir,

le train de Coimbra, tatatum peu de terre, tatatum peu de terre, belle

contradiction en fait, car le navire échoué dans le port au bord du quai, c’est

l’hôtel Bragança, et la terre progresse vers lui en crachant des nuages de

fumée, à Campolide, elle disparaît sous le tunnel et surgit une nouvelle fois

du sombre boyau en exhalant sa vapeur, il est encore temps d’appeler Lidia

pour lui dire, Va dans les chambres du docteur Sampaio et de mademoiselle

Marcenda vérifier si tout est en ordre, pour les chambres, elle sait c’est la

deux cent quatre et la deux cent cinq, sans paraître remarquer la présence du

docteur Ricardo Reis, Lidia grimpe prestement au second, Combien de

temps vont-ils rester, demande le médecin, D’ordinaire, c’est trois jours,

même que demain ils iront au théâtre, j’ai déjà réservé leurs places, Au

théâtre, lequel, Le D. Maria, Ah. Cette interjection n’exprime pas la

surprise, nous l’avons employée pour conclure un dialogue qu’on ne peut

ou ne veut poursuivre, il faut d’ailleurs savoir que les provinciaux qui

viennent à Lisbonne, et si Coimbra n’est pas une province mille excuses, en

profitent pour aller au théâtre, au parc Mayer, à l’Apolo, à l’Avenida, et s’il

s’agit de personnes de bon goût, c’est invariablement le D. Maria, appelé

aussi National. Ricardo Reis est passé dans le salon, a feuilleté un journal à

la recherche des programmes, des annonces de spectacles, il a vu, Ta Mar

d’Alfredo Cortez, et a décidé sur-le-champ qu’il s’y rendrait lui aussi, un

bon Portugais doit connaître l’art portugais, il était sur le point de demander

à Salvador de lui réserver une place par téléphone, mais un scrupule l’a

retenu, il s’occupera lui-même de cette affaire demain.

Encore deux heures avant le dîner, si le train n’a pas de retard, les clients

de Coimbra arriveront dans cet intervalle, Mais qu’est-ce que ça peut me

faire, se demande Ricardo Reis en montant l’escalier pour se rendre à sa chambre, et il se dit qu’il est toujours agréable de rencontrer des gens