L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 48 sur 51 · partie 1/7

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 65

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

nationaux-socialistes a promené un bœuf à travers les rues, lequel portait un

écriteau où l’on pouvait lire, Celui-ci ne vote pas, c’est un bœuf. Si ça

s’était passé chez nous, on l’aurait d’abord emmené voter, et ensuite on

l’aurait entièrement dévoré, biftecks, échine, gras-double, et on aurait même

fait de la soupe avec la queue. Mais les Allemands, c’est un autre peuple,

pour sûr. Ici, les gens applaudissent, se précipitent aux défilés, font le salut

à la romaine, rêvent de civils en uniformes, mais sur la grande scène du

monde, nous ne sommes même pas des acteurs de troisième catégorie, la

figuration, voilà ce qui nous convient, c’est pourquoi, lorsque nous nous

rendons sur l’avenue pour tendre le bras vers la jeunesse qui défile, nous ne

savons où poser les pieds, où mettre les mains, et l’enfant innocent dans les

bras de sa mère, croyant qu’il est permis de plaisanter avec notre ferveur

patriotique, tire sur notre majeur, le plus facile à attraper, pas moyen d’avoir

l’air solennel et convaincu avec un peuple pareil, impossible d’offrir sa vie

sur l’autel de la patrie, nous devrions prendre modèle sur les Allemands,

vous avez vu la manière dont ils acclament Hitler à Wilhelmplatz, la

passion avec laquelle ils l’implorent, Nous voulons voir le Führer, Führer

sois gentil, Viens Führer, le visage en sueur, ils crient à pleins poumons, les

petites vieilles à cheveux blancs larmoient de tendresse, les femmes fertiles

frémissent, l’utérus et le sein palpitants, les hommes bandent leurs muscles

et leur volonté, et tout le monde hurle, jusqu’à ce que le Führer paraisse à la

fenêtre, rompant les dernières digues, c’est alors le délire, la foule n’est plus

qu’un cri, Heil, ça c’est quelque chose, qu’est-ce que je ne donnerais pas

pour être allemand. Ce n’est peut-être pas la peine de viser si haut, les

Italiens ne sont-ils pas en train de gagner leur guerre, ça n’a rien de

comparable bien sûr, mais ils ont tout de même bombardé Harrar, il y a

quelques jours, leurs avions ont réussi à aller jusque-là, pour tout réduire en

cendres, si eux, qui sont d’ordinaire portés sur la tarentelle et la sérénade,

ont pu réussir cela, le fado et la vira ne sont peut-être plus des obstacles,

seule nous manque l’occasion, l’empire, nous en avons un, et pas n’importe

lequel, il est suffisamment grand pour couvrir toute l’Europe et même

davantage, nous ne pouvons tout de même pas partir à la conquête des

territoires voisins, serait-ce pour récupérer Olivença(65), où nous

conduiraient de pareilles audaces, occupons-nous plutôt de ce qui se passe

chez nous, où nous n’arrêtons pas d’accueillir, à domicile ou à l’hôtel, des

Espagnols pleins aux as qui fuient les troubles, la voilà bien la légendaire hospitalité portugaise, si les autres réussissent à s’enfuir un jour, nous les

remettrons aux autorités, à elles de trancher, la loi doit être respectée, il y a

pourtant chez nous, Portugais tugais, une grande soif de martyre, un grand

appétit de sacrifice, une faim dévorante d’abnégation, l’autre jour encore,

l’un de ces messieurs qui nous gouvernent a déclaré, Aucune mère donnant

le jour à un fils ne pourra jamais l’élever à un destin plus haut et plus noble

que celui qui consiste à mourir pour son pays en défendant la patrie,

regardez-le, fils de pute, en train de visiter les maternités, de palper le

ventre des femmes enceintes, leur demandant quand elles mettront bas, car

on commence à manquer de soldats pour les tranchées, lesquelles, on le

saura bien assez tôt, ce sont sans doute des projets d’avenir. Ces quelques

exemples nous ayant permis de constater que le monde ne va pas en

s’améliorant, voilà maintenant qu’Alcalá Zamora vient d’être destitué de la

présidence de la République, et que la rumeur d’un soulèvement militaire se

répand en Espagne, si elle vient à se confirmer, de tristes jours s’annoncent

pour bien des gens. Ce n’est évidemment pas pour les mêmes raisons que

les gens d’ici émigrent. Peu nous importent la patrie et le monde, ce que

nous voulons, c’est un endroit où l’on puisse manger et gagner un peu

d’argent, que ce soit au Brésil, où six cent six personnes ont émigré en

mars, ou aux États-Unis d’Amérique, vers où cinquante-neuf autres sont

parties ou encore en Argentine, qui compte soixante-cinq émigrés de plus,

pour le reste du monde, deux seulement, et pour la France personne, ce pays

n’est pas fait pour les paysans portugais, là-bas, c’est une autre civilisation.

Comme nous venons d’entrer en pleine période pascale, le

gouvernement a ordonné des distributions générales dans tout le pays,

associant ainsi au souvenir chrétien des souffrances et des triomphes de

Notre Seigneur l’apaisement temporaire des estomacs douloureux. Les

pauvres font la queue devant la porte des comités paroissiaux et de

bienfaisance et pas toujours très patiemment, une grande fête est déjà

prévue, fin mai, sur le terrain du Jockey-Club, au bénéfice des victimes des

inondations du Ribatejo, ces malheureux dont les fonds de pantalons sont

trempés depuis des mois, la commission est patronnée par ce qu’on peut

trouver de mieux dans la haute société, hommes et femmes qui sont le

fleuron de notre nation, rien qu’à la lecture des noms, on peut déjà se

demander qui brillera le plus en qualités morales et en richesse, Mayer

Ulrich, Perestrello, Lavradio, Estarreja, Daun et Lorena, Infante da Câmara,

Alto Mearim,

Mousinho de Albuquerque, Roque de Pinho, Costa Macedo, Pina,

Pombal, Seabra et Cunha, les Ribatejanos(66) auront bien de la chance s’ils

arrivent à tenir le coup jusque-là. N’empêche que les autorités, même quand

elles sont aussi parfaites que les nôtres, excellentissimes, ont des problèmes

de vue, trop d’application à l’étude sans doute, trop de veille et de

vigilance, elles vivent sur de telles hauteurs qu’elles ne distinguent bien que

ce qui est loin, et ne se rendent pas compte que le salut se trouve le plus

souvent, si l’on peut dire, à portée de main, ou encore dans les publicités du

journal, et notamment dans celle qu’elles n’ont aucune excuse d’avoir laissé

échapper, puisqu’elle montre une dame allongée dans une combinaison dont

les bretelles tombantes découvrent à demi une admirable gorge qui doit sans

doute beaucoup aux traitements de Mme Hélène Duroy, bien que la

délicieuse créature soit un peu pâle, un rien chlorotique, mais tout de même

pas assez pour que sa maladie soit fatale, faisons confiance au médecin

assis à son chevet, un chauve à barbiche qui lui dit, respectueusement

répréhensif, On voit bien que vous ne le connaissez pas, si vous en aviez

pris, vous ne seriez pas dans cet état, et il lui tend, insidieusement, un flacon

de Bovril. Si le gouvernement prêtait un peu plus attention aux journaux,

qu’il fait pourtant éplucher tous les matins et tous les soirs, il aurait pu se

rendre compte que le problème de la faim portugaise, qu’elle soit aiguë ou

chronique, est facile à résoudre, la solution est là, Bovril, un flacon de

Bovril par Portugais, une bonbonne de cinq litres pour les familles

nombreuses, plat unique, manne et panacée universelle, si nous en avions

pris à temps et au bon moment, Dona Clotilde, nous aurions autre chose que

la peau et les os.

Ricardo Reis continue de s’informer, il prend bonne note de ces recettes

utiles, il n’est pas comme le gouvernement portugais qui persiste à se crever

les yeux sur les interlignes et les adversatives, préférant le doute à la

certitude. Quand la matinée est douce, il quitte sa maison, un peu lugubre,

malgré les soins et le zèle de Lidia, et s’en va lire les journaux, assis au

soleil dans l’ombre protectrice d’Adamastor, et il faut bien reconnaître que

Luis de Camões a considérablement exagéré, ce visage grimaçant, cette

barbe hideuse, ces yeux enfoncés dans leurs orbites, cette attitude qui n’est

ni épouvantable ni méchante, porte la marque d’une souffrance amoureuse,

l’horrible géant, tout à son tourment, se moque éperdument de savoir si les

navires portugais ont ou n’ont pas franchi le cap. Contemplant le fleuve

étincelant, Ricardo Reis se souvient des vers d’un ancien quatrain populaire, De la fenêtre de ma chambre, je vois sauter la muge, ces

scintillements de l’onde sont comme des poissons bondissants, ivres de

lumière, les corps ruisselants, qui sortent vivement ou lentement de l’eau,

sont tous admirables, qu’ils soient à portée de main, comme le corps de

Lidia l’autre jour, ou loin de nous comme ces poissons invisibles. Sur un

autre banc, les deux vieux discutent, attendant que Ricardo Reis ait fini de

lire le journal, il l’abandonne généralement en partant, et ils sortent chaque

jour de chez eux avec l’espoir que le monsieur viendra au jardin, la vie est

une mine inépuisable de surprises, on se croit arrivé à l’âge où il n’y a plus

rien à faire que regarder du Alto de Santa Catarina passer les bateaux et

voilà qu’on se retrouve gratifié d’un journal, plusieurs jours d’affilée

parfois, tout dépend du temps. Ricardo Reis a perçu un jour l’inquiétude des

deux vieux, il en a même vu un piquer un petit galop tremblant et mal

assuré vers le banc où il était assis, il lui a adressé quelques mots, et,

charitablement, lui a offert le journal que l’autre a bien sûr accepté, non

sans quelque rancœur, maintenant ils sont ses débiteurs. Confortablement

adossé au banc, jambes croisées, sur les paupières mi-closes la chaleur

légère du soleil, Ricardo Reis reçoit sur le Alto de Santa Catarina les

nouvelles du vaste monde, cumulant de la sorte science et connaissance,

Mussolini a déclaré que la destruction totale des forces militaires

éthiopiennes ne saurait tarder, des armes soviétiques ont été envoyées aux

Portugais réfugiés en Espagne, en plus des fonds et du matériel destinés à

réaliser l’Union des républiques ibériques soviétiques indépendantes, selon

les déclarations de Lumbrales, Dieu aurait bâti le Portugal grâce à de

nombreuses générations de saints et de héros, le défilé de la marche

corporative du Nord comptait quatre mille cinq cents travailleurs, soit deux

mille travailleurs des entrepôts, mille six cent cinquante tonneliers, deux

cents ouvriers de la mise en bouteille, quatre cents mineurs de Sao Pedro de

Cova, quatre cents ouvriers des conserveries de Matosinhos et cinq cents

membres des syndicats de Lisbonne, l’aviso de première classe Afonso de

Albuquerque, qui se dirige vers Leixoes, où aura lieu une fête ouvrière, fera

relâche ici, il apprend encore que les horloges vont être avancées d’une

heure, qu’il y a une grève générale à Madrid, que le journal le Crime sortira

le jour même, que le célèbre monstre du Loch Ness a surgi une fois de plus,

que les membres du gouvernement sont allés à Porto pour assister à une

distribution de vivres à trois mille deux cents pauvres, qu’Ottorino

Respighi, l’auteur des Fontaines de Rome, est mort, le monde a heureusement de quoi satisfaire tous les goûts, songe Ricardo Reis qui,

comme tout un chacun, a ses préférences et ne lit pas tout avec un égal

intérêt, cependant, comme il ne peut choisir les informations, il faut bien

accepter ce qu’elles offrent. Bien différente est la situation de ce vieil

Américain qui reçoit chaque matin un exemplaire du New York Times, son

journal préféré, dont la rédaction tient en si haute estime son vieux lecteur,

qui a atteint le bel âge de quatre-vingt-dix-sept printemps, et se soucie

tellement de sa santé précaire et de son droit à une fin paisible, qu’elle lui

prépare, chaque matin, une édition spéciale-tirage unique, fausse de bout en

bout, avec uniquement des bonnes nouvelles, des articles optimistes, afin

que le pauvre vieux n’ait pas à souffrir de ce monde horrible qui menace

encore d’empirer, c’est pourquoi le journal explique et démontre que la

crise économique est en récession, qu’il n’y a pratiquement plus de

chômeurs, que le communisme russe évolue vers l’américanisme, les

bolcheviques s’étant enfin rendus à l’évidence des vertus américaines. Voilà

les excellentes nouvelles que J.D. Rockefeller se fait lire au petit déjeuner,

plus tard, quand il aura renvoyé son secrétaire, ses yeux fatigués, qui ne

distinguent plus très loin, continueront de les savourer, ces paragraphes

sereins font ses délices, l’harmonie règne enfin sur terre, il y a bien encore

quelques guerres mais uniquement celles qui sont nécessaires au profit, les

dividendes sont solides, les taux garantis, l’heure venue, il mourra comme

un juste, le New York Times peut continuer de lui imprimer chaque jour le

bonheur à un seul exemplaire, il est le seul être au monde à jouir d’un

bonheur rigoureusement personnel et incommunicable, les autres doivent se

contenter des restes. Fasciné par ce qu’il vient d’apprendre, Ricardo Reis

pose doucement le journal portugais sur ses genoux, tente de se représenter

le vieux John D. Rockefeller ouvrant de ses mains tremblantes et

squelettiques les feuilles magiques, et ne se doutant pas un instant de ce

qu’elles lui annoncent, alors que le monde entier sait déjà qu’on lui ment,

d’un continent à l’autre, les agences se télégraphient l’information qui

parvient aussitôt à la rédaction du New York Times, où l’on a l’ordre de la

passer sous silence, Attention, cela ne doit à aucun prix figurer dans le

journal de John D. Rockefeller, le cocu de la maison, qui sera le dernier

informé, un homme riche et puissant comme lui, se laisser berner de la

sorte, et doublement par-dessus le marché, car non seulement nous savons

que ce qu’il croit connaître est faux, mais encore il ignore que nous le

savons. Les vieux font semblant de s’intéresser à leur conversation, et argumentent posément tout en louchant de côté, ils attendent leur New York

Times, leur petit déjeuner, un morceau de pain sec et du café d’orge, mais

les mauvaises nouvelles ne leur feront pas défaut, maintenant qu’ils ont un

voisin assez riche pour laisser traîner les journaux sur les bancs du jardin.

Ricardo Reis s’est levé, a fait signe aux vieux qui s’exclament. Ah,

merci beaucoup, monsieur le docteur, le gros s’avance en souriant, soulève

le journal plié, comme neuf sur un plateau d’argent, voilà ce que c’est que

d’avoir des mains de médecin, main de médecin, main de dame, et il

retourne s’installer auprès du maigre, ils ne commenceront pas par la

première page, mais s’informeront tout d’abord des désordres, agressions,

accidents, décès, crimes en tous genres, et surtout, ô frissons, ô terreur, de la

mort inexplicable de Luis Uceda, et de l’abominable histoire de cet enfant

martyr des Escadinhas das Olarias, numéro huit, rez-de-chaussée.

En rentrant chez lui, Ricardo Reis aperçoit sur le paillasson une

enveloppe d’un violet discret, sans nom d’expéditeur, inutile, car sur le

timbre, la tache noire du tampon laisse deviner le mot Coimbra, d’ailleurs,

si pour quelque mystérieuse raison il avait lu Viseu ou Castelo Branco, ça

n’aurait pas changé grand-chose, la ville d’où provient réellement cette

lettre se nomme Marcenda, le reste n’est qu’un malentendu géographique,

une simple erreur. Marcenda a tardé à répondre, cela va faire bientôt un

mois qu’elle se tenait ici, dans cette maison, où selon ses propres termes on

l’a embrassée pour la première fois, et pourtant, ce trouble profond, ce

bouleversement des sens, de ses fibres les plus intimes, ne l’a pas poussée,

aussitôt arrivée chez elle, à écrire deux lignes où elle aurait soigneusement

déguisé ses sentiments, les trahissant peut-être par deux mots trop

rapprochés, à l’instant où la main tremblante n’arrive plus à respecter les

distances. Tarder autant, et écrire maintenant, pour dire quoi. Ricardo Reis

tient la lettre à la main mais il ne l’ouvre pas, il la pose sur la table de nuit,

au-dessus du Dieu du labyrinthe, et il aimerait la laisser là, sous la faible

lumière de la lampe, il vient de rentrer, fatigué peut-être d’avoir entendu

trop de halètements, de souffles brisés émanant des poumons portugais

tuberculeux, ou épuisé d’avoir parcouru cet espace circonscrit au cœur de la

ville, toujours le même, qu’il pourrait suivre les yeux bandés, comme une

mule tournant sa noria, et malgré, ou à cause de cela, il sent, par moments,

le vertige du temps, l’oscillation menaçante des architectures, la pâte

visqueuse du sol, la mollesse des pierres. Pourtant, s’il n’ouvre pas la lettre

maintenant, il ne l’ouvrira peut-être jamais, et si on l’interroge il mentira, Je ne l’ai pas reçue, elle s’est probablement perdue au cours du long voyage

entre Coimbra et Lisbonne, ou bien elle est tombée de la sacoche du

messager, quand il soufflait dans son cornet en traversant la plaine au galop

de son cheval, l’enveloppe était violette, dira Marcenda, il n’y a pas

beaucoup de lettres de cette couleur, Ah, alors, si elle n’est pas tombée au

milieu des fleurs avec lesquelles elle aurait pu se confondre, peut-être

quelqu’un l’a-t-il trouvée, et la fera suivre, il y a des gens honnêtes,

incapables de garder ce qui ne leur appartient pas, quoi qu’il en soit, elle

n’est pas encore arrivée, quelqu’un l’a peut-être ouverte et lue, elle ne lui

était pas adressée, mais il se trouve que les mots qui y figuraient étaient

exactement ceux qu’il avait besoin d’entendre, il se promène sans doute

avec la lettre dans sa poche et la lit de temps à autre, pour son plaisir, Ça

m’étonnerait beaucoup, dira Marcenda, la lettre ne contient rien de

semblable. C’est bien ce qui me semblait, c’est pourquoi j’ai mis tant de

temps à l’ouvrir, répond Ricardo Reis. Il s’assied au bord du lit pour la lire,

Mon ami, j’ai reçu vos lettres qui m’ont fait grand plaisir, surtout la

seconde, dans laquelle vous me dites que vous avez commencé à donner des

consultations, la première m’a plu également, mais je n’ai pas compris tout

ce dont vous parliez, ou bien j’ai eu peur de comprendre, je ne voudrais pas

paraître ingrate, vous m’avez toujours traitée avec respect et considération,

je me demande seulement ce que cela veut dire, de quel futur il peut être

question, je ne dis pas pour nous mais pour moi, je ne sais ni ce que vous

voulez ni ce que je veux, sans avoir beaucoup d’expérience, j’aurai au

moins eu celle de l’instant privilégié, la vie tout entière devrait n’être faite

que d’instants comme celui-là, mais la vie ce n’est pas ça, la vie, c’est mon

bras gauche qui est mort, et le restera, ce sont les années qui nous séparent,

l’une est venue trop tard, l’autre trop tôt, ce n’était pas la peine de franchir

toute la distance du Brésil jusqu’ici, la distance ne change rien, le temps ne

peut être comblé, j’aimerais toutefois conserver votre amitié, ce sera mon

bien le plus précieux, à quoi bon désirer davantage. Ricardo Reis se passe la

main sur les yeux, poursuit, J’irai bientôt comme d’habitude à Lisbonne, et

je viendrai vous voir à votre cabinet, nous parlerons un peu, je ne veux pas

abuser de votre temps, d’ailleurs je ne reviendrai peut-être plus, mon père

n’en n’a plus envie, il a perdu courage, et admet qu’il n’y a probablement

pas de guérison possible, je crois qu’il est sincère, il n’a nul besoin de ce

prétexte pour venir à Lisbonne quand il le désire, sa nouvelle lubie, c’est

d’aller en pèlerinage à Fatima, en mai, il a la foi, pas moi, mais, aux yeux de Dieu, la sienne suffira peut-être. La lettre s’achevait sur quelques mots

d’amitié, À bientôt, mon ami, je vous ferai signe dès mon arrivée. Si elle

s’était égarée en route, là-bas, au milieu des champs fleuris, si le vent

l’avait balayée comme un grand pétale fané, Ricardo Reis, adossé à son

traversin, pourrait à cet instant laisser voguer son imagination, que dit-elle,

que ne dit-elle pas, et s’inventer les plus belles choses possibles, n’est-ce

pas toujours ainsi que l’on procède quand le besoin s’en fait sentir. Il ferme

les yeux, se dit, je veux dormir, insiste à voix basse comme s’il cherchait à

s’hypnotiser, Va, dors, dors, dors, il tient encore la lettre entre ses doigts

gourds, mais la laisse tomber pour rendre plus vraisemblable la dérision qui

lui permet de s’illusionner, maintenant il dort, une ride inquiète lui barre le

front, signe qu’il ne dort pas vraiment, ses paupières frémissent, aucune

importance, rien de tout cela n’est vrai. Il ramasse la lettre tombée, la met

dans l’enveloppe, la cache parmi les livres, il ne doit pas oublier de

chercher un lieu plus sûr, un de ces jours, en faisant le ménage, Lidia

pourrait tomber dessus, et alors, bien sûr elle n’a rien à dire, elle vient ici

parce qu’elle le désire, non parce que je le lui demande, mais pourvu qu’elle

continue, homme ingrat, que veut-il à la fin, une femme s’est introduite de

son plein gré dans son lit, lui épargnant ainsi la peine de courir les rues au

risque d’attraper une maladie, il y en a qui ont vraiment de la chance, et le

voilà qui trouve le moyen de se plaindre parce qu’il n’a pas reçu de lettre

d’amour de Marcenda, bien qu’il sache que toutes les lettres d’amour sont

ridicules, c’est du moins ce que l’on écrit avant que la mort ne soit dans

l’escalier, quand il devient tout à coup évident que ce qui est véritablement

ridicule, c’est de n’avoir jamais reçu de lettre d’amour. Face au miroir de

l’armoire qui le reflète de la tête aux pieds, Ricardo Reis dit, Tu as raison, je

n’ai jamais reçu de lettre qui soit uniquement d’amour et je n’en ai jamais

écrit non plus, pas même la moitié d’une, écrite par l’une de mes moitiés,

lorsque j’écris, les êtres innombrables qui m’habitent m’observent, alors ma

main retombe, inerte, et je ne peux plus écrire. Il prend sa mallette noire, la

professionnelle, se dirige vers son bureau, s’assied à son secrétaire, et

pendant une demi-heure, note sur des fiches l’histoire clinique de quelques

nouveaux patients, puis il va se laver les mains, les frotte longuement,

comme s’il venait de palper quelqu’un ou d’analyser des crachats, tout en se

regardant dans le miroir, J’ai l’air fatigué, pense-t-il. Il revient dans sa

chambre, entrouvre les volets. Lidia a dit qu’elle apporterait des rideaux la

prochaine fois qu’elle viendrait, ce sera bien utile, la chambre est trop exposée. La nuit tombait. Quelques minutes plus tard, Ricardo Reis est sorti

dîner.

Si quelqu’un a un jour la curiosité d’enquêter sur les manières de

Ricardo Reis à table, de savoir s’il aspirait bruyamment sa soupe ou

changeait les couverts de place, s’il s’essuyait la bouche avant de boire ou

salissait son verre, s’il faisait abus de cure-dents, déboutonnait son gilet à la

fin du repas et recomptait point par point son addition, les serveurs galégo-

portugais lui répondront probablement qu’ils n’ont rien remarqué de

particulier, il y a de tout, vous savez, et avec le temps on ne fait plus guère

attention, chacun mange comme il a appris, cependant, l’idée qui nous reste

de lui, c’est celle de quelqu’un de bien élevé, il entrait, disait bonjour ou

bonsoir, et il annonçait tout de suite ce qu’il voulait manger, après on ne

l’entendait plus, c’était comme s’il n’était plus là, Il mangeait toujours seul,

Toujours, mais il avait une habitude. Laquelle, Quand on voulait retirer

l’autre couvert, celui qui était devant lui sur la table, il nous arrêtait, en nous

disant qu’ainsi la table était plus agréable, une fois il s’est même passé

quelque chose, pendant que je le servais, Quelle chose, Lorsque je lui ai

versé le vin, par erreur, j’ai rempli les deux verres, le sien et celui de l’autre

personne, qui n’était pas là, je ne sais si vous me comprenez. Je comprends,

je comprends parfaitement, et ensuite, Il a dit que c’était très bien comme

ça, et à partir de ce jour-là, l’autre verre était toujours plein, et il le buvait

d’un trait à la fin du repas, il fermait même les yeux pour le boire, C’est

curieux, Vous savez, monsieur, nous, nous voyons tant de choses curieuses,

Et il faisait pareil dans tous les restaurants où il allait, Ah, ça, je ne sais pas,

il faut demander aux autres, Vous souvenez-vous l’avoir vu avec un ami ou

une connaissance, même quelqu’un assis à une autre table, Jamais, c’était

comme s’il venait d’arriver d’un pays étranger, comme moi quand j’ai

débarqué de Xunqueira de Ambia, je ne sais si vous me comprenez, Je

comprends fort bien, nous sommes tous passés par là. Désirez-vous autre

chose monsieur, je dois aller servir ce client dans le coin, Allez, allez, merci

pour les informations. Ricardo Reis finit de boire le café qu’il a laissé

refroidir, et demande l’addition. Tandis qu’il attend, il prend à deux mains

le second verre presque plein, le soulève comme s’il saluait quelqu’un

devant lui puis, lentement, les yeux à demi fermés, il boit. Il paie sans

regarder, laisse un pourboire, ni mesquin ni mirobolant, le pourboire de

l’habitué, dit bonsoir et sort, Vous avez vu, monsieur, c’est comme ça qu’il

fait. Au bord du trottoir, Ricardo Reis s’arrête, regarde, indécis, le ciel couvert, l’air est humide, les nuages très bas, mais la pluie ne menace pas.

C’est l’instant où infailliblement les souvenirs de l’hôtel Bragança lui

reviennent, il vient de finir de dîner, dit, À demain Ramon, et va s’asseoir

dans un fauteuil du salon, tournant le dos au miroir, un peu plus tard,

Salvador le gérant viendra demander s’il désire qu’on lui serve un autre

café ou une eau-de-vie, un digestif, monsieur le docteur, fait à la maison, et

il répondra, Non, il boit rarement, au bas de l’escalier, la sonnette a retenti,

le page lève sa torche pour regarder qui vient d’entrer, Marcenda peut-être,

le train du Nord avait beaucoup de retard aujourd’hui. Un tram s’approche,

sur sa plaque allumée on peut lire Estrela(67), il se trouve à l’arrêt, c’est

tombé comme ça, le conducteur a vu le monsieur sur le bord du trottoir qui

ne faisait aucun geste pour l’arrêter, mais pour un conducteur expérimenté il

est évident qu’il attendait. Ricardo Reis est monté, s’est assis, à cette heure,

le tram est presque vide, drelin, drelin, le conducteur a sonné, c’est un long

voyage par cet itinéraire, on monte l’avenida da Liberdade, puis la rua

Alexandre Herculano, on traverse la place du Brésil, la rua das Amoreiras,

puis en haut de la rua Silva Carvalho, le quartier Campos de Ourique, la rua

Ferreira Borges, et Ricardo Reis descend là, au coin de la rua Domingos

Sequeira. Il est plus de dix heures, peu de gens traînent hors de chez eux,

sur les hautes façades des immeubles, on ne voit pratiquement pas de

lumières, ce n’est pas étonnant, les gens sont dans les pièces du fond, les

femmes, dans la cuisine, finissent de laver la vaisselle, les enfants sont déjà

couchés, les hommes bâillent devant le journal ou tentent d’attraper Radio

Séville entre les grésillements, les rugissements, les défaillances de la

fréquence, sans raison particulière, peut-être simplement parce qu’ils n’ont

jamais pu y aller. Ricardo Reis prend la rua Saraiva de Carvalho en

direction du cimetière, au fur et à mesure qu’il s’en approche les passants se

font plus rares, il est encore loin de son but, et déjà il est seul, il disparaît

dans les zones d’ombre entre deux réverbères, pour resurgir plus loin sous

la lumière pisseuse, on entend un bruit de clefs dans l’obscurité, c’est le

veilleur du quartier qui commence sa ronde. Ricardo Reis traverse la place,

se dirige tout droit vers le portail fermé. L’homme le regarde de loin et

poursuit sa route, quelqu’un qui, à cette heure, va verser des pleurs, c’est

sûrement sa femme qui est morte, ou un enfant, le pauvre, ou sa mère, ça

peut fort bien être sa mère, les mères sont toujours en train de mourir, une

petite vieille, vraiment très vieille, qui en fermant les yeux n’a pas vu son

fils, où est-il donc passé, a-t-elle songé, et elle est morte, voilà comment les gens se séparent, c’est sans doute parce qu’il est responsable de la

tranquillité des rues que le veilleur est sujet à des réflexions aussi

sentimentales, car il ne se souvient plus de sa propre mère, ça arrive

souvent, nous avons pitié des autres, pas de nous-mêmes. Ricardo Reis

s’approche des grilles, ses mains se referment sur les barreaux, un murmure

presque inaudible arrive de l’autre côté, c’est la brise qui passe entre les

branches des cyprès, pauvres arbres sans feuilles, ou peut-être une simple

illusion des sens, cette rumeur, c’est la respiration de ceux qui dorment dans

les grands immeubles et dans les maisons basses situées hors des murs,

c’est un petit air de musique, un souffle de mots, une femme qui a

murmuré, Je suis si fatiguée, je vais me coucher, c’est ce que se dit aussi

Ricardo Reis, pas tous ces mots, seulement, Je suis fatigué, il a passé la

main entre les barreaux, esquissé un geste, mais aucune autre main n’est

venue serrer la sienne, au point où ils en sont, ils ne peuvent même plus

lever un bras.

 

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Fernando Pessoa a reparu deux nuits plus tard, Ricardo Reis rentrait du

restaurant, soupe, poisson, pain, fruit, café, sur la table deux verres, le vin

est, nous le savons, la dernière saveur qu’il emporte, mais pas un seul

garçon ne peut dire de lui, Il buvait trop, il se levait de table prêt à tomber,

curieuse expression se lever de table prêt à tomber, le langage est

véritablement fascinant, il y a là une contradiction insurmontable, personne

en effet ne peut se lever et tomber en même temps, et pourtant, on a vu ça

un nombre incalculable de fois, et on a même pu en faire soi-même

l’expérience, mais Ricardo Reis ne figure pas dans l’histoire de la

soûlographie. Chaque fois que Fernando Pessoa est apparu, il était lucide, il

l’est encore, maintenant qu’il le voit de dos, assis sur le banc le plus proche

d’Adamastor, impossible de se tromper, ce cou long et mince, ces cheveux

clairsemés sur le sommet du crâne, et puis, il n’y a pas grand monde pour se

promener ainsi sans chapeau ni gabardine, le temps s’est sans doute

radouci, mais la nuit est encore fraîche. Ricardo Reis s’est assis à côté de

Fernando Pessoa, la pâleur de son visage et de ses mains tranche sur

l’obscurité de la nuit, le reste est à peine perceptible, le costume noir se

distingue mal de l’ombre projetée par la statue, dans le jardin personne, de

l’autre côté du fleuve, une théorie de lumières incertaines qui clignotent

comme si elles allaient s’éteindre, et qui pourtant perdurent, scintillent au

ras de l’eau comme des étoiles. J’ai cru que vous ne reviendriez plus, a dit

Ricardo Reis. Je suis venu vous rendre visite il y a quelques jours, mais en

arrivant devant votre porte, j’ai compris que vous étiez avec Lidia, alors je

suis reparti, je n’ai jamais été grand amateur de tableaux vivants, lui a

répondu Fernando Pessoa, et l’on devinait son sourire las. Il avait les mains

croisées sur les genoux, l’air de quelqu’un qui attend patiemment qu’on

l’appelle ou qu’on le renvoie, et qui discute dans l’intervalle parce que le

silence serait plus insupportable que les mots, Ce qui m’étonne, c’est que

vous, homme volage qui avez courtisé trois muses, Neera, Chloé et Lidia, soyez un amant si fidèle, que vous vous limitiez charnellement à une seule,

cela a de quoi surprendre, les deux autres ne vous sont jamais apparues,

dites-moi. Non, et ça n’a rien d’étonnant, ce sont des noms qu’on ne donne

plus guère aujourd’hui. Et cette jeune fille sympathique, mince, au bras

paralysé, vous m’aviez dit son nom. Marcenda. C’est un beau nom, l’avez-

vous vue. Je l’ai rencontrée la dernière fois qu’elle est venue à Lisbonne, le

mois dernier. Vous l’aimez. Je ne sais pas. Et Lidia, vous l’aimez. C’est

différent. Mais vous l’aimez ou non. Jusqu’à présent, mon corps n’a point

failli. Et ça prouve quoi. Rien, du moins en matière d’amour, mais cessez de

m’interroger sur mon intimité, dites-moi plutôt pourquoi vous n’êtes pas

revenu. En un mot, par ennui. De moi. Oui, de vous aussi, pas parce que

vous êtes vous, mais parce que vous êtes de ce côté. Quel côté. Celui des

vivants, un vivant a du mal à comprendre les morts. Je crois qu’il ne doit

pas être moins difficile à un mort de comprendre les vivants. Le mort a

l’avantage d’avoir été vivant, il sait tout de ce monde et de l’autre, mais les

vivants sont incapables d’apprendre, de tirer profit de la chose

fondamentale. Quelle chose. Qu’on meurt. Mais les vivants savent

parfaitement qu’ils vont mourir. Vous ne le savez pas, personne ne le sait,

comme je ne le savais pas non plus quand je vivais, ce que nous savons, par

contre, c’est que les autres meurent. D’un point de vue philosophique, cela

me paraît insignifiant. Bien sûr que c’est insignifiant, vous ne pouvez vous

imaginer à quel point tout est insignifiant, vu du côté de la mort. Mais moi

je suis du côté de la vie. Alors vous devez savoir s’il existe ou non des

choses signifiantes de ce côté-là. Être vivant, est-ce signifiant. Mon cher

Reis, prenez garde aux mots, votre Lidia est vivante, votre Marcenda l’est

aussi, et vous ne savez rien d’elles, vous n’en sauriez rien, même si elles

tentaient de vous l’expliquer, le mur qui sépare les vivants les uns des autres

n’est pas moins opaque que celui sépare les vivants des morts. Pour qui

raisonne ainsi la mort doit être une délivrance, en fin de compte. Non, car la

mort est une sorte de conscience, un juge qui pèse tout, soi-même et la vie.

Mon cher Fernando, prenez garde aux mots, vous vous avancez beaucoup.

Si nous ne disons pas tous les mots, quitte à paraître absurdes, nous ne

dirons jamais ceux qui sont nécessaires. Et vous les connaissez. Je

commence seulement à être absurde. Vous avez un jour écrit Néophyte, la

mort n’existe pas. Je me trompais, la mort existe. Vous le dites maintenant

parce que vous êtes mort. Non, mais parce que j’ai été vivant, je le dis

surtout parce que je ne serai jamais plus vivant, si vous arrivez à vous représenter ce que cela veut dire, ne plus jamais être vivant. C’est ce que

nous enseignait Pedro Grulho. Nous n’avons jamais eu de meilleur

philosophe.

Ricardo Reis a regardé l’autre rive. Quelques lumières s’étaient éteintes,

on distinguait mal les autres, qui s’évanouissaient, une brume légère flottait

sur le fleuve. Vous avez dit que vous n’étiez plus revenu parce que vous en

aviez assez. C’est vrai. De moi. Pas tant de vous que de ces allées et venues

ennuyeuses et fatigantes, de ce jeu entre la mémoire qui pousse et l’oubli

qui tire, jeu sans intérêt, l’oubli finit toujours pas gagner. Moi, je ne vous

oublie pas. Laissez-moi vous dire une chose, dans cette balance-là, vous ne

pesez pas lourd. Qu’est-ce alors que cette mémoire qui continue de vous

appeler. Le souvenir que je garde du monde. Je croyais que c’était le

souvenir que le monde gardait de vous. Quelle idée ridicule, mon cher Reis,

le monde oublie, je vous l’ai déjà dit, le monde oublie tout. Vous croyez

qu’il vous a oublié. Le monde oublie tant de choses qu’il ne se rend même

plus compte de ce qu’il oublie. Voilà qui est bien présomptueux. Bien

entendu, seul un poète mineur est plus vaniteux qu’un poète. Dans ce cas, je

dois être plus vaniteux que vous. Si je puis me permettre, et sans vouloir

vous flatter, vous n’êtes pas mal du tout, comme poète. Mais moins bon que

vous. Je crois que oui. Lorsque nous serons morts tous deux, si l’on se

souvient encore de nous, du moins aussi longtemps que l’on s’en

souviendra, il sera intéressant de voir de quel côté penchera cette autre

balance. À ce moment-là, nous nous moquerons éperdument des poids et

des peseurs, Néophyte, la mort existe. Oui. Ricardo Reis a resserré les pans

de sa gabardine. Ça se rafraîchit, je rentre, accompagnez-moi si vous

voulez, nous parlerons encore un peu. Vous n’attendez personne

aujourd’hui. Non, et vous pourrez rester comme l’autre jour. Vous vous

sentez seul cette nuit, vous aussi. Pas au point d’implorer de la compagnie,

non, c’est plutôt, me semble-t-il, qu’un mort peut parfois avoir envie de

s’asseoir sur une chaise, dans un fauteuil, bien à l’abri sous un toit. Vous

n’avez jamais été ironique, Ricardo. Je ne le suis pas davantage à présent. Il

s’est levé, a demandé, Alors vous venez. Fernando Pessoa l’a suivi, l’a

rattrapé au premier belvédère, l’immeuble était plus bas, de l’autre côté de

la rue. Devant la porte un homme, le nez en l’air, semblait mesurer les

fenêtres, à l’inclinaison instable de son corps on devinait qu’il affectait de

passer là par hasard. Il venait de grimper la rue escarpée et épuisante, et

n’importe qui en le voyant aurait songé à l’un de ces passants noctambules dont Lisbonne regorge, tout le monde ne se couche pas comme les poules,

s’approchant davantage, Ricardo Reis reçoit en pleine figure un violent

relent d’oignon, c’est Victor, l’agent, il l’a reconnu immédiatement, il y a

des odeurs tellement éloquentes qu’elles valent cent discours, bons ou

mauvais, des odeurs qui sont comme des portraits du corps tout entier, qui

en dessinent et en éclairent les traits, Qu’est-ce que ce type fait par ici,

comme Fernando Pessoa l’accompagnait, il n’a pas voulu faire mauvaise

figure, et a pris l’initiative de l’interpeller, Ici, à une pareille heure,

monsieur Victor, l’autre, improvisant, cette surveillance est l’enfance de

l’art, et il n’avait pas préparé d’explication, a répondu, C’est le hasard,

monsieur le docteur, le hasard, je suis allé rendre visite à une parente, qui

habite au Conde Barão, elle a une pneumonie, la pauvre, il ne s’en est pas

trop mal tiré, Victor, Ainsi, monsieur le docteur n’habite plus l’hôtel, cette

question maladroite dévoilait sa ruse, on peut résider à l’hôtel Bragança et

se promener la nuit au Alto de Santa Catarina, où est l’incompatibilité.

Ricardo Reis a fait celui qui n’avait rien remarqué, et peut-être n’avait-il

réellement rien remarqué. Non, maintenant, j’habite ici, au deuxième étage.

Ah, l’exclamation mélancolique, quoique brève, a répandu dans

l’atmosphère une puanteur suffocante, Ricardo Reis avait, par bonheur, la

brise dans le dos, le ciel a parfois de ces miséricordes. Victor a pris congé,

exhalant une nouvelle fois son haleine, J’espère que tout ira bien, monsieur

le docteur, en cas de besoin, n’hésitez pas à venir me trouver, monsieur

l’officier adjoint me le disait encore l’autre jour, si tout le monde était

comme le docteur Reis, aussi correct et bien élevé, ce serait agréable de

travailler, il va être très content quand je lui dirai que je vous ai rencontré.

Bonne nuit, monsieur Victor, en dire moins aurait été indélicat, il devait

bien cela à sa réputation. Ricardo Reis a traversé la rue, Fernando Pessoa

sur ses talons, Victor l’agent a cru voir deux ombres sur le sol, effet de

lumière, illusion, à partir d’un certain âge, les yeux ne distinguent plus le

visible de l’invisible. Victor a attendu encore un peu sur le trottoir,

maintenant ça n’avait plus d’importance, il a regardé la lumière s’allumer

au second étage, simple routine, simple confirmation, il savait que Ricardo

Reis habitait là, il n’avait pas eu beaucoup de chemin à faire ni beaucoup de

questions à poser, avec l’aide du gérant Salvador, il était remonté jusqu’aux

coursiers, avec l’aide des coursiers il était arrivé jusqu’à cette rue et jusqu’à

cet immeuble, on a bien raison de dire que tous les chemins mènent à

Rome, et de la Ville éternelle au Alto de Santa Catarina il n’y a qu’un pas.

Confortablement installé dans le fauteuil du bureau, Fernando Pessoa a

demandé en croisant les jambes, Qui était votre ami. Ce n’est pas un ami.

Heureusement, quelle odeur, je porte le même costume et la même chemise

depuis cinq mois, sans parler des sous-vêtements que ne n’ai pu changer, et

je ne sens pas comme cela, si ce n’est pas un ami qui est-ce donc et qui est

cet officier adjoint qui vous tient en si haute estime. Ils sont tous deux de la

police, l’autre jour, on m’a appelé pour un interrogatoire. Je vous prenais

pour un homme pacifique, incapable de troubler l’ordre public. Je suis

pacifique en effet. Qu’avez-vous donc fait pour être convoqué. Je suis venu

du Brésil, c’est tout. Si ça se trouve, votre Lidia était vierge, et, triste et

déshonorée, elle est allée se plaindre. Même si Lidia avait été vierge et que

je l’eusse déflorée, ce n’est certes pas la Police de surveillance et de défense

de l’État qui aurait enregistré sa plainte. C’est elle qui vous a convoqué.

Oui. Et moi qui m’imaginais que votre affaire relevait de la police des

mœurs. Mes mœurs sont excellentes, enfin elles soutiennent la comparaison

avec les mœurs ambiantes. Vous ne m’aviez jamais parlé de cette aventure

policière. Je n’en ai pas eu l’occasion, et vous aviez cessé de venir. Ils vous

ont malmené, vous avez été arrêté, vous allez être jugé. Non, il a

simplement fallu que je réponde à quelques questions, qui étaient les gens

que j’avais connus au Brésil, pourquoi j’était revenu, quelles relations

j’avais renouées au Portugal depuis mon retour. Si vous leur aviez parlé de

moi, ça aurait pu être drôle, Ç’aurait été plus drôle encore de leur dire que,

de temps à autre, je rencontre le fantôme de Fernando Pessoa. Pardon, mon

cher Reis, mais je ne suis pas un fantôme du tout. Alors qu’êtes-vous donc.

Je ne saurais vous répondre, mais pas un fantôme en tout cas, un fantôme

vient de l’autre monde, moi j’arrive tout simplement du cimetière dos

Prazeres. Enfin, vous êtes Fernando Pessoa mort, identique au Fernando

Pessoa vivant. D’une certaine et intelligente manière, c’est vrai. Quoi qu’il

en soit, nos rencontres seraient difficiles à expliquer à la police. Savez-vous

qu’un jour j’ai écrit quelques vers contre Salazar. Et alors, a-t-il perçu la

satire, car je suppose que c’était une satire. Pas que je sache. Dites-moi

Fernando, qui est ce Salazar que le sort nous a donné. C’est le dictateur

portugais, le protecteur, le père, le professeur, le pouvoir patelin, un quart

de sacristain, un quart de sibylle, un quart de Sebastião, un quart de

Sidonio(68), celui qui convenait le mieux à nos habitudes et à notre

tempérament. Quelques p et quatre s. Pure coïncidence, n’allez pas croire

que j’ai cherché volontairement des mots commençant par la même lettre. Il y en a qui ont cette manie, les allitérations, les répétitions arithmétiques les

exaltent, ils croient, grâce à elles, ordonner le chaos du monde. Ne les

critiquons pas, ce sont, comme tous les fanatiques de la symétrie, des gens

inquiets. Mon cher Fernando, le goût pour la symétrie répond à un besoin

vital d’équilibre, c’est une défense contre la chute. Comme le balancier des

funambules. Exactement, mais pour en revenir à Salazar, la presse étrangère

dit beaucoup de bien de lui. Évidemment, je me souviens avoir entendu dire

que ce sont des articles de propagande, payés avec l’argent du contribuable.

Mais la presse d’ici se répand en éloges, elle aussi, il suffit d’ouvrir un

journal pour comprendre immédiatement que le peuple portugais est le plus

prospère et le plus heureux de la terre, ou qu’il le sera bientôt, et qu’il ne

reste plus aux autres nations qu’à nous imiter. Le vent semble souffler en

effet dans cette direction. Vous ne croyez guère les journaux, n’est-ce pas.

Je les lisais pourtant autrefois. Vous dites cela sur un ton qui paraît fort

résigné. Non, c’est à peine la trace d’une fatigue qui a trop duré, vous savez

ce que c’est, après un effort prolongé, les muscles faiblissent, on est las, on

a envie de fermer les yeux et de dormir. Avez-vous sommeil. Je ressens

encore ce besoin que je connaissais lorsque j’étais vivant. La mort est une

chose singulière. Bien plus singulière encore quand on l’observe de mon

point de vue, car on constate alors qu’il n’y a pas deux morts identiques, la

mort n’est pas la même pour tout le monde, certains portent avec eux, de

l’autre côté, tous les fardeaux de leur existence. Fernando Pessoa a fermé

les yeux et appuyé sa tête au dossier du fauteuil. Ricardo Reis a cru voir

perler deux larmes sous ses paupières, c’étaient sans doute, comme les deux

ombres de Victor, des jeux de lumière, les morts ne pleurent pas, tout le

monde sait ça. Ce visage comme nu, sans lunettes, avec la moustache qui

s’allonge, les poils et les cheveux vivent plus longtemps que nous,

exprimait une grande tristesse, de celles qui sont sans remède, telles ces

tristesses d’enfant que l’on croit, à tort, passagères. Fernando Pessoa ouvre

soudain les yeux, sourit. Savez-vous, j’étais en train de rêver que j’étais

vivant. C’était une illusion. Bien entendu, comme tous les rêves, mais

l’intéressant, ce n’est pas qu’un mort rêve qu’il est en vie, après tout, il a

connu la vie, il doit bien savoir de quoi il rêve, l’intéressant, c’est qu’un

vivant rêve qu’il est mort, lui qui ne sait pas ce qu’est la mort. D’ici peu,

vous allez me dire que la mort et la vie c’est tout un. Vous avez déjà dit trois

choses différentes, que la mort n’existe pas, qu’elle existe, et maintenant

vous me dites que la mort et la vie c’est tout un. Je ne pouvais résoudre autrement la contradiction que constituent les deux premières affirmations,

sur ces mots, Fernando Pessoa a eu un sourire sagace, c’est le moins qu’on

puisse dire, compte tenu du caractère des propos échangés.

Ricardo Reis s’est levé, Je vais réchauffer le café, je reviens. Dites-moi,

Ricardo, puisque nous parlions de journaux, je serais curieux de connaître

les dernières nouvelles, ce sera une bonne manière de terminer la soirée.

Depuis cinq mois que vous ignorez tout du monde, vous n’allez pas

comprendre grand-chose. Vous n’en avez sans doute pas compris davantage

en débarquant après seize ans d’absence, quand il vous a fallu renouer bout

à bout le fil du temps, il a dû vous rester dans les mains des bouts sans

nœuds et des nœuds sans bouts. Les journaux sont dans la chambre, je vais

les chercher, a dit Ricardo Reis. Il est allé à la cuisine, en est revenu peu

après, avec une petite cafetière d’émail blanc, une tasse et une cuillère, le

sucre, il a posé le tout sur la table basse qui séparait les fauteuils, est sorti

de nouveau, est revenu avec les journaux, il a versé le café dans la tasse,

ajouté le sucre. Vous ne buvez pas, évidemment. S’il me restait encore une

heure à vivre, je la troquerais volontiers à l’instant contre un café bien

chaud. Vous seriez plus généreux que ce roi Henri qui n’avait donné qu’un

royaume pour un cheval. Et ce pour ne pas perdre le royaume, mais laissons

là cette histoire d’Anglais, et dites-moi comment va le monde des vivants.

Ricardo Reis a bu la moitié de sa tasse, a ouvert l’un des journaux et

demandé, Saviez-vous que Hitler vient de fêter son anniversaire, quarante-

sept ans. Je ne pense pas que ce soit une grande nouvelle. Parce que vous

n’êtes pas allemand, autrement vous seriez moins méprisant. Quoi d’autre.

On raconte qu’il a passé en revue trente-trois mille soldats dans une

atmosphère, je cite, de vénération quasi religieuse, pour vous permettre de

vous faire une idée, je vais vous lire un passage du discours de Goebbels à

cette occasion. Lisez donc. Quand Hitler parle, c’est comme si la voûte d’un

temple se refermait sur la tête du peuple allemand. Mince alors, c’est d’un

poétique. Et ça n’est rien, comparé au style de Baldur Von Schirach. Qui est

ce Von Schirach, je ne m’en souviens pas. Le chef des Jeunesses du Reich.

Et que dit-il. Hitler, cadeau de Dieu à l’Allemagne, homme providentiel, le

culte de sa personne est au-dessus des divisions confessionnelles. Celle-là,

même le diable n’en aurait pas eu l’idée, le culte d’un homme unifiant ce

que le culte de Dieu a divisé. Et Von Schirach va plus loin, il affirme que si

la jeunesse hitlérienne aime Hitler, son dieu, qu’elle s’efforce de le servir

fidèlement, c’est pour accomplir un précepte du Père éternel. Quelle logique magnifique, Hitler est un dieu pour la jeunesse, en le servant

fidèlement, elle accomplit un précepte du Père éternel, nous avons donc un

dieu agissant en tant qu’intermédiaire dans un but qui lui est propre, le Fils

devenu juge et arbitre de l’autorité du père, le national-socialisme est, en fin

de compte, une entreprise religiosissime. Vous savez, en matière de

confusion entre le divin et l’humain, nous ne sommes pas mal non plus, on

se croirait même revenus aux dieux de l’Antiquité. Les vôtres. Je ne leur ai

emprunté que ce qu’ils nous ont laissé, les mots qui les désignaient.

Expliquez-moi cette confusion divin-humain. Voilà, selon la déclaration

solennelle d’un archevêque, celui de Mitilène, le Portugal, c’est le Christ, et

le Christ, c’est le Portugal. Non, c’est réellement écrit là. En toutes lettres.

Que le Portugal c’est le Christ et le Christ le Portugal. Exactement.

Fernando Pessoa est demeuré quelques instants songeur, puis il a éclaté de

rire, un rire sec, toussotant, qui faisait mal à entendre, Pauvre pays, pauvres

gens, et il a dû s’arrêter, il avait les larmes aux yeux. Pauvre pays, a-t-il

répété, riant de plus belle. Moi qui croyais avoir été trop loin en parlant

dans Mensagem du Saint Portugal, voici qu’un prince de l’Église fort de son

autorité archiépiscopale déclare que le Portugal c’est le Christ. Et que le

Christ c’est le Portugal, ne l’oublions pas. Dans ces conditions il faudrait

savoir au plus vite quelle vierge nous a enfantés, quel diable nous a tentés,

quel Judas nous a trahis, quels clous nous ont crucifiés, quel tombeau nous

abrite, et quelle résurrection nous attend. Vous avez oublié les miracles.

Quel plus grand miracle voulez-vous que le simple fait d’exister, de

continuer d’exister, je ne parle pas de moi, bien entendu. Au train où vont

Continuer : partie 2 sur 7