L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 30 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 41

parce qu’il a lieu à une époque qui doit s’inscrire dans les annales de

l’histoire. On a déjà évoqué les réfugiés espagnols qui nous arrivent en

masse, qu’ils ne perdent pas courage, les distractions, qui sont lettre morte

chez eux, surtout en ce moment, ne leur manqueront pas ici. Quant à nous,

nous sommes comblés, qu’il s’agisse de l’ordre donné par le gouvernement

pour l’étude d’un pont sur le Tage, ou du décret qui doit réglementer

l’utilisation des véhicules, ou encore du banquet des travailleurs du Douro,

cinq kilos de riz, cinq kilos de morue, et dix escudos par tête de pipe,

prodigalité excessive mais qui n’a rien de scandaleux, la morue est ce que

nous avons de moins cher, ou enfin, du discours que doit prononcer un

ministre, et dans lequel il préconisera la création d’une soupe populaire

pour chaque canton, le même ministre, arrivant à Beja(41), déclarera à la

presse, J’ai pu constater en Alentejo les effets du bénévolat sur la résorption

du chômage, ce qui, traduit en portugais de tous les jours, signifie, La

charité, s’il vous plaît, pour l’amour de Dieu. Il y a mieux encore, le

cardinal Pacelli, autorité suprême puisqu’il est situé juste au-dessous de

Dieu, a déclaré que Mussolini est le plus grand restaurateur de l’empire

romain, regardez-moi cet empourpré, il mériterait d’être pape avec tout ce

qu’il sait déjà et ce qu’il ne manquera pas d’apprendre, à condition que

l’Esprit Saint et le conclave ne l’oublient pas quand l’heureux jour sera

venu, les troupes italiennes fusillent et bombardent l’Éthiopie, et le

serviteur de Dieu prophétise l’empire et l’empereur, Ave César, Ave Maria.

Notre carnaval portugais est bien différent. Là-bas dans les terres

d’outre-mer et de Cabrai où chante le sabia(42), et où brille la Croix du Sud,

sous le ciel glorieux, dans la chaleur qui accable, même par temps couvert,

les écoles de samba descendent l’avenue en dansant, couvertes de

verroteries pareilles à des diamants, de paillettes qui scintillent comme des

pierres précieuses, de tissus qui ne sont sans doute ni de la soie ni du satin

mais qui couvrent et découvrent les corps de la même façon, et les plumes

et les aigrettes d’aras, d’oiseaux de paradis, de coqs de bruyère ondulent sur

les têtes, et la samba, la samba, ce tremblement de l’âme, Ricardo Reis,

homme pourtant réservé, a plus d’une fois senti au-dedans de lui des

tumultes dionysiaques aussitôt réprimés, et c’est uniquement par peur de

son corps qu’il a refusé de plonger à son tour dans le tourbillon, on sait

comment ces choses-là commencent, jamais comment elles finissent. À

Lisbonne, on ne court pas de tels dangers. Le ciel est égal à lui-même, pluvieux, mais pas assez pour empêcher le corso de défiler, et le voici qui

descend l’avenida da Liberdade entre des haies de pauvres gens venus des

quartiers dont nous avons déjà parlé. Il y a des chaises pour ceux qui

peuvent les louer, mais pas beaucoup de clients, elles sont trempées, on peut

même en faire une farce digne du carnaval, assieds-toi ici, à côté de moi,

Oh je suis toute mouillée. Les voitures couvertes de gribouillages, décorées,

grincent, oscillent, perchés tout en haut des gens rient sous leurs masques

grimaçants, ils lancent parcimonieusement vers le public des serpentins, de

petits sacs de maïs et de haricots qui blessent quand on les reçoit, et que le

public renvoie avec un enthousiasme triste. Des voitures passent,

découvertes, avec à l’intérieur des stocks de parapluies, des demoiselles et

des messieurs qui saluent en se jetant des confettis. Dans la foule aussi on

s’amuse, une jeune fille contemple le défilé, tandis que derrière elle un

garçon surgit, la main pleine de confettis qu’il lui plaque sur la bouche en

frottant frénétiquement, et il profite de sa surprise pour la peloter là où il

peut, tandis qu’elle se met à tousser, à crachoter, et qu’il s’éloigne en riant,

ce sont des manières de courtiser à la portugaise, certains mariages ont

commencé ainsi et ce sont des mariages heureux. On se sert de poires pour

lancer de petits jets d’eau dans le cou ou à la figure des gens, on appelle ça

des lance-parfums, et ce nom est bien tout ce qui reste de l’époque où l’on

s’en servait pour les douces violences de salons, par la suite ils sont

descendus dans la rue, et l’on doit s’estimer heureux quand l’eau est propre

et ne vient pas des égouts, ce qui s’est déjà vu. La médiocrité du défilé a

vite lassé Ricardo Reis, il est pourtant resté jusqu’à la fin, n’ayant rien de

mieux à faire. Il a bruiné par deux fois, à un moment donné la pluie est

tombée dru, et dire que certains chantent les louanges du climat portugais,

pourquoi pas après tout, mais en période de carnaval ce temps-là ne vaut

rien. À la tombée du jour, le défilé terminé, il y a eu une éclaircie, il était

déjà tard, les voitures et les chars sont partis vers leur destin, ils sécheront

jusqu’à mardi, puis on retouchera les peintures délavées, on récupérera les

guirlandes, quant aux gens masqués, tignasses et vêtements dégoulinants,

ils vont continuer la fête à travers les rues et les places, les ruelles et les

traverses, et jusque dans les cages d’escalier, où ils vont faire ce qu’on ne

peut confesser ni pratiquer en plein jour, c’est comme ça que ça se passe

quand il y a urgence et qu’on est fauché, la chair est faible, on a bien bu, les

cendres et l’oubli, ce sera pour mercredi. Ricardo Reis se sent un peu

fébrile, peut-être a-t-il pris froid en regardant défiler le corso, ou bien c’est la tristesse qui le rend fiévreux, comme la répugnance conduit au délire,

mais il n’en est pas encore là. Un polichinelle s’est approché de lui armé

d’un grand couteau en bois et d’un bâton, et il les frappe l’un contre l’autre

dans un vacarme épouvantable, il est ivre et demande d’une manière

équivoque, Donne-moi une petite tape sur le ventre, tout en fonçant sur le

poète, le ventre en avant arrondi par un postiche, un oreiller ou un chiffon

roulé, et c’est drôle de voir ce bourgeois bien mis, avec un chapeau, une

gabardine, qui tente d’échapper au vieillard à bicorne, avec son habit de

soie, sa culotte et ses bas, Donne-moi une petite tape, ce qu’il veut, c’est de

l’argent pour le vin. Ricardo Reis lui donne quelques pièces, l’autre

esquisse un grotesque pas de danse en entrechoquant couteau et bâton, et

poursuit son chemin, entraînant dans son sillage ses acolytes et un cortège

de gamins. Dans une sorte de landau de bébé, les jambes pendant au-dehors,

un gros balourd, visage maquillé, un bonnet sur la tête et un bavoir autour

du cou, fait semblant de pleurer, ou peut-être pleure-t-il vraiment, jusqu’à

ce que la souillon qui lui sert de nourrice lui mette dans la bouche un

biberon de vin rouge qu’il commence à téter goulûment, à la grande joie du

public attroupé, soudain, rapide comme l’éclair un gamin surgit, palpe

l’énorme faux sein de la nourrice et s’enfuit aussitôt, tandis que l’autre

beugle d’une voix rauque qui est à n’en pas douter celle d’un homme, Viens

ici, enfant de salaud, ne te sauve pas, viens toucher ça, et il joint le geste à

la parole avec une telle ostentation que les dames et les femmes détournent

les yeux après avoir vu, quoi, oh pas grand-chose, la nourrice a une robe qui

lui descend jusqu’au milieu des jambes, juste le volume de l’anatomie

empoignée à deux mains, une plaisanterie. C’est ça, le carnaval portugais.

Un homme passe sans s’apercevoir qu’il porte un bout de papier fixé dans

son dos par une épingle, Animal à vendre, personne ne souhaite en savoir le

prix, l’homme rit de l’hilarité de ceux qu’il croise et qui disent en le

dépassant. Voilà l’animal qui ne sent pas sa charge, et ils se moquent de lui,

l’autre, se doutant alors de quelque chose, porte la main à son dos, arrache

le papier qu’il déchire, furieux, c’est comme ça tous les ans, toujours les

mêmes farces et à chaque fois on réagit comme si c’était nouveau, Ricardo

Reis est tranquille, difficile de fixer une épingle sur une gabardine, mais les

menaces surgissent à présent de toutes parts, une tête de loup attachée à une

ficelle descend à toute allure d’un premier étage, envoyant son chapeau à

terre, là-haut, les deux petites filles de la maison s’esclaffent, Pendant le

carnaval, rien n’est mal, clament-elles en chœur, et l’axiome est tellement évident, impitoyable et convaincant, qu’il ne lui reste plus qu’à ramasser

son chapeau couvert de boue et à poursuivre son chemin sans mot dire, il a

vu et reconnu le carnaval de Lisbonne, il est temps de rentrer à l’hôtel.

Heureusement, il y a les enfants. Donnant la main à leurs mères, leurs tantes

ou leurs grands-mères, ils exhibent leurs masques, ils s’exhibent, leur plus

grand bonheur, c’est de faire semblant d’être ce qu’ils ne sont pas. Toute

une faune bizarre envahit les orchestres et les balcons des théâtres, qui se

mettent à ressembler à des asiles, et il faut les voir, avec leurs petits sacs

remplis de serpentins, leurs visages peints en vermillon ou couverts de

blanc de céruse, de grains de beauté, empêtrés dans de longues robes à

crinoline, ils ont mal aux pieds, se tordent la bouche pour tenir une pipe

entre leurs dents de lait, leurs moustaches et leurs favoris coulent, les

enfants sont ce qu’il y a de meilleur au monde, surtout quand on a besoin

d’une rime pour ronde. Dieu seul sait s’ils sont déguisés comme ils rêvaient

de l’être ou s’ils ne font que représenter le rêve des adultes qui ont choisi et

payé la location du costume. Regardez-les, ces innocents, voilà des

Hollandais, des paysans, des lavandières, des officiers de marine, des

chanteurs de fado, des dames de l’ancien temps, des bonnes, des soldats,

des fées, des officiers de l’armée, des Espagnols, des marchandes de

volaille, des Pierrots, des conducteurs de tramway, des marchandes d’œufs,

des pages, des étudiants en cape et batine, des paysannes, des policiers, des

clowns blancs, des pirates, des cow-boys, des dompteurs, des cosaques, des

fleuristes, des ours, des tziganes, des marins, des pâtres, des gardiens de

troupeaux, des infirmières, des Arlequins. Tout à l’heure, ils se rendront à la

rédaction des journaux afin qu’on les photographie, et demain l’on pourra

voir quelques-uns des enfants déguisés qui ont rendu visite à notre

rédaction. Pour le photographe, ils ont ôté le masque qui souligne leur

déguisement, même Colombine a ôté son mystérieux domino, car il faut

qu’on les reconnaisse, et que grand-mère puisse fondre de bonheur, C’est

ma petite-fille, en découpant d’un ciseau amoureux le portrait, qui ira

terminer sa carrière dans la boîte aux souvenirs, la verte en forme de coffre

qui doit tomber un jour sur le quai, aujourd’hui nous rions, un jour viendra

où nous aurons envie de pleurer. Il fait presque nuit, Ricardo Reis traîne les

pieds, fatigue, tristesse, fièvre peut-être. Un bref frisson lui parcourt

l’échine, si l’hôtel n’était pas si proche, il prendrait un taxi, Dans dix

minutes je serai au lit, je ne vais même pas dîner, murmure-t-il, alors que

surgit, du côté du Carmo, un cortège de pleureuses, rien que des hommes déguisés en femmes, à l’exception des quatre croque-morts qui portent sur

l’épaule un cercueil, au fond duquel est allongé celui qui fait le mort, la

mâchoire attachée, les mains jointes, ils ont profité de l’accalmie pour

sortir, ainsi travestis, dans la rue. Aïe, mon cher époux que je ne reverrai

plus, crie d’une voix de fausset une sorte d’épouvantail couvert de crêpes,

d’autres jouent les orphelins, Aïe, mon cher petit papa, tu nous manques

cruellement, tout autour, des gens courent en réclamant une aumône pour

l’enterrement, le malheureux est mort depuis trois jours, il commence à

puer, c’est vrai, quelqu’un a lancé des boules puantes, les morts ne sentent

pas l’œuf pourri, d’ordinaire, mais c’est ce qu’on a trouvé de plus

approchant. Ricardo Reis donne quelques pièces, encore heureux qu’il ait

songé à prendre de la monnaie, et il s’apprête à poursuivre son chemin, en

montant le Chiado, quand il lui semble voir, tout à coup, une ombre étrange

au milieu de la foule, mais n’est-on pas à des funérailles, fausses, il est vrai,

ce n’est peut-être, après tout, que la très logique présence de la mort. Le

personnage est vêtu de noir, et le tissu lui colle au corps, un collant sans

doute, sur le fond sombre du vêtement, la structure osseuse se détache

nettement, de la tête aux pieds, voilà où mène le goût du travestissement.

Ricardo Reis frissonne encore, mais cette fois il sait pourquoi, il se souvient

de ce que lui a dit Fernando Pessoa, serait-ce lui, Absurde, murmure-t-il,

Fernando ne ferait jamais une chose pareille, en tout cas, il ne se mêlerait

jamais à des va-nu-pieds, il se camperait plutôt devant un miroir, vêtu de la

sorte il arriverait peut-être enfin à se voir. Tout en disant cela, ou plus

exactement en le pensant, il se rapproche. L’homme a la taille, la stature de

Fernando Pessoa, mais il paraît plus svelte, à cause du vêtement collant,

sans doute, ça amincit toujours. L’individu lui jette un coup d’œil, puis

s’éloigne vers la queue du cortège. Ricardo Reis le suit, le voit grimper la

Calçado do Sacramento, ombre terrible, les os seuls luisent dans la quasi-

obscurité, comme s’ils avaient été peints avec une encre phosphorescente

qui, lorsqu’il se déplace plus vite, trace derrière lui des sillons lumineux. Il

traverse le Largo do Carmo, enfile presque en courant la rua da Oliveira,

obscure et déserte, Ricardo Reis, qui ne se laisse pas distancer, le voit

distinctement, squelette en marche, pareil à celui sur lequel il s’exerçait à la

faculté de médecine, l’arrondi du calcanéum, le tibia et le péroné, le fémur,

les os iliaques, le pilier des vertèbres, la cage thoracique, les omoplates

pareilles à des ailes qui n’auraient pu se développer, les cervicales soutenant

le crâne livide et lunaire. Les gens qu’il croise crient, Eh, la mort, eh l’épouvantail, mais le masque ne répond pas, ne tourne pas la tête, de son

pas rapide, il monte deux à deux les Escadinhas do Duque, agile, ce n’est

pas Fernando Pessoa, qui, en dépit de son éducation britannique, n’a jamais

été l’homme des prouesses physiques, et Ricardo Reis pas davantage, mais

il a des excuses, il n’est que le produit de la pédagogie jésuitique. Le voilà

maintenant distancé, mais le squelette s’est arrêté en haut de l’escalier, jette

un coup d’œil vers le bas, comme s’il lui laissait le temps de le rejoindre,

puis il traverse la petite place, s’engouffre dans la Travessa da Queimada,

où diable me conduit cette mort de malheur, et pourquoi est-ce que je la

suis, pour la première fois, il se demande si l’individu masqué est un

homme ou une femme ou ni l’un ni l’autre, la mort, tout simplement. C’est

un homme, pense-t-il, quand il voit l’ombre pénétrer dans une taverne où

des cris et des applaudissements l’accueillent. Eh le masque, eh la mort, et

tandis qu’il l’épie, il voit le squelette se rejeter en arrière pour boire un

verre de vin au comptoir, sa poitrine est plate, ça ne peut être une femme.

Le masque ne tarde pas à ressortir, Ricardo Reis n’a pas eu le temps de

s’éloigner, de se cacher, il court un peu, mais l’autre le rattrape au coin de la

rue, on voit ses dents, ses gencives brillent sous une salive bien réelle, sa

voix n’est pas masculine mais féminine, ou plus exactement à mi-chemin

du mâle et de la femelle, Alors bourgeois, on me court après, t’es pédé ou

pressé d’en finir. Non monsieur, de loin je vous avais pris pour un de mes

amis mais à votre voix, je comprends qu’il n’en est rien. Et qui te dit que je

ne la maquille pas, et la voix est totalement différente, indécise, mais d’une

tout autre nature. Ricardo Reis dit alors, Excusez-moi. L’homme masqué

répond, Va au diable, et sa voix ressemble cette fois à celle de Fernando

Pessoa, puis il lui tourne le dos et disparaît dans la nuit noire. Pendant le

carnaval, rien n’est mal, comme disaient les petites filles à la tête de loup. Il

recommençait à pleuvoir.

 

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Ce fut une nuit de fièvre, de sommeil agité. Avant de s’étendre sur son

lit, fatigué, Ricardo Reis avait pris deux aspirines, dans le pli de l’aisselle,

le thermomètre était monté à plus de trente-huit, il fallait s’y attendre, c’est

un début de grippe. Il s’était assoupi, puis réveillé après avoir rêvé de

grandes plaines baignées de soleil, de rivières serpentant entre les arbres, de

bateaux solennels et lointains, descendant le courant, sur chacun d’eux,

démultiplié, divisé, il s’adressait à lui-même des signes de la main, comme

quelqu’un qui s’éloignerait ou anticiperait une rencontre, puis les bateaux

pénétraient sur un lac, un estuaire aux eaux calme où ils s’immobilisaient,

dix, vingt, peu importe, sans voile ni rame, les marins, pourtant à portée de

voix les uns des autres, ne pouvaient s’entendre, ils parlaient tous en même

temps, et comme ils prononçaient au même instant les mêmes mots, ils ne

se comprenaient pas, ensuite, lentement, les bateaux sombraient, le chœur

des voix faiblissait, Ricardo Reis s’efforçait de ne pas perdre leurs dernières

paroles et il pensait y avoir réussi, mais tandis que le dernier bateau coulait,

les syllabes, enfin libérées, bouillonnaient dans l’eau, ultime manifestation

de la parole noyée, puis, sonores mais dépourvues de sens, elles

remontaient à la surface, ce n’était ni un adieu ni une promesse ni un

testament, et, de toute façon, il ne restait plus personne sur les eaux pour

l’entendre. Plongé encore dans le sommeil ou déjà réveillé, Ricardo Reis se

demandait si l’homme masqué était bien Fernando Pessoa, après avoir

décidé que c’était lui, il a réfuté, un peu plus tard, cette logique jugée

superficielle, au nom de ce qu’il croyait être la logique profonde, la

prochaine fois qu’il le rencontrera, il lui posera la question, reste à savoir si

Fernando Pessoa lui répondra la vérité, Oh Reis, vous n’avez donc pas

compris qu’il s’agissait d’une plaisanterie, m’imaginez-vous habillé en mort

comme au Moyen Âge, un mort est quelqu’un de sérieux, de pondéré, il a

conscience de sa situation, il est discret, il déteste la nudité radicale du

squelette, quand il sort, il fait comme moi, il porte le petit costume qu’on lui a mis pour l’éternité, ou si l’envie le prend d’effrayer quelqu’un, il se