L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 40 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 57

chemin, les coursiers ont dû se ranger sur le côté, et ils en ont profité pour

poser leur charge, souffler un brin, une file de tramways dans lesquels

s’entassent des gens aux cheveux blonds et à la peau rose descend la rue, ce

sont des touristes allemands, des ouvriers du Front allemand du travail,

presque tous vêtus à la mode bavaroise, culottes courtes et bretelles, petit

chapeau à bord étroit, on les remarque immédiatement, certains trams sont

ouverts, véritables cages ambulantes où la pluie entre à son gré, les stores

de toile rayée sont bien inutiles, qu’est-ce que ces travailleurs aryens, ces

descendants d’une race pure, vont bien pouvoir dire de notre civilisation

portugaise, que sont-ils en train de penser des rustauds qui les regardent

passer, l’homme brun en imperméable clair, les deux autres sales, mal rasés,

mal habillés, qui remettent la charge à l’épaule et reprennent leur

progression, tandis que les derniers trams défilent, vingt-trois exactement, si

quelqu’un a la patience de les compter, en route vers la tour de Belem, le

monastère de Jéronimos, et autres merveilles de Lisbonne, comme Algès,

Dafundo et Cruz Quebrada.

Tête baissée à cause de la charge, les coursiers ont traversé la place où

s’élève la statue de l’Épique(57), Ricardo Reis sur leurs talons, tête basse,

gêné d’aller ainsi mains dans les poches, encore heureux qu’il n’ait pas

rapporté un perroquet du Brésil, il n’aurait pas eu le courage de parcourir

les rues avec le stupide animal, sous les quolibets des passants, Donne la

patte, blondinet, quolibets qui auraient aussi bien pu s’adresser aux

voyageurs des trams, plaisanterie typiquement lusitanienne. Ils approchent

de leur but. On aperçoit, au bout de la rue, les palmiers de Santa Catarina,

des nuages lourds comme de grosses femmes à la fenêtre accourent de

l’autre rive, et cette métaphore devrait faire hausser les épaules à Ricardo

Reis, le hérisser, pour le poète les nuages existent à peine, ils sont parfois

déliquescents, parfois insaisissables, inutiles et blancs, et s’il pleut, c’est

que le ciel s’est assombri parce que Apollon s’est voilé la face. Voici la

porte d’entrée de ma maison, voici la clef et l’escalier, le premier palier, le

second, c’est là que je vais vivre, on n’a pas ouvert les fenêtres pour notre

arrivée, les portes restent closes, on dirait que se sont rassemblés dans cet

immeuble les gens les moins curieux de Lisbonne, à moins qu’ils ne soient

en train d’épier, la pupille collée à l’œilleton, et maintenant, entrons, les

deux petites malles, la grande, l’effort a été correctement réparti, le prix

combiné dûment payé, le pourboire habituel en sus, ça sent la transpiration, Quand vous aurez encore besoin de nous, patron, nous serons toujours à