L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 60
demande si c’est bien lui qui les a écrites, car il ne se reconnaît pas en elles,
cet homme détaché ce n’est pas lui, pas lui, cet homme calme et résigné,
quasi divin, car les dieux sont ainsi, résignés, calmes, détachés, des morts
présents. Il songe confusément qu’il doit organiser sa vie, son temps,
décider de ce qu’il fera le matin, l’après-midi et le soir, se coucher tôt, se
lever tôt, se mettre en quête d’un ou deux restaurants servant une nourriture
saine, revoir et corriger ses poèmes pour le livre à venir, chercher un local
pour son cabinet, rencontrer des gens, voyager à travers le pays, aller à
Porto, à Coimbra, rendre visite au docteur Sampaio, et tomber par hasard
sur Marcenda au Choupal(60), il cesse alors de penser à ses projets et à ses
plans pour prendre l’invalide en pitié, puis cette pitié se reporte sur lui, il a
pitié de lui-même, Assis ici, il a écrit ces deux mots comme s’il s’agissait
du début d’un poème, puis s’est aussitôt souvenu que dans le passé il avait
écrit, Sûr de moi, je prends place sur la colonne solide des vers où je me
tiens, quand on a rédigé pareil testament, on ne peut en écrire un autre qui
serait son contraire.
Il n’est pas encore dix heures quand Ricardo Reis va se coucher. Il pleut
toujours. Il emporte un livre au lit, il en avait pris deux, mais a abandonné
en chemin le Dieu du labyrinthe, au bout de dix pages du Sermon du
premier dimanche de carême, il sent ses mains se geler hors des
couvertures, et la lecture des paroles ardentes, Fouillez votre maison,
cherchez-y la chose la plus vile, et vous constaterez que c’est votre âme, ne
les réchauffe pas, il pose le livre sur la table de nuit, se pelotonne en
frissonnant, tire le drap jusqu’à sa bouche et ferme les yeux. Il sait qu’il doit
éteindre la lumière, mais pas tout de suite, sinon, il se sentira obligé de
dormir, et il ne le veut pas encore. Quand les nuits étaient froides comme
celle-ci, Lidia avait coutume de mettre une bouillotte chaude entre ses
draps, pour qui le fait-elle à présent, pour le duc de Medinaceli, du calme
cœur jaloux, le duc a amené la duchesse, celui qui a pincé le bras de Lidia,
c’est l’autre, le duc d’Albe, et il est vieux, malade et impotent, il porte une
épée de fer-blanc, et jure que c’est la Colada du Cid Campeador, transmise
de père en fils dans la famille des Albe, même un grand d’Espagne peut
mentir. Ricardo Reis s’était endormi sans s’en apercevoir, il l’a compris en
s’éveillant en sursaut, on avait frappé à la porte, Lidia peut-être, qui aura
réussi à s’échapper de l’hôtel et qui vient passer la nuit avec moi,
l’imprudente, puis il pense, j’ai rêvé, et il semblait bien en être ainsi, car pendant une minute on n’entendit plus rien, peut-être la maison est-elle
hantée, voilà pourquoi ils n’arrivaient pas à la louer, une maison si bien
située, si grande, on a frappé une autre fois, toc, toc, toc, discrètement, pour
ne pas l’effrayer. Ricardo Reis se lève, glisse ses pieds dans les pantoufles,
s’enveloppe dans son peignoir, traverse la chambre à pas feutrés, sort dans
le couloir en grelottant et, fixant la porte comme si elle le menaçait, il
demande, Qui est là, sa voix est rauque et tremblante, il se racle la gorge,
pose de nouveau la question, la réponse lui parvient dans un murmure,
C’est moi, ce n’est pas un fantôme, mais Fernando Pessoa, il a bien choisi
son jour. Il a ouvert, c’est bien lui, dans son petit costume noir, tête nue,
sans manteau, improbable de la tête aux pieds et plus encore, parce que,
venant de la rue, il n’a pas reçu la moindre goutte d’eau, Puis-je entrer,
demande-t-il. Jusqu’à présent, vous ne m’avez jamais demandé la
permission, je ne sais quel scrupule vous saisit tout à coup. La situation est
différente, vous êtes chez vous maintenant, et comme disent les Anglais qui
ont fait mon éducation, la maison d’un homme c’est son château-fort.
Entrez, j’étais couché, vous savez. Vous dormiez. Je crois que je m’étais
endormi. Ne faites pas de cérémonies avec moi, vous étiez au lit, retournez-
y, je ne reste que quelques instants. Ricardo Reis se glisse promptement
dans les draps, il claque des dents à cause du froid, mais aussi à cause de la
crainte qu’il a éprouvée, et il n’ôte même pas sa robe de chambre. Fernando
Pessoa s’assied sur une chaise, croise les jambes, les doigts entrelacés sur
les genoux, il regarde autour de lui d’un œil critique, Alors c’est ici que
vous allez vivre. Ça m’en a tout l’air. C’est un peu triste. Les maisons qui
sont restées longtemps inoccupées le sont toujours. Et vous allez habiter ici
tout seul, rien que vous. Pas tout à fait, je viens à peine de déménager et
vous voilà déjà en visite. Je ne compte pas, je ne suis pas une compagnie.
Vous comptez suffisamment pour m’avoir obligé à sortir du lit, par ce froid,
et à aller vous ouvrir la porte, je vais finir par vous donner une clef. Je ne
saurais pas m’en servir, si je pouvais traverser les murs, j’éviterais de vous
déranger. Allons, allons, ne prenez pas ces paroles au sérieux, je suis très
heureux que vous soyez venu, cette première nuit ne s’annonçait pas facile.
Peur. Un peu, quand j’ai entendu frapper, je n’ai pas pensé que ça pouvait
être vous, ce n’était pas précisément de la peur, plutôt la solitude. Ah, la
solitude, il vous faudra encore beaucoup apprendre pour savoir ce que c’est.
J’ai toujours vécu seul. Moi aussi, mais la solitude ce n’est pas vivre seul,
c’est être incapable de tenir compagnie à quelqu’un ou à quelque chose qui est au fond de nous, la solitude ce n’est pas l’arbre isolé au milieu de la