L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 16 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 20

j’apporte le bonheur. Il entre dans sa chambre et s’assied, son lit est ouvert,

l’eau de la cruche, celle qui apaise les soifs nocturnes, a été changée, les

pantoufles sont sur le tapis, quelqu’un veille sur moi, bon ange, merci. Un

tintamarre de fer-blanc monte de la rue, onze heures viennent de sonner,

alors, tout à coup, Ricardo Reis se lève, presque violemment, Qu’est-ce que

je fais là, alors que tout le monde s’amuse et se divertit, chez soi et partout,

dans les rues, les bals, les théâtres, les cinémas, les casinos, les cabarets, je

pourrais au moins aller jusqu’au Rossio(20), regarder l’horloge de la gare

centrale, l’œil du temps, le cyclope qui ne jette pas de pierres mais des

minutes et des secondes, lourdes et tranchantes elles aussi, comme tout le

monde, il faudra bien qu’elles m’atteignent moi aussi, jusqu’à ce que la

dernière, s’ajoutant aux précédentes, me fasse passer de vie à trépas, mais

assis comme ça, à regarder l’horloge, ça non, pas assis comme ça replié sur

moi-même, et ce soliloque achevé, il a enfilé sa gabardine, il a mis son

chapeau, s’est emparé énergiquement de son parapluie, c’est un autre

homme, il a pris une décision. Salvador était parti, il est sans doute déjà

chez lui, c’est Pimenta qui a demandé. Vous sortez, monsieur le docteur.

Oui, je vais faire un tour et il a commencé à descendre l’escalier, Pimenta

l’a accompagné jusqu’au palier, Quand vous reviendrez, monsieur le

docteur, appuyez deux fois sur la sonnette, un coup bref et un long, je saurai

que c’est vous. Vous allez rester éveillé. Passé minuit, je me couche, mais

ne vous en faites pas pour moi, monsieur le docteur, rentrez quand vous

voudrez. Bonne année Pimenta. Que la nouvelle année vous apporte la

prospérité, monsieur le docteur, ils n’ont rien ajouté à ces phrases de cartes

de vœux, mais en arrivant au bas de l’escalier, Ricardo Reis s’est souvenu

qu’il est d’usage de donner quelque chose au petit personnel, à cette époque

de l’année, ils comptent beaucoup là-dessus, de toute manière, je ne suis ici

que depuis trois jours, la lampe du page italien est éteinte, il dort.

Le pavé est mouillé et glissant, les rails luisent, à droite, en haut de la

rua do Alecrim, quelle étoile, quel cerf-volant les réunit en ce point précis

de l’infini où l’école nous apprend que les parallèles se rejoignent, il faut

qu’il soit bien vaste, l’infini, pour contenir tant de choses, de toutes les

dimensions, les parallèles et les simples droites, les lignes courbes et celles

qui se croisent, les tramways qui grimpent le long des rails, les passagers à

l’intérieur des trams, la lumière dans les yeux de chacun, l’écho de leurs

paroles, le frôlement imperceptible de leurs pensées, et ce sifflement qui monte vers une fenêtre, Alors tu descends, oui ou non, Il n’est pas bien tard,

a répondu une voix là-haut, homme ou femme, c’est sans importance, on la

retrouvera dans l’infini. Ricardo Reis a descendu le Chiado et la rua do

Carmo, beaucoup de gens font de même, des groupes, des familles, des

hommes seuls surtout, ceux que nul n’attend à la maison ou qui préfèrent

être dehors en cette fin d’année, qui passera peut-être réellement au-dessus

de leurs têtes et des nôtres, tel un trait de lumière, une frontière, et l’on dira

alors qu’espace et temps ne font qu’un, il y a aussi des femmes qui ont

interrompu pour une heure leur misérable quête, elles se sont accordé cette

halte pour être présentes au cas où l’on proclamerait l’avènement d’une ère

nouvelle, connaître la part qui leur reviendrait et vérifier qu’il s’agit bien là

d’une autre vie. Sur les côtés du Théâtre national, le Rossio est bondé. Une

brève averse est tombée, on a ouvert les parapluies qui luisent comme des

carapaces d’insectes, on dirait une armée progressant sous la protection de

boucliers brandis au-dessus des têtes, et qui voudrait prendre d’assaut une

forteresse indifférente. Ricardo Reis a réussi à se frayer un chemin au

milieu de la foule, moins dense qu’on l’aurait cru de loin, entre-temps, la

pluie a cessé, les parapluies se sont refermés tels des oiseaux posés qui

secoueraient leurs ailes avant le repos nocturne. Tout le monde a le nez en

l’air, les yeux rivés sur le cadran jaune de l’horloge. Un groupe de jeunes

gens arrive de la rua Primeiro de Dezembro, ils tapent sur des couvercles de

casseroles, boum, boum, boum, ou donnent des coups de sifflet stridents. Ils

font le tour de la place, passent devant la gare, s’installent sous les arcades

du théâtre, toujours sifflant et tapant, ce bruit s’ajoute à celui des crécelles

qui résonnent à travers l’esplanade, ra, ra, ra, ra, encore quatre minutes

avant minuit, les hommes, si jaloux d’ordinaire du peu de temps qui leur

reste à vivre, toujours à se plaindre de la brièveté de l’existence qui ne

laisse dans les mémoires qu’un blanc clapotis d’écume, sont à présent,

incommensurable pouvoir de l’espérance, tout excités et impatients de voir

s’envoler ces dernières minutes. Certains, trop nerveux, crient déjà, et le

vacarme augmente encore lorsque, venant du fleuve, on entend résonner le

meuglement rauque des bateaux amarrés, dinosaures dont la voix

caverneuse, préhistorique, retourne l’estomac, puis les hurlements des

sirènes, aussi lancinants que ceux des animaux qu’on égorge, et les voitures

qui passent à proximité se mettent à klaxonner toutes à la fois, comme des

folles, les clochettes des trams s’agitent frénétiquement pour pas grand-

chose, l’aiguille des minutes recouvre enfin celle des heures, c’est minuit, la joie explose, un bref instant, le temps a relâché les hommes, les voilà libres,