L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 20
j’apporte le bonheur. Il entre dans sa chambre et s’assied, son lit est ouvert,
l’eau de la cruche, celle qui apaise les soifs nocturnes, a été changée, les
pantoufles sont sur le tapis, quelqu’un veille sur moi, bon ange, merci. Un
tintamarre de fer-blanc monte de la rue, onze heures viennent de sonner,
alors, tout à coup, Ricardo Reis se lève, presque violemment, Qu’est-ce que
je fais là, alors que tout le monde s’amuse et se divertit, chez soi et partout,
dans les rues, les bals, les théâtres, les cinémas, les casinos, les cabarets, je
pourrais au moins aller jusqu’au Rossio(20), regarder l’horloge de la gare
centrale, l’œil du temps, le cyclope qui ne jette pas de pierres mais des
minutes et des secondes, lourdes et tranchantes elles aussi, comme tout le
monde, il faudra bien qu’elles m’atteignent moi aussi, jusqu’à ce que la
dernière, s’ajoutant aux précédentes, me fasse passer de vie à trépas, mais
assis comme ça, à regarder l’horloge, ça non, pas assis comme ça replié sur
moi-même, et ce soliloque achevé, il a enfilé sa gabardine, il a mis son
chapeau, s’est emparé énergiquement de son parapluie, c’est un autre
homme, il a pris une décision. Salvador était parti, il est sans doute déjà
chez lui, c’est Pimenta qui a demandé. Vous sortez, monsieur le docteur.
Oui, je vais faire un tour et il a commencé à descendre l’escalier, Pimenta
l’a accompagné jusqu’au palier, Quand vous reviendrez, monsieur le
docteur, appuyez deux fois sur la sonnette, un coup bref et un long, je saurai
que c’est vous. Vous allez rester éveillé. Passé minuit, je me couche, mais
ne vous en faites pas pour moi, monsieur le docteur, rentrez quand vous
voudrez. Bonne année Pimenta. Que la nouvelle année vous apporte la
prospérité, monsieur le docteur, ils n’ont rien ajouté à ces phrases de cartes
de vœux, mais en arrivant au bas de l’escalier, Ricardo Reis s’est souvenu
qu’il est d’usage de donner quelque chose au petit personnel, à cette époque
de l’année, ils comptent beaucoup là-dessus, de toute manière, je ne suis ici
que depuis trois jours, la lampe du page italien est éteinte, il dort.
Le pavé est mouillé et glissant, les rails luisent, à droite, en haut de la
rua do Alecrim, quelle étoile, quel cerf-volant les réunit en ce point précis
de l’infini où l’école nous apprend que les parallèles se rejoignent, il faut
qu’il soit bien vaste, l’infini, pour contenir tant de choses, de toutes les
dimensions, les parallèles et les simples droites, les lignes courbes et celles
qui se croisent, les tramways qui grimpent le long des rails, les passagers à
l’intérieur des trams, la lumière dans les yeux de chacun, l’écho de leurs
paroles, le frôlement imperceptible de leurs pensées, et ce sifflement qui monte vers une fenêtre, Alors tu descends, oui ou non, Il n’est pas bien tard,
a répondu une voix là-haut, homme ou femme, c’est sans importance, on la
retrouvera dans l’infini. Ricardo Reis a descendu le Chiado et la rua do
Carmo, beaucoup de gens font de même, des groupes, des familles, des
hommes seuls surtout, ceux que nul n’attend à la maison ou qui préfèrent
être dehors en cette fin d’année, qui passera peut-être réellement au-dessus
de leurs têtes et des nôtres, tel un trait de lumière, une frontière, et l’on dira
alors qu’espace et temps ne font qu’un, il y a aussi des femmes qui ont
interrompu pour une heure leur misérable quête, elles se sont accordé cette
halte pour être présentes au cas où l’on proclamerait l’avènement d’une ère
nouvelle, connaître la part qui leur reviendrait et vérifier qu’il s’agit bien là
d’une autre vie. Sur les côtés du Théâtre national, le Rossio est bondé. Une
brève averse est tombée, on a ouvert les parapluies qui luisent comme des
carapaces d’insectes, on dirait une armée progressant sous la protection de
boucliers brandis au-dessus des têtes, et qui voudrait prendre d’assaut une
forteresse indifférente. Ricardo Reis a réussi à se frayer un chemin au
milieu de la foule, moins dense qu’on l’aurait cru de loin, entre-temps, la
pluie a cessé, les parapluies se sont refermés tels des oiseaux posés qui
secoueraient leurs ailes avant le repos nocturne. Tout le monde a le nez en
l’air, les yeux rivés sur le cadran jaune de l’horloge. Un groupe de jeunes
gens arrive de la rua Primeiro de Dezembro, ils tapent sur des couvercles de
casseroles, boum, boum, boum, ou donnent des coups de sifflet stridents. Ils
font le tour de la place, passent devant la gare, s’installent sous les arcades
du théâtre, toujours sifflant et tapant, ce bruit s’ajoute à celui des crécelles
qui résonnent à travers l’esplanade, ra, ra, ra, ra, encore quatre minutes
avant minuit, les hommes, si jaloux d’ordinaire du peu de temps qui leur
reste à vivre, toujours à se plaindre de la brièveté de l’existence qui ne
laisse dans les mémoires qu’un blanc clapotis d’écume, sont à présent,
incommensurable pouvoir de l’espérance, tout excités et impatients de voir
s’envoler ces dernières minutes. Certains, trop nerveux, crient déjà, et le
vacarme augmente encore lorsque, venant du fleuve, on entend résonner le
meuglement rauque des bateaux amarrés, dinosaures dont la voix
caverneuse, préhistorique, retourne l’estomac, puis les hurlements des
sirènes, aussi lancinants que ceux des animaux qu’on égorge, et les voitures
qui passent à proximité se mettent à klaxonner toutes à la fois, comme des
folles, les clochettes des trams s’agitent frénétiquement pour pas grand-
chose, l’aiguille des minutes recouvre enfin celle des heures, c’est minuit, la joie explose, un bref instant, le temps a relâché les hommes, les voilà libres,