L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 5 sur 51

Pages du PDF

L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 5

commettre d’erreur de prononciation, on pourrait lire Quem, vous avez bien

lu Quain, Quem(5), un écrivain qui a échappé à l’anonymat seulement parce

que quelqu’un l’a découvert sur le Highland Brigade, mais maintenant, s’il

n’y avait sur ce bateau qu’un seul exemplaire, c’est une raison

supplémentaire de se demander quem. L’ennui du voyage, le titre suggestif,

il s’était laissé tenter. Un labyrinthe avec un dieu, de quel dieu s’agissait-il,

de quel labyrinthe, quel était ce dieu labyrinthique. Ce n’était finalement

qu’un vulgaire roman policier, une banale histoire d’assassinat et d’enquête,

le criminel, la victime, ou l’inverse, la victime préexistant au criminel, le

détective enfin, tous trois complices de la mort, et force est de reconnaître

que le seul survivant authentique de cette histoire est le lecteur lui-même,

d’ailleurs c’est toujours comme unique survivant véritable que chaque

lecteur lit chaque histoire.

Il y a encore les papiers à ranger, ces feuilles où s’alignent des vers, la

plus ancienne datée du douze juin mille neuf cent quatorze, la guerre

approchait, la Grande, comme on la nomma par la suite en attendant l’autre,

plus grande encore, Maître, toutes les heures que nous perdons sont

paisibles, puisqu’en les perdant, comme on met des fleurs dans un vase, et il

concluait un peu plus loin, Tranquilles, nous quitterons la vie, n’ayant pas

même le remords d’avoir vécu. Tout n’est pas écrit comme ça à la file,

chaque ligne constitue un vers sans faille, mais c’est de cette manière

continue que nous les lisons, sans autre pause que celle de la respiration et

du rythme. La feuille la plus récente date du treize novembre mille neuf

cent trente-cinq, un mois et demi a passé depuis qu’il l’a écrite, elle est

encore fraîche et dit. En nous vivent des êtres sans nombre, que je pense ou

que je sente, j’ignore quel est celui qui sent ou pense, je suis seulement le

théâtre de la sensation ou de la pensée, et même si tout ne finit pas ici c’est

comme si cela finissait, puisqu’au-delà de la pensée et de la sensation, il n’y

a rien. Si je ne suis que ça, songe Ricardo Reis après avoir lu, qui donc

maintenant est en train de penser ce que je pense, ou pense ce que je suis en

train de penser dans le théâtre de ma pensée, qui donc est en train de sentir

ce que je sens ou sens ce que je suis en train de sentir dans le théâtre de ma

sensation, qui se sert de moi pour sentir et penser, et qui suis-je parmi tous

ces êtres sans nombre qui m’habitent, quem, Quain, quelles pensées, quelles

sensations sont miennes au point de ne pouvoir être partagées par personne,

qui suis-je que les autres ne sont pas, n’ont pas été, ne seront pas. Il rassembla ses papiers, vingt ans, jour après jour, feuille après feuille, les

rangea dans l’un des tiroirs du petit secrétaire, ferma les fenêtres, fit couler

de l’eau chaude pour se laver. Il était un peu plus de sept heures.

Ponctuel, alors que résonnait encore le dernier coup de huit heures à la

grande horloge du palier de la réception, Ricardo Reis est descendu à la

salle à manger. Salvador, le gérant, lui a souri, découvrant des dents gâtées

sous sa moustache, et a couru lui ouvrir la double porte vitrée au

monogramme H et B, entrelacs de courbes et contre-courbes, de

prolongements végétaux, réminiscences d’acanthe, feuillages emmêlés,

l’office trivial de l’hôtellerie ennobli par les arts décoratifs. Le maître

d’hôtel lui a ouvert le chemin, pas un client dans la salle, seuls deux

employés finissaient de mettre le couvert, on entendait la rumeur des

cuisines derrière une seconde porte à monogramme, par où apparaîtront

bientôt les soupières, les plats garnis. Le mobilier est le même que partout,

quand on a vu l’une de ces salles à manger, on les a toutes vues, sauf, bien

sûr, s’il s’agit d’un hôtel de luxe, mais ce n’est pas le cas ici, quelques

lumières tamisées au plafond et sur les murs, des portemanteaux, sur les

tables des nappes blanches immaculées, l’orgueil de la direction,

amoureusement blanchies par les femmes de Caneças et de nulle part

ailleurs, car là on n’utilise que le savon et le soleil, mais avec cette pluie qui

ne cesse pas, les nappes de rechange vont sûrement se faire attendre.

Ricardo Reis s’est assis, le maître d’hôtel lui a indiqué le menu, la soupe, le

poisson, la viande, mais si monsieur le docteur veut faire maigre, il y a une

autre viande, un autre poisson, une autre soupe. Pour commencer à vous

accoutumer à cette nouvelle alimentation, je vous conseillerais d’ailleurs ce

régime, quand on vient tout juste de débarquer des tropiques, après seize

ans d’absence, tiens ça aussi, on le sait déjà dans la salle à manger et à

l’office. On a poussé la porte de la réception, un couple avec deux enfants,

un petit garçon et une petite fille au teint cireux, les parents sanguins, mais

c’est bien la même famille, les ressemblances le prouvent, le chef de famille

devant, guidant sa tribu, la mère poussant les petits qui marchent au milieu.

Un homme gros, pesant, est entré à son tour, d’une poche à l’autre de son

gilet une chaîne lui barre l’estomac, et immédiatement après lui, un homme

très maigre, cravate noire et crêpe en brassard. Plus personne durant ce

quart d’heure. On entend le bruit des couverts dans les assiettes, le père des

enfants frappe impérieusement son verre avec son couteau pour appeler le

garçon, l’homme maigre, blessé dans son deuil et sa bonne éducation, le fixe, l’œil sévère, le gros homme mastique, placide. Ricardo Reis

contemple les yeux du bouillon de poule, il a opté pour le régime, obéissant

par pure indifférence à la suggestion. Un tambourinement sur les vitres, la

pluie s’est remise à tomber. Ces fenêtres ne donnent pas sur la rua do

Alecrim, quelle rue est-ce donc, il ne s’en souvient pas, l’a-t-il jamais su,

mais le garçon qui vient changer le plat explique, Ça c’est la rua Nova do

Carvalho, monsieur le docteur, et il demande, Alors, la soupe était bonne. À

sa façon de prononcer, on voit qu’il est galicien. Oui, c’était bon. À son

accent, on sait tout de suite que ce client a vécu au Brésil, Pimenta s’est fait

un excellent pourboire.

La porte s’est ouverte de nouveau, un homme entre deux âges, grand,

imposant, le visage long et marqué, est entré, accompagné d’une jeune fille

d’une vingtaine d’années à peine, maigre, encore qu’il serait plus exact de

dire mince. Tous deux se dirigent vers la table qui fait face à celle de

Ricardo Reis, et il est soudain évident que cette table les attendait comme

un objet attend la main qui ne peut manquer de le saisir. Ce sont des

habitués, les propriétaires de l’hôtel, peut-être, c’est curieux comme on

oublie que les hôtels ont un propriétaire, ces deux-là, propriétaires ou non,

ont traversé la salle d’un pas tranquille comme s’ils étaient chez eux, ce

sont des détails qui sautent aux yeux quand on fait un peu attention. La

jeune fille est de profil, l’homme de dos, ils parlent à voix basse, mais son

ton à elle a monté pour dire, Non, Père, je me sens bien. Ils sont donc père

et fille, une conjonction plutôt rare dans un hôtel et à leurs âges. Le garçon

est venu les servir, discret, familier en même temps, puis il s’est éloigné. La

salle est maintenant silencieuse, on n’entend même pas les enfants, c’est

étrange, Ricardo Reis ne se souvient pas de les avoir entendus parler. Ou ils

sont muets, ou leurs lèvres sont collées, attachées par des agrafes invisibles,

idée absurde, puisqu’ils mangent. La jeune fille maigre, sa soupe terminée,

pose sa cuillère, sa main droite va caresser son autre main, petit animal

domestique qui repose dans son giron. Ricardo Reis, étonné de sa

découverte, s’aperçoit alors que cette main était immobile depuis le début,

c’est la main droite, seule, qui a déplié la serviette, c’est elle encore qui

saisit maintenant la main gauche, la pose délicatement sur la table, cristal

fragile, et l’abandonne à côté de l’assiette pour la faire assister au repas, les

longs doigts étendus, pâles, absents. Ricardo Reis sent un frisson le

parcourir, c’est bien lui qui le sent, personne d’autre à sa place, à l’extérieur

et à l’intérieur de sa peau il se hérisse, et regarde, fasciné, la main paralysée et aveugle qui ne sait où elle doit aller si on ne la guide pas, pour se

réchauffer au soleil, écouter une conversation ou pour qu’un médecin venu

du Brésil puisse la contempler, petite main deux fois gauche, maladroite,

malhabile, inerte, main morte, main morte qui n’ira jamais cogner à cette

porte, là-bas. Ricardo Reis note que les plats de la jeune fille arrivent déjà

tout préparés, le poisson débarrassé de ses arêtes, la viande coupée, le fruit

ouvert et épluché, la fille et le père sont des clients connus, c’est évident,

des habitués de la maison, ils vivent peut-être ici. Il a terminé son repas,

attend encore un peu, prend son temps, enfin il se lève, repousse sa chaise,

au raclement indiscret des pieds sur le sol, le visage de la jeune fille s’est

tourné, elle a bien plus que les vingt ans de tout à l’heure, mais son profil la

rend à l’adolescence, le cou long et fragile, le menton menu, toute la ligne

incertaine, instable, inachevée du corps. Ricardo Reis sort de la salle à

manger, s’approche de la porte aux monogrammes, il lui faut échanger des

politesses avec le gros homme qui sort au même instant, Vous d’abord. Je

vous en prie. Non, c’est à vous. Le gros homme est sorti. Merci beaucoup,

monsieur. Intéressante cette façon de dire, Non c’est à vous, car si on avait

pris la formule au pied de la lettre, Ricardo Reis aurait dû passer le premier,

lui qui se dit innombrable.

Salvador, le gérant, tend déjà la clef du deux cent un et s’apprête à la

remettre, puis retient subtilement son geste, le client veut peut-être sortir à

la découverte de la Lisbonne nocturne et de ses plaisirs secrets, après toutes

ces années passées au Brésil et cette longue traversée, mais il est vrai que la

nuit hivernale donne plutôt envie de s’installer ici à côté, dans la quiétude

du salon aux fauteuils de cuir hauts et profonds, sous le grand lustre à

pendeloques, devant le grand miroir où se reflète la pièce entière qui s’y

dédouble, dimension supplémentaire où se confondent largeur, longueur et

hauteur, et qui n’est plus le simple reflet habituel du salon mais le fantôme

insaisissable d’un plan simultanément proche et lointain, mais c’est dans

doute un raisonnement contradictoire, le produit d’une logique paresseuse,

Ricardo Reis contemple au fond du miroir l’un des êtres fatigués qui

l’habitent. Je monte, le voyage m’a épuisé, deux semaines entières de

mauvais temps. Si vous aviez les quotidiens, histoire de me mettre au

courant des affaires du pays, avant de m’endormir. Les voici, monsieur le

docteur. À cet instant précis, la jeune fille à la main paralysée et son père

font irruption, ils se dirigent vers le salon, lui devant, elle, à quelques pas

derrière. Dans la main de Ricardo Reis, la clef, et les journaux ternes couleur de cendre, une rafale a ébranlé la porte qui donne sur la rue, là-bas,

au fond de l’escalier, le timbre a retenti. Personne, simplement l’orage qui

reprend de plus belle, cette nuit est définitivement perdue, pluie, tempête

sur terre et en mer, solitude.

Le canapé de la chambre est confortable, sous le poids de tous les corps

qui s’y sont assis, les ressorts se sont humanisés, creusant un nid douillet, la

lumière de la lampe, sur le secrétaire, éclaire le journal sous le bon angle,

on ne se croirait pas à l’hôtel mais chez soi, au sein de sa famille, dans ce

foyer que je n’ai pas, que je n’aurai sans doute jamais. Nouvelles de ma

terre natale, En hommage à Mousinho de Albuquerque, le chef de l’État a

inauguré une exposition à l’Agence générale des colonies, il n’y a vraiment

pas moyen d’échapper à toutes les commémorations ni d’oublier les figures

impériales. Dans la région de Golegã, je ne sais plus où ça se trouve, ah oui,

dans le Ribatejo, on redoute fort que les crues ne détruisent la digue des

Vinte, quel drôle de nom, d’où sort-il, ce serait une catastrophe pareille à

celle de mille huit cent quatre-vingt-quinze, en quatre-vingt-quinze j’avais

huit ans, pas étonnant que j’aie oublié. La plus grande femme du monde

s’appelle Eisa Droyon, elle mesure deux mètres cinquante, en voilà au

moins une qui n’a rien à craindre de l’inondation, et la jeune fille comment

s’appelle-t-elle, cette main paralysée, toute molle, maladie, accident.

Cinquième concours de beauté enfantine, une demi-page de portraits de

jeunes enfants complètement nus, les fesses à l’air, nourris à la farine lactée,

certains deviendront criminels, voyous ou prostituées, tout ça parce que dès

leur plus jeune âge on les aura exposés au regard du vulgaire qui n’a aucun

respect pour l’innocence. Les opérations se poursuivent en Éthiopie, et au

Brésil, voyons un peu, rien de neuf, il n’y a plus rien, Avancée générale des

troupes italiennes, aucune force humaine ne peut freiner le soldat italien

dans sa progression héroïque et le tirailleur abyssin avec sa pauvre lance,

son poignard ridicule, ne peut rien contre lui. L’avocat de la célèbre athlète

a déclaré que sa mandante s’était soumise à une importante opération qui

lui avait permis de changer de sexe, dans quelques jours elle sera un homme

véritable, comme né de sexe masculin, on songe déjà à lui donner un autre

nom, quel nom. Bocage devant le tribunal du Saint-Office, un tableau du

peintre Fernando Santos, on s’intéresse aux beaux-arts par ici. Au Colisée

on peut voir La Dernière Merveille, Vanise Meireles, l’étoile brésilienne,

c’est drôle, au Brésil, je ne lui ai jamais prêté attention, c’est de ma faute, le

spectacle est en deux parties, trois escudos au poulailler, cinq à l’orchestre, matinée le dimanche. Au Politeama, on donne les Croisades, un

extraordinaire film historique. De nombreux contingents anglais ont

débarqué à Port-Saïd, voilà les croisades d’aujourd’hui, on a les croisades

qu’on peut, ils auraient atteint la frontière de la Libye italienne. Liste des

Portugais morts au Brésil au cours de la première quinzaine de décembre,

ces noms-là ne me disent rien, pas besoin d’être chagriné, aucun deuil à

porter, n’empêche, ça fait vraiment beaucoup de Portugais morts. On

distribue des repas aux pauvres dans tout le pays, menu amélioré dans les

asiles, comme on traite bien les vieux et les enfants abandonnés, fleurs de la

rue, au Portugal, et cette nouvelle, Le maire de Porto a télégraphié au

ministre de l’Intérieur, L’assemblée municipale, au cours de sa session

d’aujourd’hui, et sous ma présidence, a pris connaissance du décret

d’assistance aux pauvres pour l’hiver, et tient à féliciter Votre Excellence

pour cette initiative magnifique. Encore d’autres nouvelles, la bouse qui

remplit les abreuvoirs propage la variole à Lebução et à Fatela, grippe à

Portalegre et fièvre typhoïde à Valbom, une jeune fille de seize ans est

morte de la petite vérole, fleur champêtre, jeune lys, trop tôt et trop

cruellement fauché. J’ai une femelle fox-terrier, bâtarde, qui a déjà eu deux

portées, et je l’ai surprise, chaque fois, en train de dévorer ses chiots, pas un

n’en n’a réchappé, dites-moi ce que je dois faire, monsieur le rédacteur.

Cher lecteur et consultant, le cannibalisme des chiennes est en général dû à

une mauvaise alimentation au cours de la gestation, une carence en régime

carné notamment, il faut lui donner une nourriture abondante, de la viande

principalement, mais aussi du lait, du pain, des légumes, bref, une

alimentation complète et, si ces conditions une fois remplies, elle ne perd

pas cette mauvaise habitude, il n’y a qu’une solution, tuez-la ou ne la

laissez pas couvrir, qu’elle se débrouille avec son rut, ou faites-la opérer.

Imaginons maintenant que toutes les femmes mal nourries durant leur

grossesse, et ce n’est pas ça qui manque, qui n’ont ni viande, ni lait,

seulement du pain et des choux, se mettent, elles aussi, à dévorer leurs

enfants. Quand on a imaginé le spectacle, sachant qu’il ne se produira pas,

il devient tout à coup très simple de distinguer les humains des animaux. Ce

n’est pas le rédacteur qui a ajouté ce commentaire, bien entendu, ni Ricardo

Reis qui pense à autre chose, au nom qu’il faudrait donner à cette chienne,

pas Diana ni Lembrada, inutile de donner un nom à son crime, l’horrible

animal va mourir empoisonné par un gâteau, tué par la balle que son maître

va lui tirer en pleine tête, Ricardo Reis s’obstine et trouve enfin le nom qu’il cherchait, un nom qui vient d’Ugolino della Gherardesca, le comte

cannibale qui dévora tous ses enfants et petits-enfants, pour plus de preuves,

il suffit de se reporter au chapitre qui lui est consacré dans l’Histoire des

Guelfes et des Gibelins ou encore au Chant trente-trois de l’Enfer. Voilà

donc Ugolina, mère qui dévore ses enfants, tellement dénaturée que ses

entrailles ne tressaillent même pas quand ses mâchoires déchirent la peau

tiède et douce des petits êtres sans défense qu’elle tue en brisant leurs os

tendres, et les petits chiots gémissants meurent sans voir qui les dévore, la

mère qui les a enfantés, Ugolina, je suis ton fils, ne me tue pas.

La feuille qui détaille complaisamment toutes ces horreurs vient de

tomber sur les genoux de Ricardo Reis endormi. Une violente rafale a

ébranlé les vitres, une pluie diluvienne s’abat. Ugolina, la chienne ivre de

sang, marche dans les rues désertes de Lisbonne, grognant aux portes,

hurlant sur les places et dans les jardins, mordant furieusement ce ventre où

grandit déjà la prochaine portée.

 

OceanofPDF.com