L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 34 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 48

fleuve, voguent des frégates, un remorqueur tire derrière lui deux

embarcations, les navires de guerre sont amarrés aux bouées, leurs proues

tournées vers l’entrée du port indiquent que la marée monte. Ricardo Reis

foule l’argile molle, le gravier humide des allées étroites, pas d’autre

contemplateur sur ce mire-Tage(48), excepté deux vieux, silencieux, assis

sur le même banc, qui se connaissent sans doute depuis tant d’années qu’ils

n’ont plus rien à se dire et attendent simplement de voir lequel des deux

mourra le premier. Ricardo Reis a relevé frileusement le col de son

pardessus, s’est approché de la grille qui entoure le versant du tertre le plus

proche, et dire que de ce fleuve sont partis, Quel navire, quelle armée,

quelle flotte, à la recherche du passage, quel passage et pour où, je me le

demande. Oh, Reis, vous ici, vous attendez quelqu’un, c’est la voix de

Fernando Pessoa, acide, ironique, Ricardo Reis s’est tourné vers l’homme

vêtu de noir qui se tient auprès de lui, ses mains blanches cramponnées à la

grille, ce n’est certainement pas de cela dont je rêvais sur la mer, en venant

ici, J’attends quelqu’un, oui. Ah, mais vous n’avez pas bonne mine. J’ai eu

un début de grippe, mais c’est déjà fini. Cet endroit ne convient guère à un

convalescent, il est trop exposé aux vents du large. Ce n’est qu’une brise

qui monte du fleuve, ça ne me gêne pas. Et la personne que vous attendez

est une femme. Oui. Bravo, je constate que vous vous êtes lassé de vos

modèles féminins désincarnés, vous avez troqué votre Lidia éthérée pour

une Lidia bien vivante, je l’ai vue, là-bas à l’hôtel, et vous voici en train

d’attendre une autre dame, un vrai Don Juan, deux femmes en si peu de

temps, mes compliments, pour mil e tre, c’est un bon début. Merci, je

constate que les morts sont encore pire que les vieillards, quand on leur

donne la parole, plus moyen de les arrêter. Vous avez raison, c’est sans

doute le désespoir de n’avoir pas dit ce qu’ils auraient voulu dire quand il

en était encore temps. Me voilà prévenu. Ça n’avance à rien d’être prévenu,

malgré tout ce que vous pourrez dire, malgré ce que nous disons tous, il

manquera toujours un mot. Je ne vous demande pas lequel. Vous faites bien,

tant que nous ne posons pas de questions, nous maintenons l’illusion que

nous pourrions un jour connaître les réponses. Fernando, je n’aimerais pas

que la personne que j’attends vous voie. Rassurez-vous, le pire qui puisse

vous arriver, c’est qu’elle vous aperçoive de loin, en train de parler tout

seul, mais ce n’est pas le genre de choses auquel on prête attention

lorsqu’on est amoureux. Je ne suis pas amoureux. Eh bien, je le regrette pour vous, laissez-moi vous dire une chose, Don Juan, lui, était sincère,

volage mais sincère, vous, vous êtes comme le désert, sans aucune ombre.

C’est vous qui n’avez pas d’ombre. Pardon, j’ai une ombre si je le veux, ce

que je ne peux pas, c’est me regarder dans un miroir. Maintenant que vous

m’y faites penser, dites-moi, vous êtes-vous déguisé en mort pendant le

carnaval. Oh, Reis, n’avez-vous donc pas compris qu’il s’agissait d’une

plaisanterie, m’imaginez-vous vraiment déguisé en mort comme au Moyen

Âge, un mort est quelqu’un de sérieux, de pondéré, il a conscience de son

état, il déteste la nudité du squelette, quand il sort, il fait comme moi, il

porte le costume qu’on lui a mis pour l’éternité, et, si l’envie le prend

d’effrayer quelqu’un, il se couvre de son linceul, mais vous me rendrez

cette justice, l’homme respectable et de bon goût que je tiens à rester ne

saurait se prêter à une telle farce. Je m’attendais que vous me répondiez

cela, ou quelque chose d’approchant, et maintenant je vous demande de me

laisser, la personne que j’attends arrive. Cette jeune fille. Oui. Pas mal, un

peu maigrichonne à mon goût. Ne me faites pas rire, c’est la première fois

de ma vie que je vous entends parler de femmes, satyre clandestin,

hypocrite paillard. Adieu, mon cher Reis, à un de ces jours, je vous laisse

courtiser la petite, en définitive vous me décevez, amateur de femmes de

chambre, séducteur de donzelles, j’avais plus d’estime pour vous quand

vous observiez la vie à distance. La vie est toujours proche, Fernando.

Alors, si c’est ça la vie, je vous la laisse. Marcenda descendait entre les

parterres sans fleur, Ricardo Reis est allé à sa rencontre, Vous parliez tout

seul, a-t-elle demandé. Dans un certain sens, oui, je me récitais quelques

vers, écrits par l’un de mes amis mort il y a quelques mois, peut-être le

connaissez-vous. Comment s’appelait-il. Fernando Pessoa. Le nom me dit

vaguement quelque chose, mais je ne me souviens pas l’avoir lu. Entre ce

qui vit et la vie, entre ce que je suis et celui que je suis, je dors au milieu de

la pente, mais ne la descends pas. Vous récitiez ces vers-là. Oui. Si j’ai bien

compris, j’aurais pu les écrire, ils ont l’air si simples. Vous avez raison,

n’importe qui aurait pu les écrire. Mais il a fallu que cette personne vienne

pour le faire. C’est comme tout, bon ou mauvais, il faut toujours quelqu’un

pour le faire. Prenez le cas des Lusiades, si nous n’avions pas eu Camões,

pouvez-vous imaginer ce que serait notre Portugal sans Camões et sans

Lusiades. On dirait un jeu, une devinette. Rien de plus sérieux si nous y

réfléchissons bien, mais parlons plutôt de vous, dites-moi comment vous

allez, comment va votre main. Comme d’habitude, elle est là, dans ma poche, comme un oiseau mort. Ne perdez pas espoir. Je suppose que je l’ai

déjà perdu, un de ces jours, je suis capable d’aller à Fatima, pour voir si la

foi peut encore me sauver. Vous avez la foi. Je suis catholique. Pratiquante.

Oui, je vais à la messe, je me confesse, je communie, je fais tout ce que font

les catholiques. Vous n’avez pas l’air très convaincue. C’est ma manière

d’être, je ne mets jamais beaucoup de passion dans ce que je dis. Ricardo

Reis n’a pas répondu. Une fois prononcées, les phrases sont comme des

portes laissées ouvertes, la plupart du temps on entre, mais parfois on reste

dehors, attendant qu’une autre porte s’ouvre, qu’une autre phrase soit dite,

celle-ci par exemple, Je vous demande d’excuser mon père, le résultat des

élections en Espagne l’a rendu nerveux, hier il n’a parlé qu’avec des gens

qui arrivaient de là-bas, et par-dessus le marché Salvador est allé tout de

suite lui raconter que vous aviez été convoqué à la police. Nous nous

connaissons à peine, votre père n’a rien fait qui mérite d’être excusé, du

reste, cette affaire est sans importance, je saurai dès lundi ce qu’ils me

veulent, je répondrai à leurs questions, et voilà tout. Vous ne semblez pas

inquiet, tant mieux. Je n’ai aucune raison d’être inquiet, je n’ai rien à voir

avec la politique, j’ai vécu toutes ces dernières années au Brésil, je n’y ai

jamais été inquiété et l’on a encore moins de raisons de le faire ici, pour

vous parler franchement, je ne me sens déjà plus portugais. Dieu veuille que

tout se passe bien. Dieu n’aimerait pas savoir que nous pensons que les

choses vont mal parce qu’il n’a pas voulu qu’elles aillent bien. Ce n’est

qu’une façon de parler, on entend quelque chose et on le répète sans

réfléchir, on dit, Dieu veuille, ce ne sont que des mots, nul n’est capable de

s’imaginer Dieu et Sa volonté mais pardonnez mon insolence, je n’ai pas le

droit de parler ainsi. Il en va de même pour la vie, on naît, on voit les autres

vivre, on se met à vivre aussi, à les imiter, sans savoir pourquoi ni dans quel

but. Ce que vous dites là est bien triste. Je vous demande pardon,

aujourd’hui je ne vous suis d’aucun secours, j’en oublie même mon devoir

de médecin, je devrais vous remercier d’être venue jusqu’ici pour vous

excuser de l’attitude de votre père. Je suis surtout venue parce que je

voulais vous voir et vous parler, demain nous rentrons à Coimbra, j’ai eu

peur de ne pas trouver d’autre occasion. Le vent commence à souffler fort,

abritez-vous. Ne vous inquiétez pas pour moi. J’ai mal choisi l’endroit de

notre rencontre, j’aurais dû me souvenir que vous aviez été malade, que

vous aviez gardé le lit. Une grippe sans complication, même pas, un

refroidissement. Je ne reviendrai à Lisbonne que dans un mois, comme d’habitude, je ne saurai pas ce qui va se passer lundi. Je vous l’ai déjà dit,

c’est sans importance. Quand même, j’aimerais bien savoir. Je ne vois pas

comment. Écrivez-moi, je vais vous laisser mon adresse, non, écrivez-moi

plutôt poste restante, mon père pourrait se trouver à la maison à l’heure de

la distribution du courrier. Croyez-vous que ça en vaille la peine, une lettre

mystérieuse envoyée de Lisbonne sous le sceau du secret. Ne vous moquez

pas, cela me serait très pénible de devoir attendre un mois pour savoir ce

qui s’est passé, un mot suffit. D’accord, mais si vous ne recevez pas de

nouvelles, cela voudra dire que j’ai été jeté dans un sombre cachot, ou

enfermé dans la plus haute tour de ce royaume, d’où vous aurez la bonté de

venir me délivrer. Le pire n’est pas toujours sûr, et maintenant, je dois

partir, j’ai rendez-vous avec mon père, nous allons chez le médecin. La

main droite de Marcenda a aidé la gauche à sortir de la poche, elle a tendu

les deux mains, pourquoi a-t-elle fait cela, pour prendre congé la main

droite aurait suffi et les voilà réunies toutes deux au creux des mains de

Ricardo Reis, les vieux regardent et ne comprennent pas, Ce soir je

descendrai dîner, mais je me bornerai à saluer votre père de loin, je ne

m’approcherai pas, il sera ainsi plus à l’aise avec ses nouveaux amis

espagnols. J’allais vous le demander. De ne pas m’approcher. De venir

dîner dans la salle à manger, ainsi je pourrai vous voir. Marcenda, pourquoi

voulez-vous me voir, pour quelle raison. Je ne sais pas. Elle s’est éloignée, a

grimpé la pente, s’est arrêtée en haut pour mettre plus tranquillement sa

main dans sa poche, et a continué son chemin, sans se retourner. Ricardo

Reis regarde le fleuve, un énorme vapeur entre à cet instant, ce n’est pas le

Highland Brigade, celui-là, il a eu le temps de le connaître. Les deux vieux

discutaient. Il pourrait être son père, disait l’un. C’est sûrement une

aventure, disait l’autre. La seule chose que je n’ai pas compris, c’est ce que

ce type en noir faisait là pendant tout ce temps. Quel type. Celui qui est

appuyé contre les grilles. Je ne vois personne. Tu as besoin de lunettes. Et

toi tu es soûl. C’est toujours la même histoire avec les deux vieux, ils

commencent par discuter, se disputent, et pour finir restent assis chacun sur

son banc, avant de se réconcilier un instant plus tard. Ricardo Reis lâche la

grille, contourne les parterres, reprend la rue par laquelle il était venu. Jetant

par hasard un coup d’œil sur sa gauche, il voit une maison, avec un écriteau

au deuxième étage. Une rafale de vent secoue les palmiers. Les vieux se

sont levés. Il n’y a apparemment plus personne sur le Alto de Santa

Catarina.

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