L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 4
son ascension, le client est redescendu à la réception, encore haletant, il
prend un stylo et, sur la page rayée du registre, écrit ce qu’il est nécessaire
de savoir, ce qu’il prétend être, son nom, Ricardo Reis, son âge, quarante-
huit ans, né à Porto, célibataire, sa profession, médecin, sa dernière adresse,
Rio de Janeiro, Brésil, c’est de là qu’il vient, il a voyagé sur le Highland
Brigade. On dirait le début d’une confession, d’une autobiographie, tout
l’inconnu tient dans cette ligne manuscrite, le problème maintenant, c’est de
découvrir le reste. Le gérant, qui se tordait le cou pour suivre
l’enchaînement des lettres et tenter d’en déchiffrer le sens, croit à présent
savoir deux ou trois choses, et dit, Monsieur le docteur(4), ce n’est pas à
proprement parler obséquieux, on dirait plutôt une marque de distinction, la
reconnaissance d’un droit, d’un mérite, d’une qualité qu’il lui faut
immédiatement rétribuer, Mon nom est Salvador, je suis responsable de
l’hôtel, son gérant, si vous avez besoin de quelque chose, Monsieur le
docteur, il suffit de me le faire savoir. À quelle heure sert-on le dîner. Le
dîner est à huit heures, Monsieur le docteur, j’espère que notre cuisine vous
plaira, nous avons également des plats français. Le docteur Ricardo Reis a
manifesté d’un signe de tête son approbation, il a pris son imperméable et
son chapeau qu’il avait posés sur une chaise, et il s’est retiré.
Dans la chambre, porte ouverte, le garçon l’attendait. De l’entrée du
corridor, Ricardo Reis l’a aperçu. Il savait qu’en arrivant là, l’homme lui
tendrait une main dévouée mais quémandeuse à proportion de l’effort
fourni, et, tandis qu’il avançait, il a noté, il ne s’en était pas aperçu
auparavant, que toutes les portes étaient situées du même côté, de l’autre,
c’était le mur de la cage d’escalier, il songeait à cela comme à une chose
très importante qu’il ne devait surtout pas oublier, il était réellement très
fatigué. L’homme a pris le pourboire, l’a soupesé plus qu’il ne l’a regardé,
question d’habitude, et a paru si content qu’il a dit, Merci beaucoup,
monsieur le docteur. Impossible d’expliquer comment il l’avait appris,
n’ayant pu consulter le registre, il faut croire que les classes subalternes ne
le cèdent ni en pertinence ni en perspicacité aux personnes cultivées, à ceux
qui ont fait des études. Pimenta, lui, a simplement mal à une omoplate,
l’une des barres de la malle était mal ajustée, l’expérience, cette fois, n’a
servi à rien.
Ricardo Reis s’assied sur une chaise, jette un coup d’œil autour de lui,
c’est ici qu’il va vivre, combien de temps il ne le sait pas, il va peut-être louer une maison, installer un cabinet ou retourner au Brésil. Pour le
moment l’hôtel suffit, lieu neutre, sans compromis, lieu de transit et de vie
en attente. Derrière les rideaux, les fenêtres se sont illuminées brusquement,
on a allumé les réverbères. Il est soudain bien tard. Cette journée se
termine, ce qu’il en reste plane au loin sur la mer, et s’enfuit, il y a peu de
temps encore Ricardo Reis naviguait, l’horizon maintenant est à portée de
sa main, murs, meubles, miroir obscur où la lumière se reflète. La pulsation
profonde des machines du vapeur a fait place au chuchotement, au murmure
de la ville, six cent mille personnes qui soupirent, au loin un cri, maintenant
des pas discrets dans le couloir, une voix de femme qui dit, Je viens. Ces
mots, cette voix, une domestique sans doute. Il ouvre l’une des fenêtres,
regarde dehors. La pluie a cessé. L’air frais, mouillé par le vent qui a balayé
le fleuve entre dans la chambre, en chasse l’odeur de renfermé, odeur
comme de vêtements sales oubliés dans un tiroir, un hôtel n’est pas une
maison, il faut qu’il s’en souvienne, les odeurs s’y imprègnent, suée
d’insomnie de l’un, nuit d’amour d’un autre, ou bien encore l’odeur humide
d’un pardessus, celle poussiéreuse des chaussures brossées au moment du
départ, celle des domestiques qui viennent nettoyer les chambres, balayer,
on ne peut rien y faire, ce sont là les signes de notre humanité.
Il a laissé la fenêtre ouverte, s’en est allé ouvrir l’autre et en manches de
chemise, ragaillardi, toute sa vigueur retrouvée, il a commencé de défaire
les malles, les a vidées en moins d’une demi-heure, leur contenu passant
dans les meubles, dans les tiroirs de la commode, les chaussures dans le
placard approprié, les costumes sur les cintres de la penderie, sa trousse
noire de médecin dans le fond obscur de l’armoire et, sur une étagère, les
quelques livres qu’il avait emportés avec lui, une latinerie classique qu’il ne
lisait plus très souvent, des poètes anglais familiers, trois ou quatre auteurs
brésiliens, à peine une dizaine d’auteurs portugais, et au milieu de tout cela,
un ouvrage appartenant à la bibliothèque du Highland Brigade et qu’il avait
oublié de restituer avant de débarquer. Si, à cette heure, le bibliothécaire
irlandais a noté cette disparition, il a dû proférer de terribles accusations
contre la patrie lusitanienne, terre d’esclaves et de voleurs, comme disait
Byron, comme O’Brien doit dire aussi, broutilles ridicules qui sont pourtant
à l’origine des grands conflits mondiaux. Mais je suis innocent, je le jure,
c’est un simple oubli, rien de plus. Il posa le livre sur la table de nuit, un
jour, quand l’envie le prendra, il finira de le lire, son titre The God of
Labyrinth, son auteur, Herbert Quain, comme par hasard un Irlandais lui aussi, quant au nom, il est vraiment très singulier, car sans presque