L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 49
Dire que la nature est indifférente aux souffrances et aux angoisses des
hommes, c’est ne rien connaître aux hommes ni à la nature. Un chagrin,
aussi passager soit-il, une migraine, même supportable, bouleversent
immédiatement le cours des astres, perturbent la régularité des marées,
retardent l’apparition de la lune, et, surtout, sèment le désordre dans les
courants atmosphériques, le mouvement des nuages, qu’il manque un seul
tostão aux escudos rassemblés pour le règlement de la traite, et les vents se
lèvent aussitôt, les vannes du ciel s’ouvrent, la nature entière s’apitoie sur le
malheureux débiteur. Les sceptiques, ceux qui, faute de preuve, font
profession de douter de tout, diront que la proposition est indémontrable,
qu’une hirondelle égarée ne fait pas le printemps mais s’est trompée de
saison, et ils ne verront pas qu’on ne saurait interpréter autrement ce
mauvais temps qui dure depuis des mois ou des années, nous n’étions pas là
pour le voir, les ouragans, les déluges, les inondations, on a déjà
suffisamment parlé des gens de ce pays pour qu’on reconnaisse dans leurs
chagrins l’explication de l’irrégularité des météores, rappelons seulement
aux oublieux la rage des alentejanos(49), les varioles de Lebução et de
Fatela, le typhus de Valbom, et pour ne pas parler uniquement de maladies,
les deux cents personnes qui vivent sans lumière dans trois étages d’un
immeuble de Miragaia, à Porto, dorment au petit bonheur la chance et se
réveillent en criant, les femmes faisant la queue pour vider les seaux, à vous
d’imaginer le reste, il faut bien que l’imagination serve à quelque chose.
S’il en va réellement comme on vient de le démontrer, cette débauche
d’arbres arrachés, de toits emportés, de poteaux télégraphiques abattus est
le signe que Ricardo Reis se rend à la police le cœur serré, tenant son
chapeau comme si le typhon devait le lui arracher, s’il se met à pleuvoir
comme il vente, que Dieu nous protège. Le vent qui vient du sud remonte
en soufflant la rua do Alecrim, on a beau dire, c’est toujours plus efficace
que les saints qui ne savent nous aider qu’à descendre(50). On connaît déjà l’itinéraire, tourner devant l’église d’Encarnação, faire soixante pas jusqu’à
l’autre coin de rue, impossible de se tromper, le vent souffle maintenant de
front, est-ce lui qui entrave la marche ou les pieds qui refusent d’aller plus
loin, mais l’heure c’est l’heure, cet homme est la ponctualité en personne, il
n’est pas encore dix heures qu’il franchit déjà la fameuse porte et montre la
convocation qu’il a reçue, Veuillez vous présenter et il s’est présenté, le
chapeau à la main, un instant soulagé de ne plus sentir le vent, on l’a
expédié au premier étage et il s’y est rendu, portant la convocation devant
lui comme un chandelier éteint sans lequel il ne saurait où poser les pieds ni
se diriger, ce papier est un sort indéchiffrable, il avance, tel l’analphabète
qu’on enverrait au bourreau porteur de l’ordre Coupez-lui la tête, et qui irait
en chantant, peut-être parce qu’il s’est réveillé de bonne humeur, la nature
non plus ne sait pas lire, quand la hache séparera la tête du tronc, les astres
se rebelleront, mais il sera trop tard. Ricardo Reis est assis sur un banc, on
lui a dit d’attendre, et le voilà désemparé, on lui a retiré la convocation,
d’autres personnes attendent elles aussi, s’il s’agissait de la salle d’attente
d’un médecin tout le monde discuterait, mon problème c’est les poumons,
moi c’est le foie ou les reins, mais ce dont souffrent ces gens-là on l’ignore,
car ils se taisent, s’ils parlaient ils diraient, Je me sens mieux tout d’un
coup, je peux partir, ce serait une question bien sûr, rien de tel que le seuil
du dentiste pour guérir les rages de dents. Une demi-heure passa et l’on ne
venait toujours pas chercher Ricardo Reis, on ouvrait et fermait les portes,
les téléphones sonnaient, deux hommes s’arrêtèrent tout près, l’un d’eux dit
en riant bien haut, Il ne sait pas ce qui l’attend, puis ils disparurent tous
deux derrière une cloison, ils parlaient peut-être de moi, pensa Ricardo Reis
et il sentit son estomac se serrer, nous saurons au moins de quoi il se plaint.
Il portait la main à la poche de son gilet pour regarder l’heure à sa montre,
depuis combien de temps attendait-il, mais il suspendit son geste, il ne
voulait pas qu’on le vît s’impatienter. On l’appela enfin, mais pas à voix
haute, un homme entrouvrit la cloison, mû par un instinct de dignité, si la
dignité est un instinct, il ralentit l’allure, c’était le seul signe de protestation
déguisée qui fût à sa portée. Il suivit l’homme qui empestait l’oignon le
long d’un corridor sans fin avec des portes closes de part et d’autre, arrivé
tout au fond, le guide frappa légèrement à l’une d’elles, l’ouvrit, ordonna,
Entrez, et entra à sa suite. L’homme qui était assis à un bureau lui dit, Reste
ici, on peut avoir besoin de toi et, désignant une chaise à Ricardo Reis,
Asseyez-vous, et Ricardo Reis s’assit, nerveux, à présent irrité, l’humeur mauvaise, mais désarmé, Tout cela vise à m’intimider, songeait-il. Le type
du bureau prit la convocation, la lut avec lenteur, comme s’il n’avait de sa
vie vu semblable papier, puis il la posa délicatement sur le buvard vert en
lui jetant encore un dernier regard comme fait celui qui, craignant de
commettre une erreur, vérifie une dernière fois, maintenant oui, il est prêt,
Vos papiers, s’il vous plaît. Il a dit S’il vous plaît, et ces trois mots ont
apaisé la nervosité de Ricardo Reis, et si même ici une bonne éducation
permettait d’obtenir tout ce qu’on veut. Il sortit sa carte d’identité de son
portefeuille, se leva de sa chaise pour la tendre, et son chapeau tomba, il se
sentit ridicule, nerveux à nouveau. L’homme lut chacune des lignes de la
carte, compara le portrait avec le visage qu’il avait devant lui, prit quelques
notes, puis posa le petit livret fermé à côté de la convocation avec le même
soin. Un maniaque, se dit Ricardo Reis tout en répondant à voix haute à une
question, Oui monsieur, je suis médecin et je suis arrivé de Rio de Janeiro il
y a deux mois. Vous êtes resté à l’hôtel Bragança depuis votre arrivée. Oui
monsieur. Sur quel bateau avez-vous voyagé. Le Highland Brigade de la
Malle royale anglaise, j’ai débarqué à Lisbonne le vingt-neuf décembre.
Avez-vous voyagé seul ou accompagné. Seul. Vous êtes marié. Non
monsieur, je ne suis pas marié, mais j’aimerais que vous m’expliquiez pour
quelle raison j’ai été convoqué ici, pourquoi la police souhaite m’entendre
car je n’aurais jamais pensé être appelé un jour chez vous. Combien
d’années avez-vous vécu au Brésil. J’y suis allé en mille neuf cent dix-neuf,
j’aimerais connaître les raisons. Répondez uniquement à ce que l’on vous
demande, les raisons me regardent, c’est le meilleur moyen pour que tout se
passe bien entre nous. Oui monsieur. Puisque nous parlons de raisons, vous
êtes allé au Brésil pour une raison spéciale. J’ai émigré, c’est tout. En
général les médecins n’émigrent pas. Moi si. Pourquoi, il n’y avait pas de
malades ici. Si, mais je voulais connaître le Brésil, travailler là-bas, voilà
l’unique raison. Et maintenant vous êtes revenu. Oui, je suis revenu.
Pourquoi. Les émigrants portugais reviennent parfois. Du Brésil presque
jamais. Moi si. Ça ne se passait pas bien. Au contraire, j’avais même un bon
cabinet. Et vous êtes revenu. Oui, je suis revenu. Pour faire quoi, si vous
n’exercez pas la médecine. Comment savez-vous que je n’exerce pas. Je le
sais. Pour le moment je n’exerce pas, mais je pense ouvrir un cabinet,
trouver de nouvelles racines, mon pays est ici. Vous voulez dire que tout à
coup, après seize ans d’absence vous avez éprouvé la nostalgie de la patrie.
C’est cela, mais je persiste à ne pas comprendre quel est le but de cet interrogatoire. Il ne s’agit pas d’un interrogatoire, comme vous pouvez le
constater, vos déclarations ne sont pas enregistrées. Je comprends encore
moins. J’avais envie de vous connaître, un médecin portugais qui gagnait
bien sa vie au Brésil et qui revient seize ans après, qui vit dans un hôtel
depuis deux mois, ne travaille pas. Je vous ai déjà expliqué que je vais
recommencer à exercer. Où. Je n’ai pas encore cherché de cabinet, je dois
choisir scrupuleusement l’emplacement, ce ne sont pas des choses que l’on
décide à la légère. Dites-moi autre chose, avez-vous connu beaucoup de
monde à Rio de Janeiro, dans d’autres villes brésiliennes. Je n’ai pas
beaucoup voyagé, mes amis étaient tous de Rio. Quels amis. Vos questions
touchent à ma vie privée, je ne suis pas obligé de vous répondre ou alors
j’exige la présence de mon avocat. Vous avez un avocat. Non mais je peux
en engager un. Les avocats n’entrent pas dans cette maison, de plus,
monsieur le docteur, vous n’avez été accusé d’aucun crime, c’est seulement
une conversation. C’est peut-être une conversation, mais je ne l’ai pas
choisie et d’après la teneur des questions qui me sont posées, elle ressemble
davantage à un interrogatoire qu’à une conversation. Revenons à notre
propos concernant vos amis. Je ne vous répondrai pas. Monsieur le docteur
Ricardo Reis, à votre place je répondrais, ça vaudrait mieux pour vous, ça
éviterait de compliquer inutilement votre cas. Des Portugais, des Brésiliens,
des gens qui m’ont d’abord recherché en tant que médecin, et qui sont
devenus des relations, de celles qu’on établit dans la vie sociale, ça
n’avance à rien de vous donner des noms que vous ne connaissez pas. Vous
vous trompez, je connais beaucoup de noms. Je n’en dirai aucun. Très bien,
j’ai d’autres moyens de les connaître si besoin est. Comme vous voulez. Y
avait-il des militaires ou des politiciens parmi vos amis. Je n’ai jamais
fréquenté ces gens-là. Aucun militaire, aucun politicien. Je ne puis garantir
qu’ils n’aient pas eu affaire à moi en tant que médecin. Mais vous n’êtes
pas devenus amis. Il se trouve que non. D’aucun. Non monsieur, d’aucun.
Curieuse coïncidence. La vie est faite tout entière de coïncidences. Vous
étiez à Rio de Janeiro au moment où eut lieu la dernière révolte. Oui. Vous
ne trouvez pas qu’il s’agit là d’une autre coïncidence curieuse que d’être
revenu au Portugal immédiatement après une tentative de révolution. C’est
aussi curieux que de voir l’hôtel où je suis descendu rempli d’Espagnols à
la suite des élections qui viennent d’avoir lieu en Espagne. Ah, vous voulez
donc dire que vous avez fui le Brésil. Ce n’est pas ce que j’ai dit. Vous avez
comparé votre cas à celui des Espagnols qui sont venus au Portugal. C’était juste pour vous montrer qu’une cause produit toujours un effet. Et quelle a
été la cause de votre effet. Je vous l’ai déjà dit, la nostalgie du pays, j’ai
décidé de revenir. Vous voulez dire que ce n’est pas par peur que vous êtes
revenu. Peur de quoi. D’être ennuyé par les autorités de là-bas, par
exemple. Personne ne m’a ennuyé ni avant ni après la révolte. Les choses
prennent parfois du temps, nous ne vous avons nous-mêmes convoqué
qu’au bout de deux mois. Je me demande encore pourquoi. Dites-moi autre
chose, si les insurgés avaient gagné, vous seriez resté ou vous seriez revenu.
Comme je vous l’ai déjà dit, la raison de mon retour n’a rien à voir avec la
politique ou les révolutions, d’ailleurs ce n’est pas l’unique révolution qu’il
y ait eu au Brésil pendant le temps que j’y ai vécu. C’est une bonne
réponse, mais les révolutions ne sont pas toutes les mêmes et ne
revendiquent pas toutes la même chose. Je suis médecin, je ne sais rien et
ne veux rien savoir des révolutions, la seule chose qui m’intéresse ce sont
les malades. En ce moment, pas trop. Je vais m’y intéresser à nouveau.
Pendant tout le temps où vous avez séjourné au Brésil, avez-vous eu
quelquefois des problèmes avec les autorités. Je suis une personne
pacifique. Et ici, avez-vous renoué des liens d’amitié depuis votre arrivée.
Seize ans c’est suffisant pour oublier et être oublié. Vous n’avez pas
répondu à ma question. Je vous réponds, j’ai oublié et on m’a oublié, je n’ai
pas d’amis ici. Vous n’avez jamais songé à vous faire naturaliser brésilien.
Non monsieur. Trouvez-vous le Portugal différent de ce qu’il était quand
vous êtes parti au Brésil. Je ne saurais vous répondre, je ne suis pas encore
sorti de Lisbonne. Et Lisbonne, la trouvez-vous changée. Seize ans, ça
implique des changements. Les rues sont tranquilles. Oui, j’ai remarqué. Le
gouvernement de la Dictature nationale a mis le pays au travail. Je n’en
doute pas. C’est le patriotisme, le souci du bien commun, la nation d’abord.
C’est une bonne chose pour les Portugais. C’est une bonne chose pour vous,
car vous en faites partie. Je ne rejetterai pas la part qui m’incombe dans la
distribution des bénéfices, surtout maintenant qu’on est en train de créer des
soupes populaires. Vous n’êtes pas pauvre. Je peux le devenir. Dieu vous en
préserve. Merci, mais si une telle chose devait arriver, je retournerais au
Brésil. Il n’y aura pas de sitôt de révolution au Portugal, la dernière a eu
lieu il y a deux ans et elle s’est fort mal terminée pour ceux qui s’en
mêlèrent. Je ne comprends pas à quoi vous faites allusion, à partir de
maintenant je ne vous répondrai plus. Peu m’importe, je vous ai posé toutes
les questions. Puis-je me retirer. Oui, voici votre carte d’identité, Victor, accompagne monsieur le docteur jusqu’à la porte, Victor s’approcha,
Suivez-moi, sa bouche exhalait toujours une odeur d’oignon, Comment est-
ce possible se demanda Ricardo Reis, cette odeur à une pareille heure, si ça
se trouve c’est son petit déjeuner. Dans le couloir Victor lui dit, J’ai bien vu
que monsieur le docteur provoquait notre officier adjoint, heureusement il
était bien luné. Comment ça, je le provoquais. Vous avez refusé de
répondre, détourné la conversation, ce n’est pas bien, vous avez de la
chance notre officier adjoint a beaucoup de considération pour messieurs les
docteurs. Je ne sais toujours pas pourquoi on m’a ordonné de venir ici. Vous
n’avez pas besoin de le savoir, remerciez le ciel que tout se soit bien passé.
J’espère bien en avoir fini en effet, et définitivement. Ah, ça, on ne peut rien
garantir, bon, nous y voilà, Antunes, monsieur le docteur peut sortir, bonne
journée, monsieur le docteur, si vous avez besoin de quoi que ce soit, c’est
facile, demandez-moi, je suis Victor, il tendit la main, Ricardo Reis
l’effleura du bout des doigts, sentit qu’il allait être imprégné par cette odeur
d’oignon et son estomac se révulsa, Allons bon, voilà que je vais me mettre
à vomir, mais non, le vent vint le frapper au visage, le bouscula, chassa la
nausée. Sans qu’il sût comment la porte s’était refermée, il se retrouva dans
la rue. Avant que Ricardo Reis eût atteint le coin de l’église da Encarnação,
une violente trombe d’eau s’abattit, demain, les journaux diront que de
grosses averses sont tombées, pléonasme journalistique car une averse c’est
déjà une pluie grosse et intense, nous disions donc que des trombes d’eau
s’abattirent, et que les passants se réfugièrent tous sous les porches,
s’ébrouant comme des chiots mouillés, il n’y a pas un chat dehors, et moins
encore de chat enragé car il est bien connu que les chats détestent l’eau, seul
un homme descend le trottoir du côté du théâtre São Luis, il a certainement
rendez-vous et il est en retard, il avance le cœur aussi serré que celui de
Ricardo Reis tout à l’heure, voilà pourquoi il pleut si fort sur lui, la nature
pourrait se montrer solidaire d’une autre manière, en provoquant par
exemple un tremblement de terre qui engloutirait dans ses décombres Victor
et l’officier adjoint, les laissant pourrir jusqu’à ce que l’odeur d’oignon ait
disparu et qu’il n’y ait plus que des os bien propres, si tant est que cela soit
possible pour des corps de cette espèce.
Quand Ricardo Reis rentra à l’hôtel, son chapeau dégoulinait comme la
gouttière d’un toit, sa gabardine gouttait, transformé en gargouille, en
caricature, il n’avait plus rien de la dignité d’un médecin, quant à celle du
poète ni Salvador ni Pimenta ne pouvaient la deviner, d’ailleurs la pluie, justice céleste, tombe pour tout le monde. Il se rendit à la réception pour y
chercher sa clef. Oh là là, dans quel état êtes-vous, dit le gérant, le ton était
dubitatif mais la pensée transparaissait sous les mots, Dans quel état
reviens-tu réellement, comment t’ont-ils traité là-bas ou alors, plus
dramatique, Je ne m’attendais pas à te revoir de sitôt. Si nous tutoyons Dieu
en lui attribuant une majuscule, quelle liberté ne prend-on pas mentalement
avec un client soupçonné d’actes subversifs, passés et futurs. Ricardo Reis
répondit simplement à ce que ses oreilles avaient perçu, se bornant à
murmurer, Quelle averse, et il se précipita dans l’escalier, aspergeant le
tapis au passage, bientôt Lidia n’aurait qu’à le suivre à la trace, branchette
cassée, herbe froissée, l’imagination nous entraînant nous voici dans le
sertão ou la forêt vierge, alors que nous sommes en réalité dans le couloir
qui conduit à la chambre deux cent un, Alors comment ça s’est passé, est-ce
qu’ils vous ont fait mal, et Ricardo Reis répondit, Non, quelle idée, tout
s’est bien passé, ce sont des gens très bien élevés, très corrects, ils vous font
asseoir. Mais pourquoi donc vous ont-ils obligé à aller là-bas. Il semble que
ce soit la coutume quand des gens arrivent de l’étranger après tant d’années,
ils veulent savoir si nous allons bien, s’il ne nous manque rien. Vous vous
moquez de moi, ce n’est pas ce que mon frère m’a dit. Tu as raison, je
plaisantais, mais sois tranquille, tout s’est bien passé, ils voulaient
seulement savoir pourquoi je suis rentré du Brésil, ce que je faisais là-bas,
quels sont mes projets ici. Ça aussi alors ils peuvent le demander. J’ai
comme l’impression qu’ils peuvent tout demander, et maintenant sauve-toi,
je dois me changer pour le déjeuner. Dans la salle à manger, le maître
d’hôtel, Afonso de son prénom, l’accompagna à sa table, se tenant un peu
plus à distance qu’il n’était nécessaire mais Ramon, qui ces derniers jours
l’avait servi de cette manière, en s’éloignant immédiatement pour aller
servir d’autres clients moins pestiférés, prit son temps pour verser la louche
de soupe, Un fumet capable de réveiller un mort, monsieur le docteur, et
c’était vrai, après ce relent d’oignon, n’importe quelle odeur était un
parfum, Il faudrait définir une théorie des odeurs, songea Ricardo Reis,
quelle est notre odeur pour chacun et à chaque instant, pour Salvador, je
sens encore mauvais, Ramon me supporte de nouveau, quant à Lidia, ô le
beau leurre et le piètre odorat, pour elle, je suis couvert de roses. En entrant,
il salua Don Lorenzo et Don Alonso, mais aussi Don Camilo arrivé depuis
trois jours, malgré leurs manœuvres d’approche il se réfugia dans une
réserve discrète, ce qu’il sait de la situation en Espagne, il l’a entendu dire ici, d’une table à l’autre, ou par les journaux, abondantes moissons de