L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 15 sur 51

Pages du PDF

L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 19

D’accord Ramon, qu’advienne donc le jour des rois(19), mais Ramon n’a

pas saisi le jeu de mots. Il n’est pas encore dix heures, le temps se traîne, la

vieille année résiste. Ricardo Reis regarde la table où, deux jours plus tôt, il

a aperçu le docteur Sampaio et sa fille Marcenda, et une vague tristesse le

gagne, s’ils étaient ici aujourd’hui, ils pourraient discuter, l’occasion s’y

prête à merveille, seuls clients en cette nuit de fin et de commencement. Il

revoit le geste poignant de la jeune fille saisissant sa main inerte, sa petite

main précieuse, pour la poser sur la table, quant à l’autre, saine et agile, elle

aide sa sœur, mais elle a sa vie à elle, elle est indépendante, elle ne peut pas

toujours l’assister, c’est elle par exemple qui serre les mains au moment des

présentations, Marcenda Sampaio, Ricardo Reis, la main droite du médecin,

la main droite de la jeune fille de Coimbra, la main gauche de Ricardo Reis

pourrait s’approcher et, si elle le voulait, participer à la rencontre, mais sa

main gauche à elle continuera de pendre le long du corps, exactement

comme si elle n’existait pas. Ricardo Reis sent les larmes lui monter aux

yeux, dire que certains médisent encore sur le compte des médecins, les

accusant d’être des cœurs secs parce qu’ils ont l’habitude de la maladie et

des malheurs, or celui-ci dément l’assertion, sans doute parce qu’il est

poète, encore que de l’espèce sceptique, comme on a déjà pu le constater.

Ricardo Reis s’est perdu dans ses méditations, certaines d’entre elles

particulièrement difficiles à élucider pour ceux qui, comme nous, ne les

partagent pas, et Ramon, qui sait parfaitement distinguer les unes des

autres, demande, Désirez-vous autre chose, monsieur le docteur, la formule

est courtoise, elle signifie pourtant exactement le contraire de ce qu’on

entend et sollicite une réponse négative, comme nous nous comprenons

toujours parfaitement, les demi-mots suffisent, Ricardo Reis se lève,

souhaite une bonne nuit et une heureuse année à Ramon, en passant devant

la réception, il répète ses souhaits à l’adresse de Salvador, accentuant à

peine le salut et les bons vœux, le sentiment est le même, seule sa

manifestation est plus explicite, car enfin, il est le gérant. Fatigué, Ricardo

Reis monte lentement l’escalier, semblable au personnage d’une comédie de

second ordre, ou à celui d’un de ces dessins où l’on voit la vieille année

couverte de rides et de cheveux blancs disparaître, son sablier vide, dans les

ténèbres profondes du temps passé, tandis que l’année nouvelle, dodue

comme les enfants nourris à la farine lactée, s’approche dans un rayon de

lumière, comme si elle nous invitait à une danse des heures, et déclare d’un ton infantile, Je suis l’année mille neuf cent trente-six, venez avec moi,