L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 37 sur 51

Pages du PDF

L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 53

disent qu’elles ont de bons maris, et ça me fait réfléchir. Tu crois que ce ne

sont pas de bons maris. Pour moi non. Qu’est-ce qu’un bon mari pour toi. Je

ne sais pas. Tu es difficile à satisfaire. Ce n’est pas ça, ce que j’ai pour le

moment me suffit, être couchée ici, sans aucun avenir. Je serai toujours ton

ami. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve. Alors tu doutes de

rester toujours mon amie. Oh moi, c’est autre chose. Explique-toi mieux. Je

ne sais pas expliquer, si je savais expliquer ça, je saurais tout expliquer. Tu

expliques beaucoup mieux que tu ne crois. Je ne suis qu’une illettrée. Tu

sais lire et écrire. Mal, lire ça va encore, mais quand j’écris je fais beaucoup

de fautes. Ricardo Reis la serra contre lui, elle l’enlaça, la conversation les

avait doucement rapprochés d’une émotion indéfinissable, presque

douloureuse, c’est pourquoi ils firent si délicatement ce qu’ils firent ensuite

et que nul n’ignore.

Les jours suivants, Ricardo Reis se mit en quête d’une maison. Il partait

le matin, rentrait à la nuit tombée, déjeunait et dînait dehors, les pages

d’annonces du Diario de noticias(53) lui servaient de guide mais il n’allait

pas loin, les quartiers périphériques n’étaient pas à son goût, il aurait détesté

aller vivre du côté de la rua dos Herois de Quionga par exemple, ou à

Moraes Soares où l’on venait d’inaugurer des appartements peu coûteux,

cinq ou six pièces, loyer réellement bas, entre cent soixante-cinq et deux

cent quarante escudos mensuels, on ne les lui aurait pas proposés, et de

toute façon il n’en aurait pas voulu, trop loin de la Baixa et sans vue sur le

fleuve. Il recherchait de préférence des maisons meublées et on le

comprend, comment un homme seul pourrait-il savoir tout ce dont on a

besoin dans une maison, meubles, linge, vaisselle, impossible d’imaginer

Lidia entrant et sortant des boutiques en sa compagnie et lui donnant son

avis, la pauvre, quant à Marcenda, même si elle était ici et que son père y

consentît, que saurait-elle de cet aspect de la vie, en matière de maisons elle

ne connaît que la sienne qui n’est en vérité pas la sienne au sens précis du

terme, c’est-à-dire lui appartenant et tenue par elle, et ce sont les deux

seules femmes que connaît Ricardo Reis, Fernando Pessoa a exagéré quand

il l’a appelé Don Juan. Ce n’est finalement pas si facile de quitter l’hôtel.

La vie, n’importe quelle vie, sécrète ses liens propres qui diffèrent d’une vie

à l’autre et entraînent une inertie intrinsèque, incompréhensible pour le

critique qui observe de l’extérieur, fidèle à ses propres lois, elles-mêmes

inaccessibles à la compréhension de l’observé, enfin, contentons-nous du peu que nous sommes capables de comprendre de la vie des autres, ils nous