Le Cri des oiseaux fous
Un billet d’amour
— Toi, t’as de la chance de ne pas connaître la peur, dis-je en claquant la porte.
Carl-Henri me fait un sourire triste et amical. Clitandre n’a toujours pas ouvert les yeux. Celui-là mourra sans prendre la peine d’ouvrir les yeux pour accueillir la mort. Jean-Robert fait démarrer la voiture en trombe. Je regarde un moment la petite Honda noire filer toute seule sous le soleil implacable de ce jour maudit. Le jour de la mort de Gasner. Je viens de me séparer d’un groupe de copains avec qui j’ai contribué, d’une certaine manière, ces dernières années, à changer le visage de la presse haïtienne. J’applaudis leur tempérament, mais je suis trop lâche pour me précipiter sans analyse préalable dans ce qui est visiblement un piège à rats. Qui nous dit que le massacre est terminé ? La mort de Gasner n’est peut-être qu’un signal pour un bain de sang national.
Un billet d’amour (2 h 58)
Je suis entré machinalement dans l’édifice un peu vétuste du Lycée des jeunes filles. Le Conservatoire d’art dramatique emprunte les locaux du lycée, le soir, après les classes, pour les répétitions théâtrales. Mlle Paret, la secrétaire, comme dans tous les vaudevilles, est amoureuse du directeur du Conservatoire. Tout le monde est au courant de cet interminable feuilleton. Mlle Paret (elle insiste pour qu’on l’appelle mademoiselle, malgré ses soixante ans bien sonnés) me fait un pâle sourire. Je suis debout en face d’elle, attendant qu’elle ait fini d’écrire son fiévreux billet d’amour à M. Résil. Même le dernier arrivé ici connaît cette écriture pointue. Les lettres sont serrées les unes contre les autres comme si elles avaient peur d’avoir froid. Elle écrit d’un jet, sans rature. Finalement, elle signe d’un trait rageur, où se trouve concentrée toute sa frustration, Belinda. D’autres fois, il lui arrive de signer simplement Bébé. Faut dire que pour nous, les étudiants du Conservatoire, et cela depuis toujours, elle est la Rose Fanée, du titre de ce poème qui lui a permis de gagner le premier prix du Conservatoire il y a plus de quarante ans. Elle plie, comme toujours, le billet en quatre avant de vous le donner. Elle a quatre ou cinq messagers qu’elle appelle ses pages. Je suis l’un d’eux.
— Remettez-le en main propre à M. Résil. C’est une note à propos de la répétition d’hier.
M. Résil s’est contenté de la rouler en boule avant de la lancer au panier. Quelle vie cruelle lle ! Gasner est mort et M Paret, qu’il aimait bien, continue à tricoter ses billets doux pour un M. Résil qui ne prend même pas la peine de les lire. Étant un des pages choisis par Mlle Paret, je connais parfaitement la pièce mais, je ne sais pas pourquoi, je me sens ému, aujourd’hui, jusqu’aux larmes. Alors que je n’en ai pas encore versé une seule sur la mort de Gasner. Peut-être est-ce la mort de Gasner (je dois répéter cette nouvelle plusieurs fois pour me convaincre de sa véracité) qui me rend si sensible. Je n’avais jamais trouvé émouvant le petit manège de Mlle Paret et là, je ne sais plus sur qui je pleure. Est-ce sur l’existence de Mlle Paret ou sur la mort de Gasner ? Je ne sais même pas qui mérite des larmes. Gasner qui a eu la tête fracassée ce matin, ou M lle Paret dont on piétine le cœur, ici, depuis plus de trente ans. Des générations d’étudiants du Conservatoire se sont moquées de Mlle Paret, dont le seul tort est d’aimer sans être aimée en retour. M. Résil se ridiculise lui aussi en faisant la cour discrètement (ce qu’il croit), chaque année, à une nouvelle fille. Je ne sais pourquoi l’action de M. Résil paraît, aux yeux des étudiants, moins ridicule que celle de Mlle lle Paret. Peut-être que le fait que M Paret soit follement amoureuse d’un homme ridicule la rend-elle doublement ridicule. La seule question qui reste est celle-ci : quelqu’un qui aime peut-il être ridicule ? Pourquoi l’amour semble-t-il parfois ridicule, tandis que la mort ne l’est jamais ? Je suis donc allé, en présence de M. Résil, ramasser le billet doux du panier.
— Donnez-moi ça, dit-il.
— Non.
— C’est à moi.
— Ce n’est plus à vous, monsieur.
Qu’est-ce qui m’a pris d’affronter M. Résil ? Il fut, il y a quelques années, mon professeur de théâtre le plus passionné. Je lui garde encore un peu de respect de m’avoir fait connaître Musset, son favori. Et puis, ce n’est pas mon style d’affronter ainsi les gens, surtout quelqu’un d’assez respectable. J’analyse sans arrêt les gens, il est vrai, mais je porte rarement un jugement définitif sur eux. Disons que je n’en tire aucune conséquence. Suis-je lâche ? Peut-être, mais je sais aussi que je suis capable de grande colère en présence de ce que je pense être une injustice. Je déteste l’ironie, le sarcasme, ou qu’on se moque des gens dans leur dos. Ce trait de caractère, je le tiens de ma grand-mère. Pour elle, c’est simple : tout ce qui se fait dans la lumière est un acte de courage, et ce qui se fait dans l’obscurité ne peut être que de la lâcheté. Malgré toute cette éducation assez stricte sur la manière de se conduire dans la vie, il m’arrive très rarement d’oser affronter les gens face à face. Je ne suis pas un timide. Simplement, je n’aime pas lire la peur ou la lâcheté dans les yeux de mon vis-à-vis. Aujourd’hui, c’est plutôt exceptionnel, j’ai l’impression de devenir enragé. En un seul après-midi, j’ai attrapé un interne par le collet ; ensuite, j’ai confronté mes bons camarades de l’Hebdo ; et maintenant, j’attaque M. Résil sur une affaire qui ne regarde lle a priori que lui et M Paret.