Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 36 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Cinéma

— Cette histoire, j’ai l’impression, vous a marqué.

— Elle a changé toute ma vie. Depuis, je crois à tout ce qu’on me raconte. Tout. Tout ce qu’on me dit. Les pires conneries. De peur de passer pour un con à nouveau. Et les gens en ont profité. Ils ont abusé de moi. Ils m’ont dépouillé de tout ce que j’avais. Ma maison, ma femme, mes enfants. Je passe mon temps à rechercher cet homme. Comment le reconnaître ? Je n’avais pas prêté attention à lui. J’ai oublié son visage. Il était si ordinaire. Il ressemblait tellement à n’importe qui. Mais il était doté d’immenses pouvoirs. Lui seul pourrait trouver pour moi la sortie du labyrinthe du temps.

Il respire profondément, comme un nageur avant de faire son plongeon.

— Avec le temps, je suis arrivé à la conclusion que ce n’est pas lui le personnage le plus important de l’histoire…

— Ah bon ? Qui est-ce ? dis-je, intéressé par ce nouveau développement.

— C’est l’autre. Celui qui a immédiatement cru en lui. Ton père. Je me suis toujours demandé comment un homme intelligent et raisonnable comme ton père avait pu faire confiance à un type si ordinaire. C’est ça qui est vraiment étonnant. La raison, c’est que ton père était un homme exceptionnel. Il gardait contact avec les deux mondes.

— Quels mondes ?

— Le monde de la raison, de la logique, et celui du surnaturel, de l’invisible. Très peu de gens ont accès à deux mondes parallèles en même temps. Généralement, on finit par faire un choix.

— Et vous, dans quel monde vivez-vous ?

— Mon problème est que je ne le sais pas.

Un long moment de silence.

— Je dois partir maintenant, dit-il en se levant. Tu peux passer la nuit ici, lance-t-il en me faisant l’offrande de son banc.

 

Cinéma (10 h 13)

Je suis toujours assis sur le banc, encore sous le choc de mon étrange rencontre. La dernière séance vient de se terminer et le Rex déverse son public sur le Champ-de-Mars. L’Enfer des hommes, avec Audie Murphy, est toujours à l’affiche. Ce film repasse périodiquement dans cette salle. Je ne sais pas combien de fois je l’ai vu. La dernière fois, il y avait un couple assis derrière moi qui n’arrêtait pas de commenter le film. La femme pleurait sans cesse en voyant tous ces hommes mourir. Elle disait : « Mais ils vont tous mourir. » Et elle pleurait. De vraies grosses larmes. Et ça reniflait dans mon dos. L’homme la consolait. Elle se mouchait. Un temps. Bon, j’entre dans le film. J’oublie le couple derrière moi. Quand on va voir un mélodrame sentimental (ce qui n’est pas mon genre), on s’attend à de tels débordements, mais là, c’était un vrai film de guerre. Un film joué par des durs et fait pour les durs. Le feu de la guerre. De nouveaux morts. Et de nouvelles jérémiades derrière moi. C’est à croire qu’on ne lui avait pas dit que c’était un film de guerre. Je déteste les gens qui entrent dans une salle de cinéma sans savoir au moins quel genre de film ils sont venus voir. Le titre de celui-ci, L’Enfer des hommes, donnait pourtant une assez bonne indication sur la nature du film. La femme continuait à pleurer et le type continuait à la consoler. Il lui parlait longuement tout bas. Elle a fini par accepter que c’est ainsi dans les films de guerre. Il lui a tout expliqué à propos de la guerre, du cinéma, des hommes. Elle hochait la tête, acquiesçant à tout. J’ai eu droit à une paix royale pendant un bonne demi-heure. Puis, une nouvelle crise de larmes, sans raison apparente. Mais qu’est-ce qui se passe cette fois ? Si j’ai bien compris, elle pleurait le sort de tous ces pères de famille obligés de ramper ainsi dans cette boue noire et puante, simplement pour pouvoir subvenir aux besoins de leur progéniture. Alors là, c’était le bouquet. L’intrusion de la vraie vie dans le cinéma. Comme j’avais déjà vu le film plusieurs fois, je me suis levé et j’ai quitté la salle. Depuis ce soir-là, je ne suis plus retourné au Rex. Les mauvaises langues disent qu’il y a des films qui finissent ainsi leur carrière en Haïti. Et que chaque cinéma a son film fétiche. Le Rex garde la part du lion avec L’Enfer des hommes.

Le Palace, qui se trouve juste derrière moi, à proximité du musée du Collège Saint-Pierre, ne cesse de repasser Les Amants, avec Jeanne Moreau. C’est un coquet petit cinéma qui fonctionne comme un club privé. On y rencontre les mêmes clients venant voir les mêmes films depuis des années. Mais surtout Les Amants. Une fois, je me suis retrouvé entre un couple « pas légitime ». Ils s’étaient arrangés pour me placer entre eux et ils se caressaient sans faire attention à moi. J’avais l’impression d’être en pleine partouze, sauf que je n’avais pas le droit de toucher. Un truc dingue. Elle devait se sentir surveillée, car elle n’arrêtait pas de regarder dans la salle, entre deux baisers, pour voir si personne ne l’avait remarquée. Le type s’en foutait éperdument. Tout ce qui l’intéressait, c’était de la peloter. Ils avaient dû voir ce film plusieurs fois déjà parce qu’ils n’ont pas jeté un seul regard vers l’écran. Moi, j’étais pris entre les amants à regarder Les Amants.

Le Paramount, mon cinéma préféré, se trouve en face de moi, de l’autre côté de la place. Son film fétiche est La Religieuse. On ne peut pas aller au Paramount toute sa vie, comme moi, sans voir La Religieuse au moins dix fois. Je me souviens du jour où ce type est sorti en colère, au tout début du film, en criant son mépris pour cette salope de Jeanne Moreau qu’il venait de voir, pas plus tard que la veille, au Palace, dans Les Amants, et qui essayait maintenant de se faire passer pour une religieuse. Il entendait protester auprès de la direction et se faire rembourser à la caisse. Heureusement qu’il avait vu cette Moreau au Palais la veille, sinon il aurait avalé, comme le dernier des nigauds, « ce mensonge éhonté, cette mascarade, ce travestissement ». Il a finalement quitté la salle dans une colère si convaincante qu’une dizaine de personnes l’ont suivi.

Le Capitol a toujours aimé Mama Dolorès. Je suis la seule personne dans cette ville à n’avoir jamais vu Mama Dolorès. Plutôt mourir que de voir ce film. Disons que je préférerais voir cent fois La Porteuse de pain au Montparnasse.

Le Montparnasse est un petit cinéma très populaire situé en plein centre du marché Salomon, et fréquenté par le public du marché. Ce qui fait que certaines fois, on n’arrive pas à savoir si on est au cinéma ou dans un marché. On peut voir des scènes très émouvantes dans La Porteuse de pain, mais il n’est pas rare d’entendre, au moment le plus dramatique du film, une discussion terrible à propos du prix du sac de charbon ou de la livre de riz. Alors la salle, au lieu de faire silence pour écouter le film, prête plutôt l’oreille au marchandage qui se fait à l’arrière. C’est que tout le monde veut savoir quel sera demain matin le prix de la livre de riz. C’est une question vitale. Cependant, ce ne serait pas bien de jeter l’enfant avec l’eau du bain… Un jour, j’ai entendu quelqu’un pleurer au Montparnasse pendant une représentation de La Porteuse de pain. Il a suffi d’un seul juste pour sauver le Montparnasse.

Le Lido a toujours passé le même et unique film : El Caballero Blanco (dans sa version espagnole, tout en signalant à ses fidèles clients que la version française arrivera sous peu, mais cela fait plus de dix ans qu’on l’attend). Le Lido est situé dans la zone la plus bruyante de la ville, sur l’avenue Jean-Jacques Dessalines. Aux heures de pointe, on peut entendre de la salle le bruit de la circulation intense (surtout les klaxons des taps-taps). Le Lido est quand même le seul cinéma au monde qui ne présente qu’un seul film. Que faut-il dire : « On va au Lido » ou « On va voir El Caballero Blanco » ? Dans tous les cas, les gens vont savoir où vous comptez passer l’après-midi. Il paraît que c’est une histoire d’amour : le propriétaire de la salle a vu, un jour, un film, El Caballero Blanco, qui l’a si émerveillé qu’il a fait construire un cinéma pour le projeter. Au début, il était toujours seul à regarder le film. Petit à petit, les gens sont venus et, maintenant, les trois séances affichent toujours complet. On voit souvent le propriétaire, debout à la porte, vêtu d’un costume blanc de cow-boy. Nombreux sont ceux qui ont appris l’espagnol en venant voir ce film mais, pour les travaux pratiques, il est conseillé d’aller voir Mercedes, au Brise-de-Mer.

C’est quand même le stade Sylvio-Cator qui rassemble la plus grande foule, avec un prix d’entrée (cinquante centimes) plus qu’abordable. Dans ce stade de football, qui se convertit, après les matchs, en salle de cinéma en plein air, on passe chaque Vendredi saint le même film : Marie-Madeleine, la pécheresse. Le public est toujours nettement divisé, comme pour un match de football. Les femmes viennent pleurer l’agonie et la mort du Christ. Les hommes viennent reluquer les formes si sensuelles de la scandaleuse Marie-Madeleine. Les enfants sont obligés de prendre le parti des femmes. Ma mère essayait toujours avec plus ou moins de succès d’attirer mon attention sur l’enseignement du Christ, alors que je ne quittais pas Marie-Madeleine des yeux. Les hommes applaudissaient à chaque apparition de la pécheresse. Ma mère en était désolée. Comment élever décemment un enfant quand des adultes irresponsables n’arrivent pas à se contrôler ? J’étais très troublé par tout ce qui se passait autour de moi. D’un côté, ma mère tentait vainement (car plus tard je serai un assidu du Brise-de-Mer) de me mettre en garde contre ce genre de femme et, de l’autre côté, je voyais très bien les hommes baver rien qu’à voir la pécheresse. C’était un combat inégal qu’aucune mère n’aurait pu gagner.