Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 57 sur 59

Pages du PDF

Le Cri des oiseaux fous

La gifle

La gifle (6 h 06)

Je grimpe dans le premier tap-tap qui va du côté de l’aéroport. Foule. Des gens attendent depuis une demi-heure. Pas assez de taps-taps pour tout le monde. On se lève très tôt dans cette zone. Martissant, Carrefour, Fontamara, Gressier, Rivière-Froide, ces quartiers qui fournissent la moitié des ouvriers du parc industriel, près de l’aéroport. Les taps-taps débordent d’ouvriers et d’élèves. Les élèves vont, pour la plupart, du côté du Champ-de-Mars où se concentrent un bon quart des écoles de Port-au-Prince. Chaque matin, entre cinq et huit heures, les taps-taps régurgitent plus de deux à trois cent mille personnes sur Port-au-Prince. Et ça crie, ça parle, ça hurle, ça se bat, ça chante, ça prie, ça s’insulte. Tout le peuple des quartiers du sud débarque à Port-au-Prince. La pagaille totale. Une énergie incroyable. Tous les espoirs sont permis. Chaque jour apporte sa ration de chances à prendre. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain. Hier ne compte déjà plus, n’a jamais compté. Hier n’existe pas. Tout se passe entre aujourd’hui et demain. La vie roule, dans cette région, à une vitesse infernale. Cette foule enterre ses morts à un rythme de carnaval. En dansant. On pleure, on danse, puis on passe à autre chose. La vie n’attend pas. À cinq heures du matin, tout le monde est déjà en sueur. Et la conversation n’est plus sur Gasner, comme hier. Ils ne savent pas encore pour Ézéquiel. Je vois passer la petite Honda noire avec mes camarades de l’Hebdo. Ils vont sûrement au local du journal, à Fontamara, préparer un numéro spécial sur Gasner. Et moi qui prends la direction opposée, en route vers un autre destin. Ils ont la tête pleine des projets à mener, des enquêtes à faire, des pistes à suivre, des monstres à affronter. Ont-ils trouvé celui qu’ils cherchaient tant cette nuit ? Dire que moi, qui ne voulais rien chercher, je suis tombé dans l’antichambre du diable, le réseau des tueurs du régime (Papa et Baby Doc). Je regarde un long moment la petite Honda noire se faufiler à travers la multitude de taps-taps bariolés. À partir de cette seconde, elle n’existera plus que dans mon imagination. J’ai l’impression qu’elle cheminera longtemps encore dans mon esprit avec, dans son sein, mes quatre camarades, trois vivants et un mort : Clitandre, Jean-Robert, Carl-Henri et Gasner. Il fut un temps où je voulais changer le pays, à ma manière. Maintenant, il me faut changer de pays. Changer Haïti à partir de l’étranger ? Voilà la première illusion qu’il me faudra extirper de moi. Ce sera plutôt à moi de changer. Qu’est-ce qui est le plus difficile : essayer de changer un pays ou essayer de se changer soi-même ? Je n’ai pas la réponse à cette terrifiante question. Tout ce que je peux dire c’est que, si on peut fuir un pays, il est impossible d’échapper à soi-même. Haïti est devenu un pays qui change de pôle d’intérêt chaque matin. Hier, c’était Gasner (pour moi, ce sera Gasner toute ma vie). Ce matin, c’est le gendarme qui a tué Bobo.

— Que s’est-il passé ? demande d’une voix voilée d’anxiété la dame assise en face de moi. On m’a dit qu’ils partageaient la même maîtresse. C’est toujours une histoire de femme, lance-t-elle sans lever la tête du mouchoir qu’elle est en train de broder.

— Ah non ! dit un homme assis à l’autre bout, ce n’est pas du tout cela. Bobo avait giflé le gendarme dans l’après-midi, sans accorder trop d’importance à son acte. C’est normal pour lui de gifler les gens. Il passe son temps à gifler même les marchandes.

— Pourquoi les marchandes ? demande la femme.

— C’est lui qui s’occupe de taxer tous les marchés de Port-au-Prince.

— Tu veux dire de les saigner, corrige une autre dame en train de lire la Bible.

— Il détruit avec son bâton, un vrai cocomacaque, les marchandises de celles qui refusent de payer une troisième fois des taxes pour les mêmes marchandises.

— Ô Babylone, trois fois Babylone, s’écrie la femme à la Bible.

— Raconte vite l’histoire, je vais descendre dans cinq minutes, dit un homme.

— Que fait le gendarme ? demande la femme en face de moi.

— Madame, dit l’homme qui s’apprête à descendre, laissez-le raconter l’histoire.

— Ne me bousculez pas, répond celle-ci du tac au tac, si vous voulez entendre toute l’histoire, vous n’avez qu’à descendre un peu plus loin.

— Le gendarme n’a rien fait, pour répondre à votre question, madame. Il est simplement allé déposer une plainte au grand quartier général contre Bobo. Son colonel lui a fait comprendre qu’il devait s’estimer heureux de n’avoir pas reçu deux balles dans la tête au lieu d’une innocente gifle.

— C’est ce qu’il a dit ! s’étonne la grosse dame en train de broder.

— Mais Seigneur ! est-ce qu’on va le laisser finir l’histoire.

En guise de réponse à cette agression, la grosse femme se contente d’un long soupir.

— Malgré tout, continue l’homme qui rapporte les faits, un sergent a pu enregistrer sa plainte. Le gendarme n’a rien dit de plus. Il est rentré chez lui, n’a pas touché à son repas et a passé tout l’après-midi à lire sa Bible.

— Amen !

— Il s’est levé vers huit heures du soir, il a bu simplement une grande tasse de café, très noir et très amer, s’est rasé et, vêtu de son uniforme militaire, il est sorti vers onze heures.

— Excusez-moi, dit l’homme pourtant pressé, j’aimerais savoir comment vous avez fait pour connaître tous ces détails.

— C’est ce que j’allais justement lui demander, dit la grosse femme en train de broder.

— C’est que mon cousin habite en face de chez lui.

— Ah bon ! je comprends maintenant, dit la femme en train de lire la Bible.

— Où ça ? demande l’homme à l’autre bout du banc, qui écoutait attentivement l’histoire.

— À Carrefour-Feuilles.

— Moi aussi, j’ai habité à Carrefour-Feuilles, dit la grosse femme en train de broder. D’ailleurs, ma sœur y habite toujours et, ce soir, je saurai tous les détails de cette histoire, des choses que personne ne peut savoir parce que ma sœur, c’est quelqu’un qui…

— Mais arrêtez donc ! On n’a pas envie de connaître votre vie, madame. On parle du gendarme qui a tué Bobo. C’est lui la vedette, aujourd’hui, pas vous, lance l’homme assis au fond de la fourgonnette.

— Quand est-ce qu’il va le tuer pour qu’on en finisse une fois pour toutes avec ces suppôts de Satan ? jette rageusement la dame en train de lire la Bible.

— Attendez, madame, lui réplique celle en face de moi. On sait maintenant qu’il va le tuer. Ce qu’on ignore, ce sont les détails de l’affaire et moi, c’est tout ce que j’aime dans une histoire, les détails bien juteux.

— Elle se croit au cinéma, celle-là ! lance une adolescente en uniforme à carreaux blanc et noir du collège classique qui prêtait une oreille distraite à la conversation.

Tout le monde rit.

— Ce n’est pas une plaisanterie, dit l’homme assis au bout du banc, c’est un véritable drame. Vous autres, Haïtiens, vous prenez tout à la rigolade. Le gendarme qui nous a sauvés de ce monstre est en ce moment en prison…

— Je ne savais pas qu’on l’avait arrêté, dit la dame en refermant sa Bible. On ne devrait pas mettre en prison un tel homme. Au contraire…

— C’est la procédure, madame, dit un homme qui n’avait pas jusque-là pris part à la discussion.

Silence de mort dans le tap-tap. Tout le monde pense, en ce moment, la même chose : cet homme est un tonton macoute en civil.

— Oh ! dit l’homme pressé, sonnez le chauffeur pour moi, je dois descendre ici.

— Moi aussi, dit la grosse dame en rangeant dans une petite boîte en fer-blanc ses accessoires de broderie.

— Moi aussi, je dois descendre ici, dit l’autre femme en glissant sa Bible dans son sac noir.

— Je viens de me rappeler que je dois voir un ami dans le coin, dit en descendant l’homme qui était assis au fond du tap-tap.

Il ne reste plus que nous trois : l’adolescente du collège classique, moi et le tonton macoute. Brusquement, celui-ci se met à rire en se tenant le ventre, tombant presque du banc.

— Ils ont tous pensé que j’étais un tonton macoute. Ce pays ne changera jamais, car les gens sont trop lâches. La souris danse seulement quand le chat dort.

Le tap-tap continue son chemin en direction de l’aéroport. L’adolescente compte descendre au coin de la rue Pavée, j’ai l’impression, pour remonter ensuite à pied vers le Champ-de-Mars. Je ne fais aucun commentaire quant à la remarque sur la lâcheté des Haïtiens, parce que, on ne sait jamais, peut-être que ce type est vraiment un tonton macoute. Je fais toujours confiance au flair des gens du peuple. Ce sont eux qui vivent constamment avec ces gens-là. Le pseudo-tonton macoute fait un sourire engageant à l’adolescente qui baisse les yeux sur le manuel d’histoire générale qu’elle vient d’ouvrir sur ses genoux. Elle n’a aucune intention d’étudier, ça se voit. Elle vient simplement de remarquer que sa jupe est trop courte et que cet homme cherche visiblement, sans aucune gêne, à reluquer entre ses cuisses. J’avais baissé les yeux, un peu gêné par cette forme d’agression à laquelle j’assistais, mais, pris d’un doute, je lève les yeux et découvre un sourire de Mona Lisa flottant sur le visage de l’adolescente. Faut dire que la zone respire la guerre. On dirait un quartier bombardé. Je parle de Carrefour et de ses environs. La plupart des adolescentes font une concurrence déloyale aux prostituées établies qui doivent payer des taxes à l’État et leurs tests médicaux mensuels. Les médicaments et les injections sont à leurs frais. Alors, les prostituées voient d’un très mauvais œil les jeunes filles qui travaillent dans les bordels clandestins de Port-au-Prince, ces maisonnettes au fond des cours des immeubles publics. Les fausses collégiennes, qui n’ont que l’uniforme et quelques manuels scolaires achetés bon marché devant la cathédrale, juste pour la frime, passent la journée chez les maquerelles de l’aire du Champ-de-Mars. Ma dernière image de Port-au-Prince, avant d’arriver à l’aéroport, est à l’essence de cette ville, capitale du faux-semblant et de l’apparence trompeuse : un pseudo-tonton macoute, qui est peut-être un vrai, faisant la cour à une pseudo-collégienne, qui est en fait une vraie prostituée.