Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 32 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

La nuit fatale

La nuit fatale (7 h 50)

Tous les événements importants d’une vie peuvent se retrouver concentrés dans une seule nuit. L’amour, la mort, l’exil. Et pour veiller sur ce trio infernal : le doux visage de l’amitié. Gasner, mon ami. Sans sa mort, je n’aurais pas eu le courage d’affronter le Cerbère. Et on ne peut atteindre Lisa sans passer sur le corps mort du Cerbère. La gardienne de la Toison d’or. J’ai senti, tout à l’heure en fermant la barrière, son regard étonné sur ma nuque. Cette nuit, je saurai tout de la vie. J’ai le sentiment de n’avoir vécu que pour cette nuit. Je viens de comprendre : j’avais besoin d’être au bord du gouffre pour devenir un homme. La nuit de toutes les initiations. Le moment fatal de ma vie. Je me sens diablement présent dans cette ville maudite. J’ai conscience d’être, au moins pour cette nuit, l’élément pivotant de la ville. Tout vibre autour de moi. Un grand vent emporte tout sur son passage : hommes, plantes, bêtes. Partout on crie, on pleure, on hurle. Je marche tranquillement au centre du tumulte. Là-haut, mes trois étoiles brillent de tous leurs feux. L’amour, la mort, l’exil : en ligne. Jamais plus de ma vie, j’en ai la conviction, je ne reverrai ces trois déesses dans cette disposition. Je continue mon chemin, dans cette étonnante sérénité (j’en suis le premier surpris), alors qu’autour de moi éclatent la douleur et la consternation. Les portes des maisons sont déjà fermées. À l’intérieur, les femmes prient, agenouillées devant la Vierge, l’implorant de protéger leurs fils. Les fils sont dans les rues. Les pères sont morts, ou en prison, ou en exil, ou planqués sous les lits. Les femmes continuent à prier. L’effroyable défaite des pères. Papa Doc a bien pris soin d’éliminer ou d’humilier les pères en présence de leurs fils, leur enlevant ainsi toute autorité pour permettre à son fils à lui, Baby Doc, de monter sur le trône. Un fils, pensait-il à juste titre, ne pourrait diriger que des fils. C’est pour cela qu’il a entrepris de dégriffer les pères pour en faire des fils. Une nation de fils dont il était l’unique père. Père qui soigne… Il a cumulé les deux figures les plus respectables de la société — celles du père et du médecin — pour finalement faire de ces trop puissants et lourds vocables (père et docteur) quelque chose de sympathique, de chaleureux, d’accueillant (Papa Doc). Et voilà qu’il vient de passer le bâton à la génération suivante, à son fils. Cette famille ressemble étrangement à la mienne. Papa Doc a chassé mon père du pays. Son fils, Baby Doc, me chasse à son tour. Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Une tragique symétrie. Et ma mère qui reste là, sur la petite galerie, à prier pour ses hommes disparus devant ses yeux, partis un matin pour ne plus revenir. Quand on quitte le pays de Papa Doc, on ne revient plus. J’imagine ma mère priant, en ce moment même, l’autre Marie (Marie, c’est le nom de ma mère aussi) de m’accompagner durant ce voyage au bout de la nuit. Un jeune homme (7 h 52)

Je me demande comment était mon père avant de rencontrer ma mère. Était-il un jeune homme timide comme moi ? Voilà une précieuse information que je n’ai pas eue quand il le fallait. Je n’aurais pas pu poser cette question à ma mère, si réservée sur ces choses-là. Il y a des questions qu’on ne peut poser qu’à l’intéressé. Le problème, c’est que j’ai à peine connu l’intéressé. Il est parti quand je n’avais que cinq ans. Donc, je n’ai pas pu avoir avec lui, surtout à la sortie de l’adolescence, ces conversations si graves sur la terrible question de l’amour. Pas l’amour idéal, sans chair, ni sang, ni os, simplement l’esprit de l’amour. Non, l’amour physique. Le corps. Les lances acérées du désir. Le souffle brusquement coupé à la vue d’un bout de sein. Qu’est-ce que c’est qu’un sein pour qu’il prenne une telle place dans mes nuits, devenant la matière même de mes insomnies ? Est-ce le même sein avec lequel ma mère me nourrissait ? Trouve-t-on du lait aussi dans celui des jeunes filles ? Ce sont des questions qu’un jeune homme ne peut poser qu’à un autre homme. Que fait-on sans cet interlocuteur ? Un adolescent sous-informé devient un jeune homme aux réactions étranges en face d’une femme. Ma mère n’avait que vingt-six ans (une femme au sommet de son ardeur érotique) quand mon père a dû quitter précipitamment le pays. Et cela s’est passé sans aucun signe prémonitoire. Comme ça. Un matin comme les autres. Il n’est pas rentré manger à midi. Bon, cela arrivait de temps à autre. Mon père connaissait tout le monde. Les gens l’adoraient. Si grand, si jeune, si fougueux. Alors, ils l’invitaient souvent à manger, à causer et à boire. Dans ce cas-là, mon père rentrait très tard à la maison. Ma mère se désolait, au début, jusqu’à ce qu’elle comprenne que c’était sa vie. Elle n’y pouvait rien. Elle avait épousé un homme populaire. Un héros du peuple. Elle l’attendait, souvent en somnolant, pour lui réchauffer le repas de midi qui était devenu entre-temps celui du soir. Il le dévorait prestement, engloutissant les croquettes de poulet tout en escaladant en une trentaine de bouchées la montagne de riz généralement arrosée d’une bonne sauce de lambi bien piquante. Il terminait toujours ses repas en lançant un sec merci qui allait toujours droit au fond du cœur de ma mère. Ma mère adorait le regarder manger (comme elle le fera plus tard avec moi). Un tel appétit l’impressionnait. Une telle rage de vivre. Un tel bonheur d’être là, présent, vivant. Ma mère le regardait et souriait tranquillement. C’était son bonheur à elle. Un rituel. Il mangeait. Elle le regardait faire. Elle n’exigeait pas plus de la vie (c’est ce qu’on pouvait croire mais que démentait le quart de sourire douloureux de ma mère). Mon père, lui, voulait beaucoup plus. Disons tout. Il dévorait aveuglément les gens, les paysages, les livres, les femmes. La vie. Les femmes n’avaient de cesse de se faire dévorer par lui. Cela se voyait à la manière qu’elles le regardaient, l’écoutaient parler ou le touchaient. Ma mère évitait de sortir avec lui pour ne pas assister à de telles scènes, mais les échos lui parvenaient. Elle crevait de jalousie, mais n’en parlait jamais à personne. Surtout pas à mon père. Et c’est cette femme que je quitte, moi aussi, aujourd’hui. Ma mère, deux fois abandonnée par les hommes de sa vie. Et toujours assise à la même place, sur la petite galerie, à l’ombre du massif de lauriers-roses. L’air sent brusquement la fumée. Quelqu’un est en train de brûler du bois sec en pleine capitale. Je reviens toujours à cette rengaine : Quel genre de jeune homme était mon père ? Timide ou effronté ? D’abord, il avait beaucoup de succès auprès des femmes. Que ne m’a-t-il transmis ce don ? Ma mère dit que je lui ressemble sur beaucoup de points. Par exemple ? La même façon de regarder les gens : un regard direct, presque brutal. Encore ? La même voix, sauf que celle de mon père était plus forte, plus autoritaire, plus confiante surtout. Comment avoir confiance en vous-même quand votre sort dépend de l’autre, de ce que l’autre ressent pour vous. Quand je pense à Lisa, il n’y a aucun doute dans mon esprit : je l’aime. Mais m’aime-t-elle ? Je ne peux pas savoir. Et dans ce genre de situation, cela ne sert à rien de deviner. Lui, mon père, comment vivait-il une si angoissante situation ? M’aime-t-elle comme je l’aime ? J’ai mal au ventre chaque fois que cette terrifiante interrogation effleure ma conscience. Le cas de mon père est totalement différent : c’était lui qu’on aimait. Cela fait une énorme différence. On ne voit pas les choses d’un même angle. La balle, avec lui, était dans le camp des femmes. C’était à elles de lui déclarer leur amour. Souvent, m’a confié en riant un de ses vieux amis, il ne se doutait même pas que telle femme (« naturellement, une femme qui nous faisait rêver tous ») se mourait d’amour pour lui, jusqu’à ce qu’elle trouve le courage de le lui dire. Précisons bien les choses : ce n’est pas mon cas. Avec Sandra, c’est le désir à l’état pur. Tout en elle m’excite au plus haut point. En un mot, elle me rend littéralement dingue. Faut dire qu’elle sait s’y prendre aussi. Sandra est bien plus jeune que moi, mais elle a déjà connu des hommes beaucoup plus âgés que moi. Elle s’amusait, déjà à quatorze ans, à faire baver ses professeurs en portant de jolis corsages blancs si transparents qu’on pouvait voir facilement la pointe de ses seins. Elle est petite, elle a le corps bien ficelé, les seins fermes, la peau satinée, les lèvres sensuelles, la bouche insolente et les yeux d’un noir gorgé de fabuleuses promesses. Rien à jeter. C’est avec ce paquet d’une haute teneur sexuelle (220 volts) qu’elle entend me rendre fou. Faire de moi un jouet entre ses mains si expérimentées. Une de ses amies m’a confié dernièrement : « Si tu tombes dans les griffes de Sandra, tu n’es pas près d’en sortir. » Quand elle est devant vous, il est impossible de vous intéresser à autre chose qu’à ses seins. Naturellement, on passe son temps à faire semblant de ne pas les voir, tandis qu’elle n’arrête pas de vous les mettre sous le nez. Il n’y a qu’une solution : la fuite. La queue entre les jambes. Que faire quand l’ennemie est ainsi équipée, qu’elle a dix-sept ans et une connaissance quasi parfaite du fonctionnement de la mécanique sexuelle des hommes ? Alors que j’ignore totalement ce qui se passe dans sa tête, dans son corps, dans son esprit. Je viens de remarquer que je sais beaucoup plus de choses à propos de la politique, du fonctionnement d’un gouvernement et de la mécanique d’une dictature que sur ce qui occupe l’esprit d’une fille comme Sandra. C’est anormal pour quelqu’un de mon âge. Lisa est totalement différente de Sandra. Si je reconnais le désir parce que je bande, je n’ai aucun repère pour l’amour. C’est le trou noir. Et si changeant. Des fois, la douleur du manque de Lisa est si forte que j’ai la nette impression d’avoir touché le fond, quand au même moment une vague de douleur encore plus forte que la précédente me submerge. Je me retrouve noyé dans les eaux de la souffrance amoureuse. Quand je pense à Sandra, je n’ai qu’à me masturber pour me calmer. Bien sûr, ce n’est pas toujours aussi simple avec elle. Quoi qu’il en soit, Lisa ne me fait pas penser au sexe. Je vois plutôt son visage flotter devant mes paupières. Et son sourire si apaisant. Alors, je commence à lui parler tout bas, à lui dire combien je l’aime, enfin tout ce que je n’arrive pas à lui dire en face. Et elle m’écoute en souriant (elle ne peut pas faire autrement puisque c’est moi le maître du jeu). Je lui ouvre mon cœur. Elle me prend la main, à la fin, et la garde dans la sienne. Sa main est chaude et douce. Et tout semble si simple. Quelle est la meilleure situation : être aimé ou aimer ? Ma situation ou celle de mon père ? Je ne sais vraiment pas, car ce sont deux univers totalement différents. Comme deux droites parallèles. Quelqu’un qui vit dans un des deux univers ne comprend pas celui qui vit dans l’autre. C’est agréable d’être aimé, je suppose, mais cela vaut-il quelque chose face à ce trop-plein de sentiments qui fait suffoquer celui qui aime sans espoir d’être aimé en retour ? Pourquoi est-ce bien de souffrir ? Pourquoi aussi serait-ce mieux de ne pas souffrir ? Je déteste la souffrance, mais je ne crois pas à une société sans souffrance. La vie n’est pas un gadget. Finalement, on ne peut parler que de ce qu’on connaît. Le seul univers vivable est celui qui nous est propre. Le nôtre. On est fait de la matière de nos rêves. On ne pourra en aucun cas être quelqu’un d’autre. Donc, mon père n’aurait pas pu m’aider sur ce plan. On était aux antipodes. M’aurait-il au moins écouté ? Sur les questions politiques, je n’en doute pas un instant. Quant à mon métier de journaliste, il lui aurait fait grandement plaisir. Ayant été journaliste lui-même, il m’aurait sûrement refilé quelques bons tuyaux, poussé à plus d’action et à moins de méditations métaphysiques, comme ma nature me pousse à le faire (bien que je doute qu’on puisse changer quelqu’un), signalé de bons sujets pour ma chronique, ce qui m’aurait aidé à devenir un meilleur journaliste que je le suis. Sur tous ces points, il m’aurait été d’un grand secours. Le problème, c’est que je n’ai pas vraiment besoin de son aide pour cela. Ce ne sont pas les mentors qui manquent pour un jeune débutant plein de courage. Le courage d’apprendre, pas celui de faire face aux baïonnettes. Et sur ce point, Lucien Montas (le directeur du quotidien Le Nouvelliste) et Dieudonné Fardin (le directeur de l’hebdomadaire Le Petit Samedi soir) l’ont bien remplacé. C’est sur la question de l’amour que j’aurais eu besoin de ses conseils, de sa présence, de sa chaleur. Mais, sur ce point aussi, il ne m’aurait été d’aucun secours essentiel. Nous sommes trop différents. Les gens comme lui ont une vision cavalière de l’amour. Ils sont toujours excédés en présence de ceux qui ont de la difficulté à exprimer leurs sentiments, de ceux qui souffrent, selon eux sans raison. Ils attendent de vous de l’action, alors qu’on arrive à peine à bouger, complètement transi qu’on est par l’amour. Exaspérés, ils finissent toujours par vous faire remarquer qu’il ne manque pas d’autres femmes sur la planète et qu’il est stupide de souffrir autant pour une seule. C’est faux car, pour ma part, et sur la seule question de l’amour (je reconnais qu’on peut désirer d’autres femmes), il n’y a que Lisa. On ne peut pas dire que j’ai abusé de ce côté. Jusqu’à présent, je n’ai aimé que deux filles dans ma vie. Vava, à Petit-Goâve. Et Lisa, à Port-au-Prince. Et chaque fois, je tombe sur des filles aussi timides que moi. Lisa n’est peut-être qu’un prolongement de Vava. On aime toujours la même personne. Le même esprit dans différents corps. Cela ne veut pas dire que je ne m’intéresse pas aux autres filles, mais je remarque que mon intérêt tombe rapidement. Très vite, je leur découvre un défaut quelconque. Quant au sexe, c’est une autre paire de manches. Les filles m’étourdissent. On dirait une décharge électrique. C’est l’effet que me fait Sandra.