Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 39 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

La rhapsodie d’Ézéquiel

La rhapsodie d’Ézéquiel (10 h 35)

Depuis la faculté de médecine, je n’ai rencontré personne sur mon chemin. De temps en temps, on entend un cri d’oiseau, des pleurs d’enfant, le son sourd d’un tambour au loin ou une voix de femme en train de psalmodier une prière. J’ai vu un homme sortir de la petite pharmacie, en face de l’Hôpital général. Je le suis jusque dans la cour de l’hôpital. Il était sorti acheter un médicament pour sa femme malade, comme fait tout le monde, puisque l’hôpital ne peut même pas fournir une aspirine. Je l’ai vu aider sa femme à s’asseoir sur le lit pour qu’elle puisse prendre le médicament qui, si j’en juge à la grimace qu’elle fait, doit être très amer. Il lui a apporté un verre d’eau après. Elle lui sourit. Tout cela est accompli avec beaucoup de délicatesse et une infinie tendresse. Les gens prennent soin de leurs parents malades dans cette ville, sans aucune aide de l’État. La compassion, l’affection, l’amour existent dans cet hôpital ; ce sont les médicaments qui manquent. Je continue à chercher dans les couloirs jusqu’à ce que je trouve la chambre de François, le comédien qu’Ézéquiel a remplacé. François est cloué sur ce lit d’hôpital à cause d’une angine de poitrine. Il n’a pu participer aux deux grands événements de la journée : la mort de Gasner et le triomphe d’Ézéquiel. Je le connais à peine, mais je viens de remarquer qu’il est, lui aussi, un maillon de la chaîne. C’est à cause de son angine de poitrine qu’on a pu découvrir Ézéquiel dans le roi Créon. Le lien est donc fort. Je n’arrive pas encore à déterminer tous les liens qui existent entre ces événements et ces gens, ni surtout quel est mon rôle exact dans ce théâtre. Peut-être que l’histoire d’Antigone raconte ce que nous vivons en ce moment. Une pièce à l’intérieur de la grande pièce. Un théâtre dans le théâtre de la vie. J’ai l’impression qu’il y a des ramifications encore plus profondes que je ne suis pas parvenu à découvrir. Je n’ai pas encore pris la distance nécessaire pour bien évaluer tout cela. Prenons le cas de François. C’est un type assez effacé dont on dit qu’il est un bon comédien. Je ne l’ai jamais vu jouer, mais on dit qu’il travaille beaucoup son rôle et livre généralement une prestation nettement au-dessus de la moyenne. Ce n’est pas le genre à oublier son texte et il ne souffre pas de trac. Ou plutôt juste ce qu’il faut. Il joue souvent les jeunes premiers dans les pièces de Musset. Il est aussi le chouchou de M lle Paret. Il ne rate jamais une répétition et rentre immédiatement après chez lui. Les comédiens ont l’habitude de rester à bavarder après les répétitions, soit devant le Conservatoire, soit près du musée du Collège Saint-Pierre. C’est une tradition que les générations précédentes ont instituée. Quand on circule dans la zone du Conservatoire, vers huit heures du soir, on est sûr de trouver un petit groupe d’étudiants en train de discuter de tous les sujets imaginables (rarement de théâtre). Ézéquiel parle plus fort que tout le monde et, surtout, il essaie de convertir un nouveau groupe à sa théorie sur l’importance de constituer une pharmacopée haïtienne, car les médicaments qui nous viennent de l’étranger non seulement coûtent les yeux de la tête, mais sont souvent périmés. Et d’après Ézéquiel, ce sont des médicaments qui n’ont une efficacité que pour ceux qui vivent dans un univers beaucoup plus stressant que le nôtre. Ce type a des idées originales sur tout. Sur l’hygiène, la santé, le cinéma, le journalisme (surtout le secteur de la diffusion, qui laisse à désirer), la conduite automobile (il trouvait les chauffeurs trop impolis et voulait lancer cette formule : « Conduire, c’est bien se conduire. »), etc. Ézéquiel a l’habitude de donner des conférences impromptues à n’importe quel coin de rue mais, en général, c’est dans la cour du Conservatoire qu’il lance d’abord ses idées les plus surprenantes avant de les répandre dans la ville. Gasner, lui, détestait les comédiens, qui n’étaient, d’après lui, que des petits-bourgeois obsédés par leur diction. « À quoi ça peut bien servir dans un pays majoritairement analphabète, une bonne diction, sinon aider à grimper dans l’échelle sociale ? Ce truc est fait pour briller dans les salons », jetait-il avec tout le mépris dont il était parfois capable. J’avais beau essayer de lui faire comprendre que le théâtre n’est pas seulement une affaire de diction, que c’est bien plus profond, mais j’ai dû laisser tomber parce que ce type était le roi de la mauvaise foi. Quand Gasner ne voulait pas comprendre quelque chose parce que son idée était déjà faite, il devenait l’être le plus borné qui soit. Donc, on ne l’aurait jamais vu à nos rencontres, le vendredi soir, au Rex-Café. Les gens y viennent surtout pour parader, faire le beau, réciter des poèmes et, naturellement, flirter. Ézéquiel aussi détestait cette ambiance. Ils n’étaient pas si différents qu’ils le croyaient, Ézéquiel et Gasner, tous les deux un peu jansénistes, à cheval sur leurs principes. Ézéquiel déteste le flirt parce que, pour lui, c’est simple : si on est intéressé par une femme, on le lui dit et c’est tout. Pas de chichi. Le flirt le fait vomir. De toute façon, il n’a pas le temps pour ce genre de conneries. Enfin, c’est pas son style. Alors, il n’est pas là le vendredi. Les autres sont plutôt satisfaits, car s’ils aiment bien les conférences d’Ézéquiel, ils n’ont pas envie de trop réfléchir le vendredi soir. Ézéquiel le sait, et ça le met en rage. Le monde devrait tourner autour de ses idées. La frivolité n’est pas son fort. C’est son problème : il n’arrive pas à s’adapter à la situation du moment. Pas assez flexible. Gasner non plus, d’ailleurs. Il avait une certaine difficulté à changer d’angle de tir quand la situation le commandait. Ézéquiel n’a aucune idée de la vie ordinaire, quotidienne, triviale. Malheureusement, nous autres, mortels, nous répondons parfois à l’appel pressant de nos bas instincts. J’aurais pu être comme eux (Gasner et Ézéquiel) s’il n’y avait pas eu Sandra. Cette salope (je dis salope parce qu’elle passe son temps à m’aguicher, à se frotter contre moi, à me parler tout bas à l’oreille, sans jamais me permettre de toucher ne serait-ce que son coude), d’une certaine manière, m’a empêché de perdre contact avec la réalité. La réalité du corps. De son corps. De son odeur (ah ! j’arrive à peine à respirer rien qu’à évoquer le parfum de Sandra). Sa peau à la fois si ferme et si satinée. Sa douce chair. J’ai littéralement envie de la dévorer. Elle me ramène toujours à mes plus bas instincts, m’empêchant de vivre uniquement dans le monde de l’idéal amoureux (Lisa), des idées, des livres ou des rêves. Sandra, c’est le réel des sens. Mais j’y pense, on n’a jamais vu François nulle part. C’est un type assez beau pourtant. Il n’a pas un talent fracassant, mais son jeu est solide. Un peu mystérieux aussi. Mais ce n’est pas son talent qui intrigue les gens, comme toujours, mais plutôt son côté mystérieux. Ils sont excités à l’idée de percer un nouveau mystère. Celui de François résiste encore. Alors on suppute. On dit qu’il est l’amant de ce metteur en scène influent qui a monté l’an dernier Partage de midi de Claudel. Mais personne ne l’a jamais vu avec lui. Comment peut-on inventer de pareilles médisances ? Je m’en fous qu’il soit l’amant de X ou de Z. Je ne comprends pas qu’on puisse inventer des histoires dans le but uniquement de faire du mal à quelqu’un. À un pauvre type qui ne parle presque à personne. Ça me dépasse. Pour certaines personnes, si on ne bave pas à la vue de la moindre jupe, on doit être homosexuel. J’ai plutôt l’impression que François est un fils à maman. Je peux comprendre cela. Ma mère a essayé de faire de moi quelque chose de ce genre, mais je me suis rebellé, conscient de ce danger qui menace tous les fils sans père. Et comme François est très gentil (souriant avec tout le monde), ça n’a pas arrangé les choses. Je viens le voir, ce soir, pour tenter de percer le mystère d son étrange personnalité. Un Haïtien modeste (quel oxymoron !). Ce qui fait de lui une perle rare. Le style flamboyant est assez courant ici, mais ce qui est plus difficile à trouver c’est quelqu’un de souple, ouvert et simple. Et puis, François me fait un effet étrange. Peu bavard (on a l’impression que s’il a des idées, il les garde pour lui). Nous avons tellement l’habitude de crier nos idées sur les toits, de faire savoir à tout le monde nos sentiments, de hurler nos émotions, que nous restons interloqués en présence de quelqu’un de véritablement modeste. Quelqu’un qui ne se prend pas pour le nombril du monde. Comme c’est rafraîchissant !