Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 44 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Les chiens de l’enfer

Les chiens de l’enfer (12 h 28)

Je respire un peu mieux, comme toujours après une crise. La lune ronde. Je n’essaie plus de courir. J’avance selon mes capacités. Mon but n’est plus de retrouver Lisa. Je veux simplement quitter l’obscurité et me diriger vers les lumières du Champ-de-Mars. Il y a toujours quelqu’un, là, à toute heure du jour et de la nuit. Il arrive que la vue d’une simple silhouette humaine vous redonne confiance dans la vie. À l’époque où je préparais mon baccalauréat, je venais étudier ici. Depuis, chaque fois que je passe dans le coin, je revis ces années insouciantes où la seule chose qui m’intéressait, c’étaient les jambes des filles. Les seins s’ajoutèrent un peu plus tard. Je venais pour étudier, mais je passais de longs après-midi à admirer les jambes des collégiennes. Il n’est pas facile de remarquer un amateur de jambes, car on n’a pas à lever les yeux pour apprécier une belle paire de jambes. C’est même impératif de les garder baissés. Comme si on était en train d’étudier. Ma spécialité, c’était plus précisément les chevilles. Les gens n’ont aucune idée de la puissance érotique d’une jolie cheville. Toute la grâce d’une jeune fille se concentre en deux points extrêmes : sa nuque et ses chevilles. L’équilibre de la beauté. La beauté en mouvement. Son élan et sa chute. Malheureusement, pour la nuque, il faut lever les yeux au risque de se faire attraper en flagrant délit de voyeurisme. Voici enfin le Napoli, de l’autre côté du Champ-de-Mars, pas loin du Rex. J’étais assis là, il n’y a pas longtemps. Sur le banc de Barthelmy César, le découvreur d’un nouveau monde qui se croit l’égal de Christophe Colomb (et je partage son avis). J’étais là, assis à ne rien faire, sinon à flâner dans les dédales du temps avec ce guide inquiet de Barthelmy César, puis je me suis déplacé et elle est passée au même endroit quelque temps plus tard avec son groupe de fêtards. Ce sont de petits détails comme celui-là qui vous font croire à un dieu moqueur. Je passe à côté du banc, juste en face du Napoli. Le Rex est un peu en diagonale, sur la droite. J’observe un instant Barthelmy endormi sur son banc. L’Univers est infini et Barthelmy, dans son rêve, retrouve la candeur de son enfance. Cela lui permet de prendre tous les bateaux qui se présentent à lui pour remplacer celui qu’il n’a pas pris avec mon père et l’étrange individu (sûrement Agoué, le dieu de la mer) qui lui avait proposé le voyage. Le Napoli est fermé. Je le contourne pour voir s’il n’y a pas dans les parages un serveur qui pourrait me renseigner. Peut-être aussi m’a-t-elle laissé un message (un morceau de papier collé sur le mur) précisant où elle serait. Je n’ai pas beaucoup d’indices. Je sais qu’ils fêtent l’anniversaire d’une certaine Régine que je ne connais pas, je sais aussi que cette fille habite à Pétionville, près de la place Boyer. C’est tout. Le mieux à faire est de me rendre d’abord à Pétionville. Je longe la rue Capoix, passe devant le Park Hôtel pour tourner, à droite, au coin du parloir funéraire de Pax Villa. Je préfère longer l’avenue Christophe, plus résidentielle et donc beaucoup moins dangereuse à cette heure. Je n’avais pas tenu compte des chiens. Ils sont là, près de la station Esso. Une demi-douzaine de chiens menaçants. Grands, maigres, jaunes. Une vraie meute. Si, le jour, on a le droit de les affamer, de les torturer, de les lapider surtout (dans ce pays, les chiens et les hommes se livrent une guerre sans merci), la nuit leur appartient. Et malheur à celui qui se retrouve sur leur chemin. Ils se baladent, se visitent mutuellement (un chien peut traverser toute la ville pour aller voir un vieil ami), occupent des quartiers, organisent des raids dans les poulaillers, enfin ils sont maîtres de la ville. Je les vois se pavaner sous les lampadaires, près de la Polyclinique dirigée par un groupe de jeunes médecins fraîchement diplômés de la faculté de médecine d’Haïti (l’orgueil national voulant démontrer que nous sommes encore capables de produire quelque chose de bon). Les chiens voient bien que je veux passer (je suis debout sur le trottoir depuis un certain moment), mais ils refusent de me livrer le passage. Ils continuent leurs rituels de chiens : frottant leurs museaux l’un contre l’autre ou se léchant le cul. À leur façon de bouger, je sens qu’il se passe quelque chose. Tout est trop lent et trop calme à mon goût. C’est du théâtre. Leur spectacle bien rodé doit cacher quelque chose. C’est inquiétant. Les chiens du groupe, mine de rien, se rapprochent de plus en plus les uns des autres, jusqu’à devenir une masse compacte ; les six museaux se touchent presque. Ils sont sûrement en train de monter un sale coup. Bon, calmons-nous, peut-être qu’il ne s’agit pas de moi. Peut-être que je leur prête des intentions humaines. Seuls les humains savent planifier le mal. Les animaux répondent à la violence par la violence, mais ils initient rarement une attaque gratuite. C’est ce que les défenseurs des animaux racontent. On voit qu’ils ne connaissent pas les chiens maigres et affamés des pays sous-développés. Des chiens qui doivent se défendre des humains dès leur naissance ont une autre mentalité, et les amis des bêtes qui vivent dans un pays où il n’y a pas à se battre contre eux pour se nourrir, qui vivent dans un pays où la bouffe des chiens est totalement différente de celle des humains, auront du mal à le comprendre. Nous n’en sommes pas encore à de telles distinctions. Ici, l’homme et le chien mangent la même nourriture, vivent parfois dans la même boue, font face quotidiennement à la même violence (le tonton macoute frappe un homme qui lance un coup de pied à un chien qui, lui, mord un autre chien). La boucle de la violence. Et me voici en face de cette meute en train de se préparer à me bouffer. Peut-être que j’exagère. Depuis l’annonce de la mort de Gasner, je ne suis pas dans mon état normal. Comme sous anesthésie, j’enregistre les actes avec un léger retard. Je constate un décalage entre ce qui se passe dans la réalité et ce que je ressens. Par moments, j’éprouve une certaine euphorie, comme si Gasner n’était pas mort et comme si cette journée fatidique n’avait pas eu lieu. Et soudain, tout ça me tombe dessus avec une violence imparable. Je suis submergé par de violentes vagues de douleur. Ces hautes vagues me passent par-dessus la tête. Je me noie. L’impossible est arrivé. Je suis mortel, puisque Gasner est mort. Et j’ai peur rétroactivement de tous les risques que j’ai pris durant ces cinq dernières années où j’ai quand même été, à ma manière, si actif dans le domaine risqué de l’information. Et je pense à ma mère, saint Sébastien criblé de flèches empoisonnées d’inquiétude, assise sur sa minuscule galerie à l’ombre de ses lauriers-roses, à craindre qu’on vienne un jour lui annoncer ma mort, comme c’est arrivé à la mère de Gasner. Pour moi, tout semble beaucoup plus facile car je suis dans l’action. Je cours, j’agis, je vis. Je peux rencontrer ma mort n’importe quand, n’importe où et n’importe comment. Je fais face à mon destin. C’est ma vie. Je la vis comme je veux. Je prends les risques que je veux. Mais pour ma mère qui doit attendre sans bouger LA nouvelle qui la crucifierait, quel supplice ! Et c’est chaque soir ainsi, depuis des années. Depuis que j’ai commencé dans ce journal et que je passe mes nuits dehors. Et ce n’est pas encore fini. Il lui reste à vivre d’autres heures d’angoisse. Les dernières sont les plus terrifiantes quand on ignore tout (l’endroit où il se trouve, ses contacts, les dangers auxquels il fait face à ce moment précis) de celui pour qui l’on tremble. L’ignorance vous laisse la peur pour seul partage. Et la prière pour ne pas sombrer dans la folie. Ma mère pressent-elle que je fais face à une meute de chiens ? Le danger vient de partout dans cette ville. Pour Ézéquiel, c’est cet irrésistible désir pour la sensuelle femme d’un colonel. Pour moi, une meute de chiens affamés. Les voilà qui s’éparpillent, libérant le passage. Je reste un moment sur mes gardes, me demandant s’il est possible que ces bêtes abandonnées puissent concevoir une stratégie de guerre digne des cadets de l’Académie militaire d’Haïti. Pourtant, il se passe quelque chose qui ressemble à un plan réfléchi. Ils me laissent la voie libre pour avancer vers le milieu du carrefour, l’air de m’ignorer ou de s’intéresser à autre chose (manœuvre de diversion pour mieux m’encercler au moment opportun ?). La redoutable précision du général Louverture. Je leur prête peut-être trop d’esprit. Intelligence ou instinct ? Une façon d’en avoir le cœur net : prendre le risque de mettre ma tête en jeu. Je marche vers le milieu du carrefour en priant les dieux pour que mes jambes ne me trahissent pas si jamais je devais réclamer leur aide. Elles ne m’ont pas été d’un grand secours tout à l’heure, dans le bas de la ville. Là, maintenant, sous la lumière blafarde du lampadaire au coin de la station Esso, cette escouade de chiens jaunes s’apprête à me déchiqueter. Le gouvernement sait-il dresser les chiens, comme les colons français l’avaient fait pendant l’époque coloniale pour chasser les Nègres marrons et les ramener sur les plantations, pour dévorer tout dissident en fuite ? On leur aurait injecté le virus anti-dissidence et ils m’auraient ainsi détecté. L’odeur de celui qui dit non au pouvoir. Je pourrais bien expliquer que je n’ai jamais comploté contre le pouvoir en place, mais ces chiens indifférents à la logique humaine auraient vite décelé sur moi l’odeur de l’extrême dissidence. Le fait de vouloir être un homme libre sous la dictature. Et l’indifférence que j’ai toujours manifestée pour le pouvoir et sa propagande diabolisante ne jouerait pas en ma faveur. Car le rêve de tout pouvoir est qu’on s’intéresse à lui. C’est ce qui commence à m’arriver. Alors que j’accorde des pensées à quelques maigres chiens errants. Je marche d’un pas ferme, comme quelqu’un qui maîtriserait totalement la situation, dépassant l’espace critique (le milieu du carrefour où se trouvaient les chiens il y a un moment), quand, brusquement, j’entends un bref aboiement. Je me retourne et, ne voyant aucun chien, je continue ma route tout en sachant que le danger me guette sous la forme d’une douzaine d’yeux vicieux et rusés. J’allonge discrètement le pas, veillant à ne dégager aucune impression de panique, pour quitter le plus vite possible cette zone dangereuse. Soudain, je vois une forme bouger au loin. Devant moi. Légère inquiétude. Est-ce un chien ? Et surtout est-ce un chien de la meute ? J’avance malgré tout. Deux autres chiens viennent encadrer le premier. Ceux de la meute. J’arrête. Je reste immobile. Du calme, surtout. Il me faut réfléchir très vite. La proie n’a pas droit à l’erreur. Je me retourne. C’était réellement un piège. Trois autres chiens derrière moi. Bon, tout est clair, je suis en présence de chiens qui pensent comme des humains. Alors, il me faut faire un geste qui puisse les surprendre, un geste qui n’était pas dans leur programme. Il me faut d’ailleurs arrêter de penser comme un humain. Ces chiens ont vécu trop près des humains, bien sûr en ennemis, pour ne pas prévoir toutes les réactions humaines possibles. Les deux groupes se rapprochent de moi. Je les attends. J’entends le cri, au loin, le cri d’un enfant en train de faire un cauchemar. Comment un chien entend-il cela ? Que représente un cri humain pour un chien ? Les chiots font-ils des cauchemars ? Je ne dispose que de quelques secondes pour pénétrer l’âme d’un chien, pour devenir un chien assez convaincant pour déstabiliser la horde de chiens maigres et affamés. Qu’est-ce qu’un chien ? Un chien est un chien. Je me mets à quatre pattes au moment où l’attaque allait être donnée contre moi. Étonnement. Léger mouvement de recul de leur part. Comment sauter à la gorge de quelqu’un déjà à terre. Tout chien, dès sa naissance, sait qu’il doit sauter à la gorge des humains, ou courir derrière eux pour planter ses crocs dans leurs mollets. Les chiots entendent si souvent des chiens adultes parler de la douceur des mollets des hommes quand ils détalent devant vous sans crier gare. Et le petit chien rêve de son premier mollet et se met à saliver dans son sommeil. Ce que tout chien sait aussi, c’est que l’homme qui a peur finit toujours par vous tourner le dos pour s’enfuir. Sentant le chien sur leurs talons, certains hommes plus courageux se retournent pour lui faire face. L’homme commence toujours par lancer des coups de pied désespérés avant de se baisser pour ramasser des pierres qu’il jette furieusement au chien. La bataille fait rage. Le jeune chien doit faire bien attention aux coups de pied, car un bon coup de pied sur la gueule peut vous mettre hors de combat. Le jeune chien lance alors des gémissements aigus et brefs. Et un chien qui gémit de cette manière est un chien battu. On le voit filer, le cul touchant presque le sol et la queue entre les jambes. Pour survivre en Haïti, un chien doit très tôt tout savoir sur la façon de se comporter des hommes. Quand il voit un homme s’avancer calmement vers lui, et cela malgré le fait qu’il aboie comme un dératé en montrant ses jolis crocs bien aiguisés de jeune chien fougueux, qu’il n’exsude pas cette odeur si nauséabonde (l’odeur de l’homme qui a peur), alors il doit courir sans regarder derrière lui, car cet homme cache dans son dos un solide bâton et il sait s’en servir. Le jeune chien doit aussi connaître les grimaces de l’homme qui a peur, ses fausses attaques (il fait toujours semblant de ramasser une pierre invisible, comme si les chiens étaient aveugles ou imbéciles) et son désir de fuir. Il doit s’approcher de lui et lancer quelques furieux aboiements tout en surveillant ses jambes, car un homme désespéré peut lancer le coup fatal qui vous démonte la mâchoire et vous fait filer en poussant de brefs gémissements honteux. Si sa connaissance de l’homme est précise, eh bien, il aura le plaisir immense de voir les fameux mollets et le dos de l’homme en fuite. Voilà à quoi se résume l’enseignement que les vieux chiens donnent aux jeunes chiens les soirs de pleine lune. Ce qu’on ne leur a pas appris, c’est quelle attitude adopter en face d’un homme qui se comporte soudain comme un chien. Un homme qui se met à quatre pattes et qui aboie en montrant ses crocs. Que faire en présence d’un tel monstre ? Ils sont là, intrigués, à s’approcher craintivement de moi en se demandant quoi faire, quand une voiture arrive, me séparant des chiens. L’homme ralentit en me voyant dans cette position et me regarde avec étonnement, car lui aussi ne reconnaît pas cette manière d’agir. Je me lève précipitamment, fonce sur la portière de la voiture et m’engouffre à l’intérieur en suppliant le type de quitter les lieux au plus vite. L’homme hésite un moment, puis un chien saute sur son bras gauche qui était appuyé contre la portière. Il jette alors un regard incrédule au chien dont les crocs sont enfoncés dans son bras. Calmement, l’homme sort un marteau de sous son fauteuil et fracasse le crâne du chien. D’autres chiens arrivent sur mon côté. Heureusement, j’ai eu le temps de remonter la vitre. Les chiens sont furieux de s’être fait berner. La vitre du côté du conducteur ne fonctionnant pas, l’homme colle son bras ensanglanté contre sa poitrine, tout en se servant énergiquement du marteau qu’il a gardé dans sa main droite. Les chiens continuent de sauter de mon côté, écumants de rage. L’odeur du sang les a excités. Ils aboient de plus en plus furieusement, comme pour ameuter d’autres chiens dans le voisinage. Je les regarde, bien abrité derrière la vitre, ce qui les énerve encore plus. Le chauffeur prend un certain plaisir à frapper de son marteau la tête des chiens fous de colère et de douleur. Nous finissons par les semer.

— Je ne comprends pas, dit le type en regardant son bras ensanglanté.

— Il n’y a rien à comprendre.

Il secoue la tête, encore abasourdi, comme un homme qui viendrait d’empêcher une discussion de dégénérer en dispute et qui se retrouverait avec un œil au beurre noir. Il ne comprend pas que ce soit lui qui sorte blessé de l’affaire.

— Ce chien est peut-être enragé ? lance-t-il.

— Peut-être…

— Je vais me faire faire une piqûre à l’hôpital du Canapé-Vert.

— Ce serait une bonne précaution à prendre.

L’homme continue à me regarder de manière étrange, comme pour me reprocher de l’avoir entraîné dans cette histoire. Je décide de prendre le taureau par les cornes.

— Je dois vous dire, monsieur, que ce n’était pas une affaire personnelle.

Il me regarde d’une manière encore plus étrange, se disant probablement que ses soupçons viennent d’être confirmés. « S’il se défend, doit-il penser, c’est que j’ai raison. »

— Ces chiens m’ont attaqué, comme ils l’auraient fait pour n’importe qui. D’ailleurs, vous-même…

— Eh ! je vous ai vu ! dit l’homme, presque en colère.

— Vous avez vu quoi ?

— Je vous ai vu par terre. Je vous ai d’abord pris pour un chien. Que faisiez-vous par terre ? me demande-t-il sur un ton franchement soupçonneux.

On dirait qu’il se doute d’une chose mais n’arrive pas à l’identifier avec précision

— Je faisais le chien.

— Comment ça, le chien ?

— Eh bien ! lorsque vous êtes attaqué par une meute de chiens, la seule défense qu’il vous reste, c’est de faire le chien. Les chiens s’attendent à tout sauf à ça.

Il réfléchit un bon moment.

— Qui vous a appris ça ?

— Personne.

Son bras commence visiblement à lui faire mal. Je le sens à le voir contracter les mâchoires pour s’empêcher de hurler de douleur.

— C’est pas un truc de vaudou que vous faisiez là ?

— Pas du tout. Ces chiens m’ont tendu un piège et je n’ai trouvé que cette porte de sortie. On dit qu’à Rome il faut faire comme les Romains. J’ai pensé alors que, chez les chiens, il fallait faire comme les chiens.

Un énorme éclat de rire emplit la voiture.

— C’est pas bête, ça. Chez les chiens, on fait comme les chiens. Comment as-tu fait pour trouver une pareille chose ?

Il me tutoie, signe qu’il n’est plus en colère contre moi, me reprochant tout de même, d’une certaine manière, d’être la cause de sa blessure.

— Je ne sais pas. J’aime regarder les autres. J’aime écouter. Je suis curieux de tout, sans aucune discrimination.

— C’est étrange, dit-il, je passe dans le coin par pur hasard, je tombe sur toi en train de faire le chien (il éclate à nouveau de rire), tu sautes dans ma voiture, une de ces bêtes enragées a failli m’arracher le bras (il embrasse son marteau) et je dois maintenant aller à l’hôpital parce que j’ai peut-être attrapé la rage, mais Dieu que j’aime ça !

— Vous aimez quoi ?

— Ça faisait longtemps que je n’avais pas entendu une aussi bonne histoire. On passe ses journées à écouter radoter des connards dans ce pays. Tous des vaniteux qui passent leur vie à expliquer comment ils pourraient diriger la planète, alors qu’ils n’arrivent même pas à diriger leur cahute et à assurer une existence décente à leur famille. Et là, ce soir, je rencontre quelqu’un qui a passé un certain temps à étudier les chiens pour, finalement, tester dans la réalité ses recherches. C’est quoi, ton nom ?

— Vieux Os.

— Vieux Os… Ah oui ! Vieux Os… Le chien. Les os. On dirait le nom d’un vieux chien rusé. Vieux Os ! Pourquoi Vieux Os?

— C’est ma grand-mère qui m’a appelé ainsi quand j’étais petit parce qu’on avait l’habitude de rester très tard le soir sur la galerie, à regarder les étoiles.

Il sourit tout en faisant la grimace à cause de la douleur.

— Je suppose que ça se passait en province parce que, nous autres, à Port-au-Prince, on n’a pas de grand-mère et on ne voit pas souvent les étoiles.

— Pas de grand-mère ?

— J’exagère, bien entendu, je veux simplement dire qu’on n’a pas ici le genre d’enfance que vous avez en province. Naturellement, tu avais des animaux autour de toi.