Le Cri des oiseaux fous
La boîte de glace
La boîte de glace (2 h 10)
Tout de suite en entrant dans la cour de l’Hôpital général, je tombe sur ce type que j’ai bien connu mais dont j’ai oublié le nom. On n’était pas dans la même classe, mais on se croisait souvent dans la cour de récréation. Il fait son internat ici. Je l’appelle. Il s’approche de moi, l’air soucieux. Il est sûrement déjà au courant. Qu’est-ce que je raconte là ? Bien sûr qu’il est au courant. Tout le pays est maintenant au courant de la mort de Gasner.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? me lance-t-il tout de go… L’hôpital est truffé d’espions.
— Ne t’en fais pas pour moi, vieux frère, je suis déjà fiché.
— Je suppose que tu cherches Gasner… Va tout droit. La morgue sera sur ta gauche… Attends, je vais y aller avec toi.
— Ne t’expose pas trop.
— Et toi ?
— Moi, je travaille pour un journal. Un journaliste a le droit d’aller partout.
— Je suis interne ici. J’ai encore plus le droit d’aller où je veux, mon ami.
Nous marchons un moment sans nous presser, pour ne pas trop attirer l’attention des espions (faut jamais trop faire), en direction de la morgue.
— Tu vois tous ces malades…
En effet, j’en vois tout le long de notre route, le visage en douleur. Les grimaces de la souffrance.
— Laisse-moi te dire que ce sont de faux malades.
— Ils ont l’air tellement vrais.
— Bien sûr, ils ont besoin de soins, tout le monde a besoin de soins dans ce pays, mais ils sont en service commandé.
— C’est dingue, cette histoire ! Ce n’est pas ici que le gouvernement devrait placer ses sbires. Si j’étais lui, je ferais plutôt ceinturer les quartiers pauvres. Gasner connaissait tous les miséreux de cette ville.
— Merde ! lance le jeune interne d’un ton rageur, pendant que j’étudiais tranquillement durant toutes ces années, ce type tentait de changer quelque chose dans le pays.
— C’était un journaliste.
— Avec une conscience.
— Et toi, tu es un médecin avec une conscience aussi, je suppose.
Il me regarde un moment, silencieusement, l’air de réfléchir très profondément.
— Moi, tout ce qui m’intéresse, c’est d’aller soigner les vieux riches de la Floride, de me faire une montagne d’argent avant de revenir bâtir un château ici, sur la montagne Noire…
— Arrête ton cinéma. On veut tous un château sur la montagne Noire. De toute façon, Gasner aurait adoré faire médecine. Le problème est que ça exige trop d’efforts, et Gasner était trop impatient pour de si longues études. Son corps est encore chaud et vous voulez déjà en faire un mythe.
Un temps.
— Oui, mais il est mort et moi je suis bien vivant.
— La mort de Gasner, mon vieux, n’a rien à voir avec le fait que tu deviendras un riche médecin en Floride. Il voulait que les gens soient bien informés de ce qui se passe dans leur pays, et il y a un prix à payer pour cela…
Le jeune interne se retourne pour me regarder en face. Je continue à marcher comme si de rien n’était. Je ne croyais pas un mot de tout ce que je venais de dire, mais je n’allais pas laisser passer l’occasion de botter le cul à quelqu’un qui barbote dans l’angoisse à bon marché et qui, quand il roulera en BMW, s’empressera d’oublier notre conversation.
— Voilà, c’est ici, dit-il d’une voix pâle.
Brusquement, je n’ai plus envie de voir Gasner dans sa boîte de glace.
— Merci, dis-je en retournant sur mes pas.
— Tu ne restes pas ? Je peux te le faire voir.
— Non, le type que j’ai connu ne se couchait même pas pour dormir. Du coup, je n’ai pas envie de le voir dans une de vos petites boîtes qui sentent le formol…
Il me jette un regard froid de professionnel.
— Tu as peur ?
Mon sang n’a fait qu’un tour. Je l’ai attrapé à la gorge.
— Arrête… Lâche-moi, tu es fou !
— Gasner n’est pas ici, je hurle. Il n’est pas ici, tu m’entends ? Sais-tu ce qu’il fait en ce moment ? Il fait ce qu’il aime le plus au monde : il marche dans la ville. Son corps est peut-être couché dans cette boîte, mais son esprit est ailleurs. Il parcourt la ville. Je peux même te dire où il est en ce moment. Il descend la rue Bonne-Foi, là où il y a ce petit restaurant où l’on mange un excellent poisson avec du maïs moulu arrosé d’une bonne sauce piquante (mon plat favori), et une large tranche d’avocat. Faut surtout pas oublier la tranche d’avocat. C’est important la tranche d’avocat mais, à voir ta tête, je suis sûr que tu te fous de la tranche d’avocat…