Le Cri des oiseaux fous
Une tonne d’ordures
Une tonne d’ordures (4 h 45)
Je marche jusqu’à la plage. Pas celle où Gasner est mort. Plutôt une des plages polluées de Port-au-Prince. Je longe un moment la mer turquoise du petit matin. La mer d’ici, quand elle n’est pas couverte de boîtes de conserve, de sachets en plastique, de petites bouteilles de jus, de déchets d’animaux et d’humains, peut être vraiment magnifique le matin. Surtout quand il n’y a personne sur la plage. D’une certaine façon, je suis content que Gasner ait pu voir la mer avant de mourir. Le soleil et la mer. L’éternité, selon Rimbaud. Une plage n’est jamais totalement vide. Même quand vous ne voyez personne, il y a toujours quelqu’un qui vous voit. De toute façon, on n’est jamais seul dans cette ville surpeuplée. Quelqu’un a sûrement assisté à l’assassinat de Gasner. Quelqu’un que les meurtriers n’ont pas remarqué : un enfant (les enfants passent si facilement inaperçus) ou un pêcheur. Il est difficile de distinguer un pêcheur de la mer. C’est un couple si naturel qu’il devient invisible. On regarde un instant la plage : elle est vide. C’est ce que vous croyez. Essayez donc d’y jeter un cadavre. Beaucoup de gens, dans les jours qui suivront, vont commencer à parler. Et nous saurons ce qui s’est passé, et surtout qui était dans la voiture avec Gasner. « On vous a vu », c’est la devise de cette ville. Brusquement, cette odeur pestilentielle. Peut-être un animal mort non loin de là. Ou un homme. Mères haïtiennes, venez chercher vos fils sur la plage. La mer est gentille, elle vous les rendra. Mais personne ne sort vivant des griffes de la mer. Mère mer. Quelques gamins jouent au loin. Déjà, à près de cinq heures du matin. Gasner aurait ri de moi. Ce genre de réflexion, si typiquement petite-bourgeoise d’après lui (c’est sa terminologie), montre à quel point je suis ignorant des choses de mon pays. Tout le monde ne dort pas à la même heure dans ce pays. Certaines gens vivent dans des conditions si difficiles qu’on doit se poser honnêtement la question d’humanité dans leur cas. L’identité humaine ne peut-elle pas être touchée dans son essence quelquefois ? Faut-il un minimum de confort pour accéder au titre d’humain ou est-on humain quelle que soit la condition dans laquelle on vit ? Ces graves questions méritent mieux qu’une réponse émotive ou idéologique. Les faits doivent parler. Ils ne sont pas innocents et ils dépendant surtout de ceux qui les manipulent, mais c’est tout ce que nous avons pour comprendre le monde. Un homme qui a bien mangé toute sa vie, bien bu aussi, qui sent bon et qui passe près de la plage dans sa belle voiture croit-il vraiment que l’homme maigre, presque nu, qu’il aperçoit en train de faire ses besoins dans le sable est un être humain comme lui ? J’ai des doutes. Au fond, je n’ai aucun doute. Pour lui, cet homme n’est même pas un animal. C’est une honte en train de chier. À trois pas de moi, ce sosie de Gandhi en train de chier. Selon Cioran, certains abusent de l’instinct de conservation. Je ne peux croire que cet homme soit de même nature que moi. Peut-on perdre son humanité ? Tant de questions. L’éternelle combinaison du soleil et de la mer pousse-t-elle à la méditation ? Je suis toujours enclin à jouer à ce jeu. Le jeu des perles de verre. Enfiler les pensées est une manie chez moi. Cela ne me rend ni plus intelligent ni plus sensible. C’est une manie, c’est tout. Je pense tout le temps. Ça énervait Gasner. Soudain, un vrombissement dans mon dos. Je me retourne. Un énorme camion à ordures s’amène difficilement. Le chauffeur cherche un endroit propice où jeter sa cargaison. Quelques adultes surgissent près du camion, sans que je les aie vus arriver. Un essaim de mouches forme une sorte de brouillard autour du camion, l’accompagnant dans un bourdonnement incessant. Le camion roule lentement, se cherchant péniblement un chemin à travers les petites collines et quelques montagnes d’ordures çà et là sur la plage. Les enfants lui font la fête, l’encerclant tout en chantant des comptines joyeuses. Ils montrent la route au chauffeur en sueur d’avoir tant tourné le volant si raide à chercher un endroit libre pour se délester de sa cargaison. Finalement, il trouve un espace. Applaudissements et cris de joie des enfants. Le chauffeur sourit. Les adultes regardent la scène sans bouger, avec une totale indifférence. Le chauffeur fait plusieurs manœuvres pour pouvoir jeter sa tonne d’ordures. Je ramasse un beau galet blanc, bien poli, et le lance de toutes mes forces de manière à le faire sautiller sur la surface de l’eau. La mer avait déjà changé de couleur. Déjà plus grise et plus uniforme. Un seul petit voilier, comme une tache blanche dans une peinture de Viard, vogue calmement vers La Gonâve. Je ne manque jamais, chaque fois que je me trouve sur une plage, même la plus polluée, à ce rituel qui remonte à mon enfance à Petit-Goâve. Tous les gamins qui vivent près de la mer savent jouer à ce jeu. Pendant des années, la mer polit les pierres et les gamins les découvrent avec joie, un jour, les gardent un moment avec eux, puis les relancent à la mer. C’est un jeu très ancien entre la mer et les gamins du monde entier. Ainsi va aussi le cycle de la vie. La terre nous produit, la vie nous polit puis elle nous rend à la terre. Quel est ce bruit ? La bascule du camion s’est finalement mise en marche et les ordures glissent lourdement vers le sol spongieux : pelures de bananes, d’avocats et de mangues, robes, vieilles machines à coudre Singer, viande avariée, fromage, os de poulet, jeans, chaussures racornies, sacs noirs hermétiquement fermés, boîtes de lait en carton, jouets cassés, vieilles chaudières cabossées, capotes usagées, petits matelas pour lits de camp, livres gonflés d’eau, sous-vêtements, magazines, vases, pots de chambre, assiettes en émail… Et les hommes se mettent directement sous la bascule, le visage rayonnant de bonheur quand ils trouvent un vieux pneu encore en état, un bon costume noir ou une clé anglaise. On court mettre son butin à l’abri, aux pieds de sa femme, et on retourne aussitôt sous la bascule. Le chauffeur s’amuse à arrêter et à faire repartir la machine. Cette manne vient de Pétionville, des beaux quartiers et de quelques ambassades, seuls endroits au pays où soit jeté quelque chose d’utilisable. Leurs ordures sont la seule contribution des riches à la société puisqu’ils ne paient pas de taxes, même les taxes douanières, et ne subventionnent jamais aucune initiative culturelle. Les hommes luisants de sueur et de liquides de toutes sortes (huile, jus, lait, urine) dansent en transportant qui un fauteuil éventré, qui une vieille armoire, qui une table à trois pieds. Ils vont et viennent, faisant allégrement l’aller-retour du camion à leur femme, de leur femme au camion. Les enfants ramassent ce qu’ils peuvent et accumulent leur lot à part. Le camion finit par se vider. Les hommes vont se laver dans la mer. Trois coups de klaxon, le camion repart. Les enfants l’accompagnent un moment. Les mouches restent sur place.