Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 50 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Le cinéma du pouvoir

Le cinéma du pouvoir (3 h 42)

C’est un vaste hôtel, un peu délabré mais encore assez solide, fréquenté par des prostituées de troisième classe, des commis voyageurs de province qui viennent régler rapidement des affaires à Port-au-Prince, et aussi toutes les catégories d’hommes de main du gouvernement (les tortionnaires de Fort-Dimanche, les tontons macoutes aux lunettes fumées, les léopards), les gardes-côtes de la marine haïtienne dont le quartier général est à Lamantin, et les membres du fameux corps de sécurité SSP (Service de sécurité de la préfecture de Port-au-Prince). C’est un immeuble de trois étages avec des escaliers aux planches pourries. Au troisième, les chambres minuscules et crasseuses des commis voyageurs, occupées durant la morte-saison par les maîtresses des tontons macoutes et les épouses (rarement des mulâtresses) de certains opposants au régime encore en prison, que le gouvernement, pour humilier ces hommes qui ont osé se dresser contre lui, a mises à la disposition des officiers méritants. Elles partagent aussi l’étage avec des prostituées de deuxième classe qui sont les favorites des plus importants commis voyageurs, essentiellement ceux qui ont loué leur chambre pour toute l’année. Les prostituées de première classe, elles, travaillent dans les bordels de luxe de la zone rouge, dénommée La Frontière, et s’acoquinent plutôt avec les membres du haut état-major de l’armée. Malgré une intense campagne de valorisation de la part du gouvernement qui veut mettre en relief les vertus du macoutisme (dont la première est sa totale loyauté au régime), allant jusqu’à embrigader de plus en plus d’intellectuels dans ce corps, les prostituées de haut vol ont toujours regardé les tontons macoutes avec un mépris de moins en moins dissimulé, les prenant, même ceux parmi les plus haut placés, pour des bouseux et leur préférant ostensiblement les officiers, bien parfumés, fraîchement sortis de l’Académie militaire. Au deuxième étage de l’immeuble, on trouve, paraît-il (je tiens ces informations sociologistiques de Gasner, qui se faisait un point d’honneur de visiter tous les quartiers généraux des tueurs en place), des cellules privées où les tontons macoutes enferment leurs prisonniers personnels, c’est-à-dire des individus dont les agissements ne constituent pas forcément une menace directe pour le gouvernement, mais touchent les hommes au pouvoir sur un plan, dirons-nous, privé (par exemple, un type qui couche avec la femme d’un colonel). On trouve aussi, sur cet étage, des salles de torture et des chambres d’interrogatoire. Au rez-de-chaussée, si on veut bien continuer cette visite guidée au purgatoire (l’enfer reste toujours Fort-Dimanche), on a la possibilité de prendre un verre à ce bar bien fourni en boissons locales (le seul alcool étranger toléré ici étant le Chivas Regal). Pas de tables, ni de chaises, seulement quelques tabourets autour du bar. C’est une très vaste salle presque nue. Quelques photos de Papa Doc et de Baby Doc sont accrochées aux murs. Dans le fond de la salle, étrangement, une robe de mariée est exposée dans une très large armoire aux portes vitrées. Est-elle à vendre ou a-t-elle été simplement placée là pour rappeler aux tontons macoutes comme aux prostituées qu’une vie chrétienne est encore possible ? Ce qui est sûr, c’est que cette robe de mariée commence à jaunir, signe qu’aucun tonton macoute ne l’a jamais offerte à une prostituée, ce qui donne une idée assez précise des manières goujates de la clientèle du King Salomon Star (le nom de l’hôtel). Au Copacabana, au Casa Blanca ou même au Brise-de-Mer, cette robe aurait été depuis longtemps mise aux enchères. « Il ne s’agit pas de demander une prostituée en mariage », aurait déclaré quelqu’un comme le capitaine Harry Tassy ou le lieutenant Sonny Borge, mais plutôt d’une affaire de simple galanterie. Voilà la différence entre un tonton macoute bouseux et un officier formé à l’Académie militaire. En réalité, les deux groupes travaillent pour le même pouvoir sanguinaire et se vautrent dans la même vase : l’un le faisant seulement avec plus de grâce que l’autre. Cette distinction n’est toutefois plus aussi nette qu’avant. Pour ceux qui analysent les nuances plus infimes entre les groupes et les sous-groupes à l’intérieur du système dictatorial, il y a lieu de s’alarmer ou de se réjouir. On voit arriver depuis un certain temps une nouvelle classe intermédiaire, encore assez floue, sur l’échiquier politico-militaire, dans laquelle on observe des officiers agissant d’une manière aussi vulgaire que les plus vulgaires tontons macoutes, et des tontons macoutes qui tendent vers le raffinement qui, il n’y a pas si longtemps, était l’apanage des officiers issus de l’Académie militaire. Naturellement, on note en même temps un rejet véhément de la part des officiers qui tiennent à garder leur distinction à l’égard de ces officiers dénaturés. Tandis que les tontons macoutes plus primitifs regardent avec une suspicion croissante leurs frères qui ont adopté ces manières trop raffinées à leur goût. Les tueurs qui jouent avec la beauté, selon le professeur De Castro, finissent par attraper une conscience. La solution serait, dans un premier temps, que les membres de ces deux groupes (les tontons macoutes raffinés et les officiers vulgaires), rejetés par leurs pairs respectifs, puissent s’allier pour former un troisième groupe relativement distinct des deux premiers, ce qui apporterait du sang neuf au régime. Une telle alliance est impossible pour le moment, du fait simplement que le tonton macoute raffiné méprise au plus haut point l’officier sans manières. Selon Gasner, cette fracture dans les deux (l’armée et la milice) des trois plus importants piliers du régime (le troisième étant l’Église) est à prendre au sérieux parce qu’elle annonce, tôt ou tard, une dégénérescence du pouvoir. Le ver est dans le fruit. Et le ver est le style. Et nous savons que dans n’importe quel système, le débat fondamental reste celui de l’esthétique. C’est le genre de détail interne, assez révélateur, qui poussait Gasner à fréquenter si assidûment ces milieux glauques à haut risque. Nombre de fois, il a voulu m’entraîner dans des rencontres douteuses, mais j’ai toujours refusé, d’abord par simple peur (l’issue d’une réunion de fascistes armés et ivres morts est toujours imprévisible), mais aussi parce que ce n’était pas dans mes goûts d’aller patauger, même pour la bonne cause, dans les marécages du pouvoir. Il faut dire que je ne croyais pas beaucoup en ses analyses subtiles de la dégénérescence du pouvoir par l’esthétique. Alors, il me demandait de l’attendre sur le trottoir ou dans le bar d’en face, le temps qu’il aille converser avec ces individus à la mine patibulaire (sûrement des tueurs), le genre qu’on ne voit jamais le jour. Après quelques minutes, il revenait vers moi, affichant un large sourire, fier d’avoir pu une fois de plus manipuler ces gens à sa guise (Gasner jouait constamment avec le feu) et, la plupart du temps, rapportant une information inédite sur la situation dans les prisons (à savoir ceux qui étaient battus, malades, transférés ou morts), le quota mensuel de meurtres exigé par le gouvernement de ses fonctionnaires de la mort (une information très attendue qui pousse à l’occasion tous ceux qui exercent un métier un peu subversif, le journalisme entre autres, à rentrer se coucher à l’heure des poules durant tout un mois au grand étonnement de leur mère), et un commentaire sur la qualité des instruments de torture reçus dans la semaine, ou sinon simplement une bonne blague comme « un tortionnaire, ayant battu sévèrement un opposant au régime tout en faisant attention à préserver ses mains, affirme à Amnesty International que, dans ce pays, on respecte les doigts de l’homme ». Des nouvelles de l’enfer, quoi ! Me voilà, ici, cette nuit, sans Gasner. J’entre au King Salomon Star en pensant à lui. Je veux vraiment savoir ce qui pouvait l’intéresser ici. Qu’est-ce qu’il voyait ? Que ressentait-il ? Pourquoi aimait-il venir humer ces odeurs fortes (un mélange de chair brûlée, de sang et de boue) ? J’avance prudemment dans la grande pièce du rez-de-chaussée. Quelques hommes en chapeau en train de danser, exhalant ce relent de sueur et de parfum bon marché. Malgré la présence des femmes (quelques prostituées se tenant le long du mur du fond), ils préfèrent danser entre eux. Quand des hommes dansent entre eux, dans une semblable ambiance brumeuse (la fumée des cigarettes), c’est qu’ils sont en train de fêter la mort. La mort, c’est la fête des hommes armés. Les femmes, dos au mur, gardant les lèvres serrées face à l’injure, assistent à ce bal funèbre. Je me dirige vers le bar, tout excité (l’adrénaline de la peur) à l’idée de plonger enfin dans la mare aux crocodiles. La proximité du danger est un puissant stimulant. Je suis à la limite de jouir. La musique s’est arrêtée depuis un moment, mais les hommes continuent à danser. Quelques vivats secs. Ils doivent célébrer un événement important. Peut-être la mort de Gasner. Ou quelque chose de plus terrible à venir. Un bain de sang. Leur rêve absolu. Si j’avais le moindre bon sens, je filerais d’ici tout de suite. C’est ce que je compte faire. La porte de sortie est derrière moi. Je n’ai qu’une trentaine de pas à faire pour traverser toute la salle. Ils ne font pas attention à moi, mais j’ai l’impression qu’ils sont conscients de ma présence. Comment atteindre la porte avant que l’un d’eux se décide de me mettre la main au collet ? Brusquement, j’ai les jambes lourdes, comme si je faisais un cauchemar. Mon esprit fonctionne au ralenti. Je n’arrive pas à avancer. Les hommes viennent de quitter la piste de danse. Ils circulent normalement, comme dans n’importe quel dancing. Sauf que je me trouve parmi les plus célèbres tueurs de cette ville. Je reconnais plusieurs d’entre eux, que j’ai l’habitude de voir dans les journaux et surtout à la télé, à l’occasion des grandes manifestations du 22 mai commémorant la fête des Volontaires de la Sécurité nationale (les tontons macoutes). Je vois aussi des tontons macoutes de la base, ceux qui n’ont aucune chance de rencontrer un jour Papa Doc, celui pour qui ils tuent et celui aussi qu’ils n’arrêtent pas d’évoquer chaque minute de leur vie. Une fête sans rires. Une fête sombre. Avec des hommes qui dansent sans musique, sous le regard désœuvré des prostituées de deuxième classe, des maîtresses des commis voyageurs de province et de quelques épouses des opposants au régime encore en prison, enfin toute la bande du troisième étage. J’imagine qu’on a fait descendre ici les femmes dans un but quelconque. Elles devaient avoir une participation. Au moins les prostituées. Chacun son métier. Eux, la mort. Elles, le sexe. Éros et thanatos. Peut-être qu’il y a plus de sexualité dans la mort que dans le sexe lui-même. Au Moyen Âge, on appelait l’orgasme « la petite mort », alors la mort doit être le grand orgasme. Lequel des deux jouit ? Celui qui donne ou celui qui reçoit la mort ? On connaît la relation entre le bourreau et la victime, mais on sait très peu de choses de ce qui se passe entre deux bourreaux. Deux bourreaux en train de danser, en sueur, les yeux fermés. Ils sont tout à côté de moi. Aucun son. La musique est en eux. Finalement, ils se séparent. L’un d’entre eux, le petit gros, sort un large mouchoir et s’essuie la nuque, une puissante nuque, passe devant moi, s’arrête, puis se retourne lentement pour me dévisager.

— Je ne t’ai jamais vu ici, toi !

— Je suis de province, dis-je d’une voix étrangement calme.

— D’où exactement ? Je connais tout le pays.

Seigneur ! D’où est-ce que je viens? Je ne vais pas dire de Petit-Goâve.

— De Savane Désolée.

— Je connais tout le monde à Savane Désolée. Qui est ton père ?

Qui est mon père ? La question que je redoutais le plus. Si je prononce ici le nom de mon père, je suis un homme mort. L’inquisiteur m’observe attentivement de ses petits yeux porcins. Aucune humanité dans cet être-là. Je n’arrive pas à desserrer les mâchoires. Ma vie ne tient qu’à un fil. Au moindre faux pas, ils m’éventreront. Soudain : bruit, mouvement, distraction. Qu’est-ce qui se passe ? Juste avant que le couperet ne me tranche la tête, une jeune femme vient l’enlacer par-derrière. Elle lui chuchote quelque chose à l’oreille. Il me regarde et sourit.

— Je ne savais pas que t’avais un frère. Pourquoi ne me l’as-tu pas présenté ?

— Maintenant, je te le présente. Voilà, c’est mon petit frère, et arrête de lui faire peur avec tes yeux méchants.

Il s’approche d’elle.

— Sache, ma fille, que je ne fais jamais peur aux gens. Je les tue ou pas, mais je ne perds pas mon temps à faire des menaces.

Un vague éclair de panique traverse les yeux de la jeune femme.

— Je te taquinais…

— Heureusement que c’est toi, dit-il en lui enfonçant son pouce dans la bouche.

Je regarde spontanément ses ongles durs et noirs. La jeune femme recule jusqu’à ce que son dos touche le bar. Il lui enfonce alors trois doigts jusqu’au fond de la gorge. Ses yeux s’agrandissent de terreur. Je regarde la scène sans bouger, me demandant ce qui se passera quand il tournera cette violence vers moi. Les feux de la géhenne. En attendant, la jeune femme tente vainement d’échapper aux doigts qui violent l’intimité de sa bouche, frétillant comme un poisson hameçonné. Soudain, on entend une espèce de rire gras, profondément vulgaire même selon les critères de cette société. Le rire de quelqu’un habitué à voir les gens blêmir de peur en sa présence. Il était déjà en train d’embrasser un long type maigre qui venait d’arriver et semblait son égal. Satan rencontrant Lucifer. La jeune femme fait un quart de tour, attrape une bouteille de rhum, prend une bonne gorgée et s’en gargarise longuement avant de cracher violemment le liquide brun contre le mur jaune d’œuf.

— Le salaud ! siffle-t-elle.

Elle me remarque enfin.

— On peut dire que t’es chanceux, toi.

— C’était qui ? je demande candidement.

Elle me regarde avec de grands yeux.

— Tu dois être la seule personne dans ce pays qui ne connaît pas Anthénor Bobo. Il terrorise même les tontons macoutes. Ce type ne connaît qu’un seul chef : Duvalier.

— Je le connais de réputation. Pourquoi es-tu venue à mon secours ?

Elle éclate de rire.

— Tu ne me reconnais pas ?

Je la regarde attentivement. Je n’arrive pas à me la rappeler. On doit bien se connaître si elle a pris le risque d’affronter Bobo pour voler à mon secours.

— Non, dis-je finalement.

— Tu te souviens qu’une fois, tu étais venu te cacher quelque part, croyant que des tontons macoutes te poursuivaient ? Ce que j’ai ri quand on m’a raconté toute l’histoire après ton départ.

Je commence à me rappeler, mais c’est encore assez vague dans mon esprit.

— On était plusieurs filles dans cette grande maison.

Soudain, la lumière.

— Chez Miki ! Et tu dois être Choupette ! Oh là là ! tu as changé, hein ?

— J’espère en mieux.

— Oh oui !…

Elle sourit. On s’embrasse. C’est vrai qu’elle est devenue un peu plus raffinée. Toujours le même milieu.

— On peut dire que tu es chanceux, toi. Je connais bien Bobo. Tu n’avais pas beaucoup de chances de t’en sortir avec lui.

— Il m’avait posé une question et j’allais lui répondre.

Elle rit bruyamment.

— Il s’en fout de ta réponse… Tu l’as vu avec moi qui le connais depuis longtemps. Un prédateur. Dès que ses yeux tombent sur toi, dis-toi que tu es en danger de mort. Ta seule chance, c’est qu’il ne te voie pas. C’est le plus féroce de la bande. Plus terrible même que François Dixon.

— C’est qui, François Dixon ?

Les connaître, afin de les éviter.

— C’est lui, le grand maigre qui vient d’arriver. Quand il sourit, c’est parce qu’il a visualisé ton cadavre. Les gens l’appellent Boss Peintre.

— Bien sûr, Boss Peintre…

— Un tueur froid. Tout le monde est là, ce soir. Je vois Justin Bertrand, Pierre Novembre, Estinval… C’est une réunion au sommet. Il ne manque que Lorius Maître et Mme Max Adolphe. Quelque chose d’important se prépare. Dès qu’ils dansent entre eux comme ça, c’est qu’il se passe quelque chose de grave et qu’ils ont reçu le mot d’ordre de serrer les rangs.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je suis avec les autres. Papa et Frank. Ils sont là-bas, tu ne veux pas nous rejoindre ? T’inquiète pas, ils ne te reconnaîtront pas. Je dirai que tu es le petit frère de Bobo. Toi, tu es toujours le frère de quelqu’un. Tu étais le frère de Miki, tout à l’heure le mien et, maintenant, celui de Bobo. C’est drôle ! Ils vont te lécher les chaussures. Tout le monde a peur de Bobo.

Je n’aime pas ce jeu. Finalement, Frank et Papa s’amènent vers nous.

— Choupette, dit Frank sur un ton brutal, faut qu’on aille à la fête de Mme Max.

— Je suis fatiguée… C’est où ?

— À Fort-Dimanche.

Je frémis. J’essaie d’imaginer ce que peut être une fête dans cette sinistre prison. Ici, c’est l’entracte. Les choses sérieuses vont se passer là-bas. Je me demande quelle sera la participation des prisonniers à la fiesta. Soudain, Choupette me prend dans ses bras pour me faire ses adieux, me serrant fortement. Je sens chez elle une pointe de nostalgie. Peut-être que je lui rappelle un temps meilleur, une époque où elle avait plus d’emprise sur les hommes.

— Ne reste pas là. Ce n’est pas ta place, ici, me chuchote-t-elle à l’oreille avant d’aller rejoindre Frank et Papa qui l’attendaient en causant avec Bobo.

Tout à l’heure, quand Bobo la violait par la bouche, ils ne se sont pas précipités à son secours. La hiérarchie est encore plus stricte dans le monde du crime officiel que partout ailleurs. Où est passée la jeune femme si insolente que j’ai connue, il y a huit ans ? La Choupette si sûre d’elle qui me faisait terriblement peur ? Broyée dans l’infernale machine du pouvoir absolu. Elle continue avec eux, Papa et Frank, j’ai l’impression, parce qu’elle ne sait pas où aller. Choupette n’a connu que ça : les hommes de main du pouvoir. Le bas de gamme. Elle fait désormais partie de ces femmes qu’on voit dans le sillage des tontons macoutes. Le genre qui vieillissent toujours mal, amères, jalouses (il y a toujours une nouvelle fille plus jeune, plus agressive, plus sexy qui débarque quand on s’y attend le moins, un soir où l’on avait gardé ses bigoudis), ombrageuses, devenant plus féroces que les hommes. Plus avides de sang. Ce sont elles d’ailleurs qui poussent le plus souvent les hommes à tuer. Ce n’est pas encore le cas de Choupette, mais ça ne saurait tarder. J’ai lu une ancienne fatigue dans ses yeux. Une certaine tristesse aussi. Elle regarde ses coéquipières plus âgées et pense à ce qui l’attend dans une dizaine d’années. Frank et Papa ne seront peut-être plus là pour la protéger (quelle protection !). Et elle devient de moins en moins attirante. Elle n’est déjà plus cette bombe sexuelle que j’ai connue il y a huit ans. La vie est dure pour tout le monde, quel que soit notre domaine d’activité. Les choses sont en train de changer dans tous les secteurs. Rien n’est plus comme avant, disent déjà les vieux tontons macoutes, les vétérans de l’époque héroïque de Papa Doc, du temps où l’on pouvait tuer n’importe qui, n’importe où et n’importe quand. On peut toujours tuer encore, grâce à Dieu, mais pas n’importe qui, ni n’importe quand. Le gouvernement, se plaignent les vieux tontons macoutes, laisse trop les étrangers mettre leur nez dans les affaires intérieures du pays. On veut plaire aux Blancs. On leur fait même visiter les prisons. À cause de l’aide économique, disent les jeunes technocrates qui dirigent le pays. Où étaient-ils quand il fallait plonger nos mains dans le sang pour garder ce régime en place ? ruminent les tueurs de la vieille garde. Ils étudiaient à Paris, à New York, à Rome ou à Bruxelles, et aujourd’hui ils viennent nous dire quoi faire. Ils ne parlent que d’argent, ignorant que ce n’est pas avec l’argent qu’on garde un régime en place, que c’est avec le sang, le sang des opposants, le sang de tous ces communistes, le sang de ceux qui veulent notre place. Les technocrates ont vendu ce pays aux puissances étrangères pour une poignée de dollars. Papa Doc n’aurait jamais permis cela. Le fils n’a pas les couilles du père. Voilà ce que soupirent, tout bas, les vieux tontons macoutes. L’État haïtien commence à devenir trop sophistiqué pour ces hommes de main, souvent analphabètes. Ils regardent l’avenir avec beaucoup d’inquiétude. Les voilà qui fêtent la moindre victoire comme si c’était un événement aussi capital que l’élection de Papa Doc en 1957. Ou comme les grandes messes politiques du 22 mai (la fête des tontons macoutes) au début du règne de Papa Doc. Ils sont tous là, ce soir, comme vient de me le signaler Choupette, et beaucoup plus inquiets que rassurés. Le petit groupe vient de quitter finalement Bobo pour se diriger vers la sortie. Au moment où elle passe devant lui, Bobo flanque une bonne tape sur les fesses encore bien rebondies de Choupette qui se retourne vivement (ah ! ma tigresse) et… lui sourit. Je regrette de ne pas lui avoir demandé des nouvelles des autres filles. Que font-elles ? Où sont-elles ? Comment ont-elles traversé ces dernières années parmi les plus tordues d’une dictature dont on a l’impression qu’elle n’a plus aucune logique ? Le danger était partout et pour tout le monde, même les plus fervents du régime. Les plus gros tontons macoutes dévoraient facilement les plus petits. Ce n’est pas à ça que je pense en ce moment. Je pense surtout à ces filles qui ont occupé, à un moment si précieux de ma vie, mes quinze ans, le centre de mon univers fantasmatique. Ces lumineuses actrices de mon cinéma intérieur. Flashback. Des fois, la nuit, je les entendais arriver en voiture (elles se réunissaient chez Miki, dans la maison de l’autre côté de la rue), j’entendais leurs éclats de rire de filles chatouillées, les cris aigus de Marie-Flore, les crises de larmes de Marie-Erna ou les feulements de Choupette. Je les entendais dans ma chair, dans mon sang, et je n’arrivais plus à me rendormir. Je me levais alors pour aller les observer de ma fenêtre. Elles descendaient de la Buick 57 de Papa en hurlant leur bonheur d’être au monde, leur joie d’avoir dix-sept ans pour toujours et leur jouissance de pouvoir faire ce qu’elles voulaient de n’importe quel homme dans cette ville. Et je me disais que, heureusement elles existaient, sinon la ville n’aurait été que terrorisée par les hommes armés circulant la nuit dans leurs jeeps DKW. Ma mère les détestait, les considérant comme des putes. Pour moi, elles étaient le symbole de la liberté, du désir sexuel et du plaisir de vivre. Elles m’ont empêché de crever d’ennui dans la capitale zombifiée par la dictature de Papa Doc. Ma mère me mettait constamment en garde contre elles. J’étais fou de Pasqualine. Je faisais remarquer à ma mère que Marie-Michèle était toujours en train de lire. Elle adorait Sagan. Ma mère aussi, mais cela ne lui a pas fait changer d’avis à propos de sa moralité. Elle me disait : « Tu verras, dans dix ans, il ne restera plus rien d’elles. Elles vont se faire dévorer par les léopards du régime. » Avait-elle raison ? Je ne sais pas. Je n’ai vu que Choupette. La voilà justement sur le point de disparaître, à jamais peut-être, de ma vue, en franchissant la porte du King Salomon Star.