Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 51 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Éloge de la torture

Éloge de la torture (4 h 07)

Malgré le conseil pressant de Choupette, je n’arrive pas à me décider de quitter ce marécage nauséabond. Les crocodiles se croisent silencieusement. Des requins entrent. Des léopards sortent. Des tigresses bâillent. Une musique mexicaine complètement démodée en fond sonore. Cette constante fausse gaieté. L’alcool coulant à flots. Du rhum surtout. Quelques bouteilles de Chivas Regal au garde-à-vous contre le mur. À un certain moment, j’ai eu l’impression que n’importe quoi pourrait arriver. L’ennui s’est installé dans le bar, et l’ennui est le meilleur allié des imbéciles. Je surveille plus attentivement la salle, me disant qu’il serait temps de partir. Cette ambiance fonctionne comme une bombe à retardement. Tic tac tic tac tic tac… Cela pourrait sauter n’importe quand. Qui sera le détonateur ? On ne peut pas le prévoir. Je regarde les gens plus en détail. L’une des prostituées quitte son poste (elle était debout dans le même coin, près de la fenêtre, depuis mon arrivée) pour aller se planter devant la grande armoire vitrée où jaunit la robe de mariée. À quoi pense-t-elle ? Subitement, un brouhaha venant de la porte d’entrée, je me retourne et vois arriver un tonton macoute tenant par le cou un homme couvert de sang. Ils traversent une foule indifférente, pour monter directement au deuxième étage, vers les cellules voisinant les chambres de torture. Les bavardages continuent comme si rien ne s’était passé. Et moi, je continue ma promenade, longeant le mur jaune sale, évitant tout de même d’attirer l’attention sur moi en ne restant pas trop longtemps au même endroit. Quelques tontons macoutes, des intellectuels surtout, discutent de la réflexion idéologique du jour : Papa Doc est peut-être avec ses frères haïtiens (il commence toujours ses discours en saluant ses « frères haïtiens ») mais, comme on le sait, qui aime bien châtie bien. En termes plus crus : mieux vaut se faire torturer par un frère haïtien que par un étranger. Le débat fait rage dans le coin du bar où se tiennent une poignée d’officiers dégénérés accompagnés de prostituées de troisième classe et de quelques épouses décaties faisant les mijaurées en se bouchant les oreilles chaque fois que la conversation dérive sur un sujet scabreux. Autant dire qu’elles gardent les oreilles toujours bouchées. Le capitaine Harry Tassy raconte l’histoire de ce lieutenant qui s’amenait chaque samedi soir au Cercle Bellevue avec de magnifiques prostituées dominicaines ramassées au Copacabana ou au Casa Blanca, en leur recommandant de ne jamais ouvrir la bouche de peur que l’on puisse identifier leur accent espagnol et découvrir ainsi le pot aux roses. Le lieutenant veut qu’on croie que ce sont plutôt des bourgeoises mulâtresses haïtiennes et non des prostituées dominicaines. Le lieutenant agit ainsi parce que, étant noir (le Cercle Bellevue n’est pas interdit aux Noirs, mais il favorise les mulâtres), il se sert de ces fausses mulâtresses comme ticket d’entrée. Un soir, comme cadeau d’anniversaire à sa femme, noire comme lui, il l’amène danser au Cercle et le lieutenant Sonny Borge lui crie du fond de la salle : « Qu’est-ce qui t’arrive, William ? C’est la première fois que je te vois avec une pute laide ! » Tout le monde rit de la blague du capitaine Harry Tassy, surtout les prostituées. Mais connaissant son goût pour les blagues un peu salaces, les épouses avaient pris soin de se boucher les oreilles dès que le capitaine avait commencé son histoire. Je continue mon chemin, ne m’insérant jamais totalement dans un groupe, rôdant toujours dans la zone grise qui sépare deux groupes, de manière à ce qu’on n’arrive pas à savoir à quel groupe j’appartiens. Dans un coin plus loin, à côté de la grande armoire vitrée, la discussion roule sur les interprétations possibles de la notion de torture. Selon Bobo, il n’y a aucune raison de torturer les gens. Oui, lui répond Boss Peintre (le seul à pouvoir lui tenir la dragée haute), si on ne voit pas d’autres possibilités d’obtenir une information vitale pour le gouvernement. Quelle sorte d’information ? s’informe Bobo. Toute information, rétorque Boss Peintre, pouvant conduire à l’arrestation d’un terroriste communiste préparant un attentat contre la vie du président à vie. Oh ! crie une femme comme si c’était une information et non une argumentation. C’est ainsi dès qu’on prononce le nom du président. Le cœur de l’assemblée arrête de battre pendant une bonne minute, montre en main. C’est Bobo qui reprend les hostilités tout de suite après la minute réglementaire. Bon, si on tient un type, eh bien, on le tue. Et c’est comme ça, réplique Boss Peintre, qu’on ne saura pas qui étaient ses complices. Ses complices, dit sereinement Bobo, ce sont toutes les personnes à qui il a adressé la parole durant les trois dernières années. Bobo, dit Boss Peintre, cela fait beaucoup de gens. Mets-tu aussi dans ce groupe ceux à qui il a simplement dit bonjour ? Bien sûr, et leur famille aussi. Boss Peintre sourit, mais personne d’autre n’ose sourire des réponses de Bobo. La torture fait perdre du temps au président, conclut Bobo. Deux balles dans la nuque pour tous ceux qui n’acceptent pas Duvalier comme leur dieu. Quelqu’un, un idéologue du régime (un homme à la voix très basse et au ton grave) fait remarquer, doctement, que l’idée de Bobo ne nous ferait pas seulement gagner du temps mais, peut-être aussi, de la sympathie car, comme on le sait, l’opinion internationale ne tolère plus les pays qui pratiquent la torture. On pourrait donc leur prouver qu’on ne torture plus les prisonniers en Haïti en leur montrant des cadavres au corps sain, sans la moindre trace de mauvais traitements. Pourquoi des prisonniers ? intervient brutalement Bobo. Je suis contre la prison aussi. Je vous l’ai dit : on arrête, on tue et on enterre. Vous ne voulez pas comprendre ou quoi ! Ah ! répond l’idéologue, si vous réglez aussi la question des prisons, qui restent un casse-tête pour le régime et donnent la migraine au président (une dame qui n’avait pas suivi la discussion s’écrie : « Mais si le président a la migraine, c’est des aspirines qu’il lui faut ! ») à cause de tous ces organismes humanitaires s’occupant principalement des droits de l’homme, qui n’entendent visiter que les prisons, alors qu’on essaie, par tous les moyens, de leur montrer les réalisations du gouvernement, je crois que pour toutes ces raisons, et d’autres encore (il fait allusion à la montagne de cadavres qu’il a empilés au nom du régime), monsieur Anthénor Bobo, d’ailleurs vous portez le nom de deux de nos grands héros nationaux, je veux parler d’Anthénor Firmin, ce héros intellectuel si cher à mon cœur, et on peut facilement comprendre pourquoi… Pourquoi ? demande étourdiment la dame aux aspirines. L’idéologue sourit, comme on le fait à un enfant, avant de continuer sa péroraison. Et Rosalvo Bobo, votre parent sûrement, un homme au courage indomptable et un grand esprit qui a fait face aux Américains, au moment de l’occupation, de 1915 à 1934, une occupation honteuse pour le pays qui a tout de même duré dix-neuf ans (c’est incroyable le genre de phrase sans fin que ces types peuvent débobiner en un rien de temps !), pour faire brièvement (aurait-il entendu ma critique ?), je disais que, plus que tout le monde, d’ailleurs je vais en parler au président dès que je le verrai au prochain conseil des ministres ou peut-être avant, à l’occasion de l’inauguration des nouveaux bâtiments de la Croix-Rouge haïtienne, je lui indiquerai combien il serait nécessaire et juste de vous donner la médaille de Grand Commandeur de l’Ordre Jean-Jacques Dessalines qui, comme vous le savez, est la plus haute distinction de la République d’Haïti. La dernière fois, c’était le président Estimé qui l’avait accordée à nul autre que le docteur François Duvalier. Voilà ce que je voulais dire tout simplement. Tout le monde applaudit. Même Bobo semble ému, surtout après avoir entendu que cette médaille a été précédemment accordée à son seul maître sur Terre : Papa Doc. Bon, dit Bobo, retrouvant sa bonne humeur et voulant être généreux à l’égard de Boss Peintre, si quelqu’un veut s’amuser, rien ne lui empêche de torturer un prisonnier, c’est une question de goût et, comme on le sait, les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Tout le monde rit et Bobo lance alors une joyeuse tape sur l’épaule de Boss Peintre. Je voudrais ajouter aussi, intervient l’idéologue, que ce que Bobo a dit tout à l’heure montre l’extrême modernité de la réflexion haïtienne en matière pénale. Des cadavres au corps sain, sans aucune trace de torture. Et il va plus loin : pas de prison. Peut-on comprendre l’importance d’une telle réflexion pour nous qui nous débattons sans cesse avec les accusations les plus dures sur la scène internationale ? Nous serons le seul pays sans prison de la planète. Quel pas pour l’humanité ! Évidemment, la torture, utilisée comme arme de dissuasion, peut rendre de grands services à un gouvernement comme le nôtre. Les gens conçoivent facilement la mort, toujours prêts à mourir pour ce qu’ils croient être une bonne cause, le communisme par exemple ; par contre, ils ont une certaine réticence face à la torture. Disons que ça les fait un peu réfléchir. L’être humain est encore réfractaire à la douleur. Pour terroriser une population, rien ne vaut un bourreau expérimenté, car un bourreau qui connaît son travail peut être considéré, d’une certaine façon, comme un artiste, au même titre que Picasso ou Mozart. Mais là encore, nous sommes loin du compte. On n’a même pas encore expérimenté la torture psychologique, la torture morale. Il y a tellement de sortes de tortures. C’est quoi, la torture morale ? demande encore la dame. Donnez-nous un exemple, monsieur, de la torture morale. L’idéologue réfléchit un bref instant. Bon, vous arrêtez un père et un fils. Vous les mettez dans la même cellule en leur disant que la mort de l’un libérera l’autre. Oh ! dit la dame. Et quand l’un d’eux meurt, que faites-vous ? demande un Boss Peintre fortement intéressé par la tournure du débat. Eh bien, vous dites à celui qui reste que ce n’était qu’une plaisanterie. Généralement, il se pend dans sa cellule dès le lendemain. Et vous recommencez l’opération, cette fois, avec deux frères jumeaux. C’est vraiment méchant, dit la dame, qui ne sait pas que son commentaire sera reçu comme le plus bel hommage rendu à ce sordide savoir-faire. À voir Boss Peintre tant saliver, on peut imaginer qu’il va, dans un très bref délai, essayer cette technique qui n’exige la présence d’aucun bourreau supplémentaire. Mais Bobo fait la fine bouche en déclarant que ce sont des méthodes trop perverses à son goût. Bobo, il faut le dire, a gardé les goûts sains de ses origines paysannes. Pour lui, la torture, qu’il compare aux préliminaires dans l’acte sexuel, ne fait que mettre en lumière un esprit tortueux, malsain et pervers. Donner du plaisir à une femme lui semble relever de la même source empoisonnée que faire souffrir un homme. Un homme doit être tué froidement, sans enthousiasme, juste parce qu’il n’est pas avec vous, pour aucune autre raison. Pour Boss Peintre, l’affaire est plus complexe. Pour lui, torturer est un acte intellectuel. On touche à l’esprit. Alors que tuer ne s’adresse qu’au corps. Bobo est un simple d’esprit. Regarder un homme en train de souffrir procure à Boss Peintre une jouissance plus riche et plus complexe qu’aucune femme, si experte soit-elle, ne pourrait lui faire connaître. Ce qui fait qu’il passe plus de temps dans la chambre de torture que dans la chambre à coucher. Mais l’idéologue reprend le flambeau. Nous nous dirigeons de plus en plus vers une culture technologique des plus performantes — déjà, certains pays européens et quelques riches pays arabes se servent des robots pour remplir certaines tâches jusque-là réservées aux bourreaux — qui exigera des hommes, comme des institutions, une adaptation rapide si l’on veut survivre dans ce monde. J’ajoute que, dans la société de demain, la torture telle que nous la concevons ne fera pas long feu, surtout de manière artisanale comme nous la pratiquons ici (il lève les yeux vers le deuxième étage). J’ai vu passer tout à l’heure un homme en sang. Messieurs, ça ne se fait plus ! Boss Peintre, étant un adepte de cette méthode d’arrestation spectaculaire, baisse la tête. Il me faut confesser, continue l’homme sur le même ton méprisant, que j’ai trouvé cela inutilement écœurant et folklorique. Nous devons comprendre que le progrès concerne tout le monde et touche tous les savoirs humains. La torture est une chose trop importante pour la laisser aux mains des bourreaux. Monsieur, vous parlez si bien, comment vous appelez-vous ? Gérard Daumec, madame. Ah ! c’est donc vous, Gérard Daumec. Je me sens très honorée de vous rencontrer.