Le Cri des oiseaux fous
Le choix
L’accent (3 h 59)
Ayant toujours eu le don des langues, mon père a appris assez vite quatre ou cinq langues. Il lui arrivait de parler à ma mère dans une langue qu’elle ignorait. Au début, cela la faisait rire. Cette musique si nouvelle à ses oreilles. Cet homme si nouveau aussi car, quand mon père s’exprimait dans une nouvelle langue, il changeait automatiquement de personnalité. Ma mère me chuchotait en riant : « Ton père me parle dans une langue que je ne comprends pas, et il ne le sait pas. » Un morne dimanche soir de juin, la voix de mon père perdit complètement son pouvoir de séduction. Malgré ses efforts désespérés, sa nouvelle voix, agrémentée de tant d’accents, n’arrivait plus à toucher ma mère. Même en parlant créole, mon père ne parvenait pas à se délester de cet étrange accent qui est le résultat d’une accumulation d’accents différents. Sans le savoir, il avait attrapé un accent mortel, comme d’autres attrapent une maladie infectieuse. Ce fut la fin. Mon père était devenu un étranger pour ma mère. Sa voix n’opérait plus. Elle ne le reconnaissait plus. Ce son ne pouvait sortir que d’un corps inconnu de ma mère. Elle ne reconnaissait plus son tambour venu du fond du corps. Le son du corps de mon père lui était devenu étranger, pour ne pas dire hostile. Un bruit ennemi. Je revois le visage effaré de ma mère au moment de ce drame. Ils ne vivaient plus dans le même bain sonore. Ils n’étaient plus sur la même longueur d’onde. La voix, c’était la dernière chose qui leur restait. La douleur inconsolable de ma mère. La folle dérive de mon père commença à cet instant précis. Mon père n’avait plus aucun repère dans le monde.
Le choix (4 h 03)
Avec Papa Doc au pouvoir, il est périlleux de garder contact avec un exilé. L’exilé est l’ennemi personnel de Duvalier. Et Duvalier, c’est l’État. Il s’identifie même au drapeau national. (« Je suis le drapeau haïtien, un et indivisible. ») On risque tout avec un malade pareil. C’était déjà un miracle qu’on n’ait pas encore jeté notre famille en prison. Bien sûr, il y a une raison à ce miracle. Si ma mère n’a pas été inquiétée, c’est surtout parce qu’elle ne se mêle jamais des affaires des autres, encore moins de celles de Papa Doc. Ma mère est quelqu’un d’extrêmement réservé, pudique, modeste. On n’entend presque jamais sa voix. Elle va travailler le matin vers huit heures, un peu après que la maison se soit complètement vidée, et ne revient que vers six heures du soir. Elle se lève tôt le matin, va assister à la messe à l’église Sainte-Anne ou à Saint-Gérard, et ne rentre que pour préparer le déjeuner avant d’aller à son travail aux archives de la mairie. Voilà le trajet de ma mère, du lundi au vendredi. Le samedi est jour de grande lessive. Elle nettoie la maison de fond en comble tout en chantant Angelina, me sa chanson préférée. Vers dix heures, M Lucien, sa bonne amie, passe la chercher pour aller prier avec un groupe de veuves à la montagne Noire. Elle passe toute la journée là-bas et ne revient que tard le soir. Le dimanche, elle va à la messe à la cathédrale et passe le reste de l’après-midi au lit avec une boîte de carton pleine de photos jaunies. Voilà la vie de ma mère depuis le départ de mon père. Malgré cette vie monacale, ma mère aurait pu avoir des problèmes avec les sbires du régime si mon père n’avait pas quelques amis haut placés dans le gouvernement (notamment ce colonel César, un vrai tueur, qui a procuré à ma mère le passeport confidentiel qui me permettra de sortir de ce piège à rats) qui nous protégeaient discrètement. L’autre problème, c’est que je porte le même prénom que mon père. À tout moment, on pouvait craindre qu’un tonton macoute zélé et stupide puisse confondre le fils et le père, et me brûler la cervelle en pleine rue comme il est recommandé de le faire avec tout ennemi notoire du dictateur. Je n’avais que cinq ans et cette menace pesait déjà sur moi. À un certain moment, ma mère a senti le souffle de la bête pas loin de ma nuque. Un sentiment plutôt diffus. Pas clair. Indéterminé. Sans vrai signe avant-coureur. La dictature commençait à bien s’installer. Un certain calme (la paix du cimetière) régnait dans le pays. La panique de ma mère relevait uniquement de l’instinct maternel. De toute façon, le Palais national (par ses espions qui s’infiltraient déjà partout) était au courant des conversations téléphoniques du dimanche soir de ma mère. Et si on n’avait pas réagi, c’est tout simplement parce que ma mère ne représentait aucun danger. Une frêle femme qui ne se mêlait jamais des affaires des autres. Mais il suffisait qu’un agent SD (la police secrète de la préfecture) me découvre (l’héritier mâle d’un dangereux exilé) pour qu’on se retrouve à Fort-Dimanche, l’effroyable prison où le dictateur fait mourir à petit feu ses opposants ou toute personne s’étant placée en travers de son chemin. Une voisine a fait comprendre à ma mère que je courais un grave danger. Elle lui a expliqué qu’on pourrait s’emparer de moi afin d’obliger mon père à se constituer prisonnier. C’était une pratique courante, mais ma mère ne le savait pas. « Que dois-je faire ? » se lamentait-elle. Je l’entendais pleurer des nuits entières. Il lui fallait prendre l’ultime décision de sacrifier un des deux seuls hommes de sa vie. Sous peine de perdre les deux. En clair : pour sauver l’un, il lui faudrait sacrifier l’autre. Mais qui ? Ma mère n’a aucunement peur de mourir, mais était-elle prête à assister à l’agonie de son fils ou à la disparition définitive de son mari (ce qui se passerait sûrement si elle coupait le cordon téléphonique) ? Et pour cela, elle n’aurait qu’à ne pas répondre au prochain appel téléphonique. Mon père et ma mère avaient convenu, pour des raisons de haute sécurité, que si un jour ma mère venait à manquer à un appel, il ne devrait plus jamais la rappeler. Ma mère n’arrivait pas à dormir. Elle passait ses nuits à faire les cent pas dans la petite chambre où l’on s’était réfugiés, rue Magloire-Ambroise. Elle parlait toute seule, gémissait quand elle me croyait endormi et maudissait Dieu de l’avoir placée devant un tel dilemme. Au matin, le problème n’avait pas bougé d’un poil, malgré les pleurs et les prières de la nuit. Toujours ce choix intolérable : son mari ou son fils. L’effroyable dimanche de la décision arriva. Ma mère s’enferma dans la petite chambre tout l’avant-midi. Elle n’a même pas voulu ouvrir la porte à tante Renée qui lui avait préparé un bol de soupe fumante, son repas favori. Vers la fin de l’après-midi, elle sortit sans rien dire à personne. Elle revint assez tard, juste à temps pour l’appel téléphonique du dimanche soir. Tante Renée s’interposa au moment où elle partait chez M me Ambroise attendre le coup de fil hebdomadaire.
— Si tu continues à les provoquer en gardant le contact avec un exilé, ils vont s’en prendre à ton fils.
Ma mère ne répond pas.
— Écoute, Marie, ton fils en grandissant va ressembler de plus en plus à son père, alors que dans vingt ans tu risques de ne plus reconnaître ton mari si tu le croises dans la rue.
Le douloureux quart de sourire de ma mère.
— Et alors ?
— Tu as tout à gagner, Marie. Épargner Vieux Os, c’est choisir les deux.
— Comment ça, les deux ?
— Ton fils et ton mari à la fois. Tu pourras retrouver plus tard ton mari dans ton fils quand celui-ci aura l’âge qu’a son père aujourd’hui.
— Tu as déjà dit ça, Renée.
— C’est ton fils qu’il faut protéger, Marie. C’est lui qui est le plus en danger. C’est lui qui vit dans la tanière de la bête.
— Ne crois pas cela, Renée, finit par dire ma mère d’une voix blanche. Sans ses appels téléphoniques, il deviendra fou sous peu.
Un long moment de silence dans la pièce. Les deux sœurs se font face.
— De toute façon, jette ma mère d’un ton sec, j’ai vu le colonel César tout à l’heure.
— Et…
— Il m’a confirmé que le Palais national est bien au courant de mes conversations téléphoniques et qu’il me faudrait faire un choix.
— Tu vois ce que je t’avais dit ! jubile tante Renée.
— Arrête, Renée, tu me soûles. Comme je n’arrêtais pas de pleurer, il m’a essuyé les larmes et m’a dit qu’il y avait peut-être une autre solution, mais qu’il fallait que je sois raisonnable.
— Tu me mets sur des charbons ardents, Marie.
— Eh bien, il m’a dit…
— Tu veux me rendre folle, Marie. Que t’a-t-il dit ?
— Si tu n’arrêtais pas de m’interrompre… Je vais te dire exactement ses paroles. Il a dit : « Et si ton fils partait plutôt… »
— Pas question ! hurle tante Renée.
— C’est ce que j’ai cru un moment. Il voulait simplement que j’éloigne Vieux Os de Port-au-Prince. Je vais l’envoyer retrouver Da à Petit-Goâve. Ma mère sera très contente.
Tante Renée reste bouche bée. Visiblement, elle n’avait pas pensé à cette solution. Ma mère en profite pour continuer.
— Il m’a demandé de ne dire à personne où il se trouve. Selon lui, les tontons macoutes son devenus pires que des bêtes sauvages.
— Et lui alors !
— Je sais, Renée, mais c’est lui que Dieu a choisi pour nous protéger.
— Quand doit-il partir ?
— Demain, à l’aube.
— Seigneur ! s’exclame tante Renée sur un ton nettement ulcéré, ce n’est qu’un enfant et il doit déjà partir en exil. Quel pays !
— Ce n’est pas un exil, Renée, dit tranquillement ma mère.
— Il n’a que cinq ans. De quoi ont-ils peur ?
— Il va simplement retrouver sa grand-mère.