Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 23 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

La vie est un roman

La vie est un roman (5 h 46)

— Mon chéri…

C’est la voix de Mercedes. J’émerge tranquillement de mon sommeil troublé.

— Tu dormais comme un bébé, me dit doucement Fifine tout en me caressant le front, comme on fait à un enfant effrayé qu’on veut rassurer.

— Où étiez-vous ?

— En ville, lance Mercedes avec son accent chantant.

— Moi, dit Fifine, j’étais partie à la recherche de Mercedes.

— Andrémise me l’a dit.

— Je ne pouvais pas rester sans rien faire, jette Mercedes d’un ton hargneux. Dès que j’ai appris la triste nouvelle, j’ai voulu savoir qui a fait le coup.

Je m’asseois sur le lit tout en me frottant énergiquement le visage.

— Et tu l’as su ?

— Je suis allée voir le colonel (Mercedes est la maîtresse d’un des assistants du chef d’état-major). Il n’était pas là. C’est étrange, d’ordinaire, à cette heure, je le trouve toujours à son bureau.

— J’ai l’impression, dit Fifine en frissonnant, qu’il se passe quelque chose de très grave. De plus grave même que la mort de Gasner.

— Il n’y a rien de plus grave que la mort de Gasner, rugit Mercedes en éclatant du même coup en sanglots.

Elle se jette sur moi en pleurant. Fifine me fait, par-dessus l’épaule de Mercedes, un sourire si terriblement triste que je ressens pour la première fois, depuis ma visite ratée à la morgue, l’absence définitive de Gasner.

— Tu ne vas pas mourir, toi aussi ? me murmure presque Fifine.

Les larmes coulent silencieusement le long de ses joues.

— J’espère que non…

— Ne plaisante pas, dit Mercedes en s’essuyant le visage avec la serviette blanche qu’elle garde toujours près du lit, à la disposition des clients.

— Tu dois avoir faim ?

— Pas trop.

— Il faut manger. Fifine, va lui préparer quelque chose.

Je connais la recette de Fifine : poisson en sauce, banane verte bouillie, tomate, laitue et une belle tranche d’avocat. Le poisson toujours frais et bien épicé. Et le tout accompagné d’un grand verre de jus de cachiman. Fifine part comme une flèche (comme une gazelle, plutôt). La cuisine, c’est ce qu’elle aime le plus faire. Plus que la musique. Plus que l’amour. Plus que tout. Pas pour elle. Son but dans la vie : nourrir son homme. Son rêve : trouver un homme qui apprécie sa cuisine. Quand elle parle des hommes qu’elle a eus, c’est toujours en rapport avec la nourriture. Chacun de ses hommes (ce ne sont pas des amants, car le sexe n’entre jamais dans ses confidences) est toujours identifié par son plat favori.

— Maintenant que Fifine est partie, je peux te le dire. C’est vrai que je n’ai pas vu le colonel, mais j’ai vu un jeune officier qui lui sert d’aide de camp. Il m’a confié qu’il sait qui a fait le coup. Ils étaient trois ou quatre sur Gasner.

— Ah bon ! Et il t’a dit qui ?

— Ce soir. Tu connais ces gens, ils veulent toujours quelque chose en contrepartie.

— Que veut-il ?

— Moi.

— Je ne voudrais pas t’insulter, Mercedes, mais pour t’avoir il n’a qu’à payer.

Mercedes éclate d’un grand rire.

— Je vois que tu as encore beaucoup de choses à apprendre, mon bébé. Il ne veut pas simplement coucher avec moi. Pour ça, il sait bien qu’on n’a qu’à payer. Je le connais depuis longtemps. Ce qu’il veut, c’est que je sois à lui. Il veut pour lui la maîtresse du colonel. De son colonel. Un colonel avec des cornes, c’est bien moins intimidant.

— Oh ! je ne crois pas beaucoup à ton truc, Mercedes. C’est trop raffiné. Ces types sont des bêtes sauvages.

Elle me regarde droit dans les yeux.

— Je vais te dire le secret de ce genre d’homme.

— C’est quoi ?

— De se faire aimer par une prostituée.

— Et pourquoi ?

— Si mon corps est à vendre, mon cœur n’a pas de prix.

— T’as lu ça quelque part.

Elle sourit.

— Si tu veux mon avis, Mercedes, je crois qu’il veut simplement coucher avec toi sans payer.

— Depuis deux ans que je suis avec le colonel César…

— Le colonel César !

— Pourquoi es-tu si étonné ?

— Tu as dit le colonel César ?

— Tu le connais ?

— Oui, je le connais.

— C’est pas ton père par hasard ?

— Non, mon père est en exil. Je te l’ai déjà raconté. — Je sais, mais les gens d’ici, j’ai remarqué, ont toujours au moins deux pères. Un père officiel et leur vrai père.

— Je ne savais pas que c’était le colonel César quand tu me parlais de lui.

— Arrête. Ça fait deux ans que je te parle de lui, c’est pas aujourd’hui que tu vas en faire un drame.

— Et comment ça se fait que je ne l’ai jamais rencontré ici ?

— Tu pars très tôt et il arrive très tard. Je ne mélange pas mes affaires. Toi et Gasner, c’est pour l’affection. La nuit, je travaille.

— Excuse-moi, ça m’a pris comme ça. Je n’aurais jamais imaginé que le type dont tu me parlais était le colonel César. Excuse-moi, qu’est-ce que tu disais ?

— Eh bien, depuis deux ans que je suis avec le colonel et qu’il paie cette chambre, tout ce que je porte sur moi, ce que je mange, et même le loyer de ma mère à Santo-Domingo, je peux te dire qu’en deux ans on n’a pas couché ensemble plus de cinq fois, et toujours parce que j’ai insisté car j’aime bien gagner mon pain.

— Alors, pourquoi il est avec toi ?

— C’est ce que j’essaie de te dire depuis tout à l’heure. Il est avec moi pour qu’on sache qu’il est un homme.

— Ah ! Mercedes, on vit dans une époque moderne. Ce genre de raisonnement est trop ancien…

Elle sourit comme une chatte s’apprêtant à avaler une innocente souris. Sa souris, c’est moi.

— Il ne peut pas être plus ancien que le métier que je fais.

— Touché !

— Merci. Tu sais, il vient ici trois fois par semaine. Il gare sa voiture bien en vue, prend un doigt de rhum et on va se coucher. Je passe la nuit à l’entendre ronfler. Tout ça pour garder le respect de ses subalternes.

— Et pourquoi il ne prend pas une maîtresse régulière, sans vouloir te vexer, Mercedes ?

— T’inquiète pas pour moi. C’est encore plus sûr ici. Il ne viendrait à l’idée de personne qu’un colonel couche dans un bordel pour dormir. Quand il passe la nuit ici, le lendemain il me raconte toutes les plaisanteries qu’on lui fait au sujet de sa puissance. Ça le fait rire, et c’est pour ça qu’il paie.

— Et l’autre, le jeune officier ?

— Ce serait le jackpot pour lui si on apprenait que je suis sa maîtresse. Ce serait comme s’il avait deux sexes. En même temps qu’il me baiserait, moi, il baiserait le colonel. Tu vois ce que je veux dire…

— Oui, je vois. Mais c’est un jeu dangereux.

— Pas pour moi. Moi, je suis une prostituée. Pour eux, oui. À moi le sexe et l’argent. À eux le pouvoir. Ne parle pas de ça à Fifine, elle n’aime pas ces histoires. Moi, c’est tout ce que j’aime…

— Tu aurais aimé faire de la politique ?

Son visage s’éclaire.

— Oui. J’aime les intrigues, mais ça ne marcherait pas parce que je suis trop sensible.

— Ah bon ! je fais, complètement abasourdi, après ce que tu viens de m’expliquer, j’aurais cru le contraire.

— Je vais te montrer quelque chose.

Elle se dirige calmement vers un petit meuble près de la coiffeuse, l’ouvre et en retire un livre qu’elle m’apporte.

Je le feuillette un moment. Elle me regarde attentivement. C’est L’Espace d’un cillement de Jacques-Stephen Alexis.

— C’est un de mes romans préférés, dis-je après un temps.

— C’est Gasner qui me l’a donné, dit-elle, émue.

— L’as-tu lu ?

Un regard dur vers moi.

— Je ne sais pas combien de fois.

— Je sais toujours quand elle est en train de lire ce maudit livre, lance Fifine en entrant dans la chambre avec un plat fumant. Elle n’arrête pas de pleurer dans ce cas-là.

— Parce que c’est la plus belle histoire d’amour que j’ai jamais lue.

— Tu n’as pas lu tant de livres que ça, dit Fifine qui, visiblement, n’aime pas lire.

— Ce soir, je vais de découverte en découverte. Et maintenant, je découvre que tu es une romantique, Mercedes.

— Bien sûr que je suis une romantique. Je suis même très romantique.

Elle a les yeux embués de larmes.

— El Caoucho me fait frémir.

— C’est qui, El Caoucho ? Quel nom stupide !

— Laisse tomber, Fifine. Elle sait très bien c’est qui. Elle dit ça pour me faire enrager.

— C’est un beau personnage… Tu aurais aimé le rencontrer ?

Mercedes réfléchit un long moment.

— Non, c’est l’auteur qui m’intéresse. C’est lui qui a inventé ce personnage. Cet homme doit bien savoir ce qu’est l’amour pour plonger si profondément dans le cœur de cette femme.

— De cette prostituée, corrige Fifine, qui écoutait tout en servant mon plat.

— Je n’ai jamais vu une prostituée, mais une femme comme toutes les autres femmes avec un cœur fait pour aimer… Laisse-moi te dire que cet homme sait ce qu’est l’amour.

Fifine se met à danser pour se moquer de Mercedes.

— Il peut bien écrire des livres pour faire pleurer les femmes fragiles comme nous. (Elle fait encore quelques pas de danse.) Mais je n’oublierai jamais que c’est un homme et qu’il doit être comme les autres.

— Un homme qui a réussi à toucher le cœur d’une vraie femme comme moi ne peut être qu’un vrai, tu peux me croire, Fifine. Et il n’y en a pas tant que ça.

Elle se met à pleurer à chaudes larmes.

— Arrête de pleurer, dit Fifine en lui caressant la joue. Tout ça pour un livre…

Ce livre de Jacques-Stephen Alexis, le dernier qu’il a publié avant sa mort (lui aussi a été assassiné comme Gasner par les tontons macoutes), se passe dans un bordel aussi : Sensation-Bar. Pas loin d’ici, dans le quartier rouge. Cela raconte l’histoire de la rencontre d’une petite prostituée très sentimentale, la Niña Estrelita, qui n’a jamais connu l’orgasme parce qu’elle n’a jamais connu l’amour, avec un jeune ouvrier révolutionnaire, El Caoucho (qui doit son surnom à sa démarche sautillante). Ces deux amoureux vivront une passion dévorante (presque sans se toucher) jusqu’à l’orgasme final. On a reproché à l’auteur d’avoir planté le décor de son livre dans un bordel. Ce n’était pas un sujet assez sérieux pour l’intelligentsia de l’époque. En réalité, c’est le livre le plus achevé de cet écrivain, mort à trente-neuf ans après avoir tenté de renverser la dictature de Papa Doc. L’auteur de Compère général Soleil a été torturé à Fort-Dimanche, la plus sinistre prison de la Caraïbe. C’est étrange que Gasner ait choisi de donner ce livre à Mercedes. Il ne me viendrait jamais à l’esprit de faire un tel cadeau à une prostituée. Peut-être qu’il trouvait qu’Alexis exprimait ses vues sur la question et qu’il voulait faire savoir à Mercedes ce qu’il pensait sincèrement de sa condition. C’était prendre le risque que cela l’indispose. Gasner était ainsi, il prenait des risques en tout. C’est que les professionnels n’aiment pas beaucoup les livres écrits sur leurs activités par des amateurs. Des erreurs très grossières viennent toujours gâter l’ensemble. Quand on y regarde de plus près, Gasner ressemble un peu à Alexis. Ils avaient la même vision romantique de la vie. Et la petite prostituée espagnole, pour Alexis comme pour Gasner, représentait le point ultime du romantisme : la fausse fête (« les femmes dites de joie » d’Alexis), l’éclatante beauté de type espagnol (rouge à lèvres, fleur au coin de l’oreille, éclats de rire), la nostalgie du pays natal (Cuba, Venezuela, Dominicanie), la musicalité de la langue espagnole, un tempérament chaud et prompt à la rébellion et une constante tristesse sous-jacente.

— Et toi, Fifine, l’as-tu lu ?

— Non, répond-elle rapidement. Ce n’est pas mon genre. Je n’aime pas les histoires qui font pleurer. J’aime les hommes qui me font rire. Mercedes aime pleurer. Moi, pas. On est totalement différentes.

— C’est vrai, dit Mercedes. Mais pourquoi tu ne manges pas ? Mange, mon chéri, mange.

Je n’ai pas faim, mais Fifine est une cuisinière vraiment bien. Et quel arôme ! Bien épicé. Le parfum du piment et du citron vert. Un bon poisson, c’est à la fois si simple et si difficile à réussir. Tout est dans l’assaisonnement. Plutôt dans l’art, ce truc impalpable. Fifine me regarde déguster son poisson en souriant. Le triomphe d’une cuisinière, c’est quand on dévore son plat bien qu’on n’ait pas faim. Elle m’observe. Attentive, pointue, aiguë. Ses lèvres se gonflent peu à peu. Sa poitrine se soulève légèrement. J’ai vu l’éclair de plaisir intense dans ses yeux. C’est comme ça qu’elle prend son pied.