Le Cri des oiseaux fous
Éros et thanatos
Marcel lui passe le lourd sac de jute rempli de provisions alimentaires. L’infirmière Georgette, qui descendait d’un taxi au même moment, s’empresse de venir aider Félix avec son sac. Ils ont l’air de bien se connaître. Le tap-tap repart dans un mouvement si brusque qu’il a fait hurler certains passagers, ce qui fait que je n’ai pas eu la chance de saluer l’infirmière Georgette, la marraine de toutes les prostituées de la zone rouge. C’est elle qui les protège contre les abus de toutes sortes. Quand elle va en Dominicanie, Mercedes ne manque jamais de lui rapporter un petit cadeau.
Éros et thanatos (6 h 30)
À quel moment commence-t-on à ressentir la mort d’un ami ? Pour le moment, c’est la vie qui me préoccupe. La mort m’a frôlé aujourd’hui et elle continue à rôder. Je peux sentir son odeur si sensuelle. Je frissonne rien qu’en pensant au baiser jaune de la mort rouge. La mort est blanche et froide dans le Nord. Elle est rouge et fumante dans le Sud. C’est l’âme qui meurt là-bas. Chez nous, c’est le corps. Un corps souvent jeune. La mort, toujours violente. Trahison. Coup dans le dos. Balle dans la tête. Sang. Rouge. Cris. Mort. Qui a trahi Gasner ? Qui est celui qui l’a embrassé avant de le livrer ? Qui est ce faux frère ? Un Frère-de-la-nuit ou un Frère-de-la-mort ? La mort jaune dans ce cas. Longtemps, je n’ai pensé qu’à la mort. Certains ne pensent qu’au sexe. D’autres qu’à l’argent. La vraie trilogie : sexe, argent et mort. La foi est l’eau qui nous aide à avaler la pilule de la mort. Malgré ce que l’on dit, je remarque que la pensée de la mort n’aide pas au désir sexuel. La mort fait plutôt débander. Dire qu’autrefois on appelait l’orgasme « la petite mort ». Dans ce pays, la mort ne ressemble ni à l’orgasme ni au sommeil. Ailleurs, on compare souvent la mort au sommeil. De quel genre de mort s’agit-il ? Sûrement pas la mort tropicale qui évoque les fruits exotiques et la mer turquoise des Antilles. Plutôt celle qui s’accompagne de la douleur du corps. La torture. Les coups reçus à la tête par mon frère Gasner. À la tête, à la nuque, aux reins et surtout au sexe. Pourquoi les bourreaux de ce pays s’attaquent-ils toujours en premier lieu à votre sexe ? La partie de vous la plus sensible. Le centre du plaisir le plus vif. Le lieu aussi de la plus intolérable des douleurs. Le sexe endolori. Chaque fois qu’avec des amis nous évoquons l’éventualité d’être torturé un jour (ce qui est tout à fait dans l’ordre des choses dans un tel pays) et qu’on arrive à cette forme de douleur (le sexe mouliné), je ressens un vif malaise. Comment un être humain pensant à un autre être humain de même sexe que lui a-t-il pu concevoir une telle forme de torture ? Quelle sorte de plaisir peut-on ressentir à infliger une douleur si inusitée à l’autre ? Qui bande le premier dans ce cas-là ? Le bourreau ou la victime ? Le masochiste bande-t-il sous la torture ? Fait-on bander son bourreau ? Ces questions m’angoissent depuis que j’ai commencé à écrire pour ce magazine et, plus précisément, depuis qu’un jour un type rencontré près de la cathédrale m’a glissé qu’écrire dans ce pays était une activité hautement dangereuse, et que j’ai su par la suite que cet homme a été longuement torturé à cause d’une vague allusion, dans un de ses articles, à la virilité de Papa Doc. On lui a mouliné le sexe. Un ami plus expérimenté m’a fait comprendre qu’il n’était pas nécessaire d’aller si loin (la vague allusion à la virilité de Papa Doc) pour finir dévoré par les crabes dans la terrible prison de Fort-Dimanche. Même les poètes les plus hermétiques (les disciples de Magloire Saint-Aude) ne sont pas à l’abri des lecteurs zélés de la préfecture chargés de déceler toute critique subjective, même bien cachée à l’intérieur des textes.