Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 18 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Les mots

Les mots (4 h 37)

Ce que j’aime, c’est écrire. Rendre une ambiance avec des mots. Faire vivre une situation avec des phrases. Je suis fou des mots. J’ai un cahier plein de mots rutilants (mais les plus beaux sont les plus simples). Leur sens se trouve caché dans leur musique. Des mots comme lune, mer, ciel, jaune ou cœur. J’aime le mot étincelle, qui me fait penser à une pluie d’étoiles. Et tout de suite mon enfance m’éclate à la tête. Je ne sais pas pourquoi, je pense constamment à mon enfance. Souvent, dans la journée, je vois flotter devant mes yeux le visage si calme de ma grand-mère, et cela me repose. J’aime la discrète puissance du mot étincelle (une étincelle peut mettre le feu à la plaine). C’est un mot aussi élégant et féminin que le mot libellule. Ce n’est ni brutal ni grossier comme le mot pouvoir. Par contre, le mot sexe n’a pas de genre à mon avis. Pourtant, il n’est pas neutre. Plutôt explosif… Curieusement, je n’aime pas les dictionnaires. Je n’accepte pas l’idée qu’on puisse définir les mots. J’ai recopié ceux que j’aime dans un cahier et je leur ai donné, à chacun, un sens personnel. Cela peut varier selon mon humeur. Le mot tristesse, par exemple, m’a toujours semblé un mot très gai, d’une gaieté imbibée d’alcool. Alors que le mot joie me fait terriblement peur (un mot de deuil). La mort accompagne toujours la joie. Alors que je vois des pierreries dans le mot tristesse, la lettre S étant, pour moi, la plus raffinée de l’alphabet. Dès que je trouve un mot qui me plaît, je sors mon cahier noir pour le noter. Les mots pullulent. Ils sont partout et ils ont la vie dure. Certains ont traversé des siècles, certains ne vivent que le temps d’une saison. D’autres, morts il y a longtemps, reviennent un matin dans la bouche d’un gosse qui ignore leur signification. Je trouve mes mots partout. Dans la rue, dans les livres. Ou simplement dans l’air. Certains mots, même quand on ne les emploie plus, aiment rester dans l’air à flotter, attendant qu’un facétieux les attrape. J’aime surtout les mots simples que les gens emploient souvent. Des mots qui aiment se retrouver dans une bouche pour se faire manger, broyer, dévorer, mastiquer. Des mots bien domestiqués. Il m’arrive de prendre un de ces mots, un mot constamment utilisé par tout le monde, un mot qui a roulé sa bosse dans toutes les bouches (des bouches édentées de vieux grincheux, des bouches parfumées d’enfants, des bouches affamées de pauvres ou arrogantes de riches) et de me concentrer dessus jusqu’à ce qu’il devienne tout neuf. Comme un sou. Tiens, le mot sou par exemple. Trois lettres seulement et tu achètes ce que tu veux avec, enfin ce qui est achetable, car rien de ce qui a une vraie valeur n’est achetable (la mer, le ciel, la lune, la couleur jaune ou le cœur). Faut quand même pas cracher sur le mot sou. Ce mot, j’aime l’avoir dans ma poche. Je garde secrètement mon cahier noir parce que les gens que je côtoie ne comprendraient pas la passion naturelle que j’ai pour les mots. Un tel luxe pourrait les effrayer. Ils comprennent bien la passion du pouvoir, de la politique ou de l’argent. Même les gens un peu plus sensés finissent par me demander d’écrire un livre. Pourquoi ne pas rassembler mes mots pour en faire une histoire ? Le problème, c’est que je n’aime que les mots, pas autre chose. Pas les phrases, ni les histoires. Un mot dit tellement plus qu’une phrase ou une histoire. Quand je pars dans de pareilles dérives, c’est toujours difficile de m’arrêter. Je vis surtout dans ma tête. Très peu de gens savent vraiment à quoi je pense. On veut tellement me confiner dans un seul sujet (la politique), comme si mon cerveau n’était pas plus vaste que leur univers. Je peux faire entrer l’Univers entier dans un coin de mon cerveau. Mes émotions m’épuisent tant elles sont riches. L’affaire, c’est que je suis un rêveur dans un pays où l’on n’aime pas les rêveurs. Et là je ne parle pas uniquement du dictateur. Tout le monde combat ici le rêve et les rêveurs. Je me demande s’il y a un endroit au monde où on les accepte. Je voudrais bien y aller. Sûrement sur une carte imaginaire. Vieux Os au pays des merveilles. Mon livre préféré : l’histoire de cette petite fille qui traverse le miroir. Je ne demande pas grand-chose pourtant, simplement qu’on me laisse rêver en paix. Je n’ai besoin de rien d’autre. La nourriture ne m’intéresse pas (depuis que je suis bébé, c’est la croix et la bannière pour me faire manger un morceau), le football ne me dit rien (je préfère au match l’ambiance de fête qui règne dans le stade). Les femmes, moyennement. Je veux dire que je ne regarde pas nécessairement une femme en pensant, comme tous mes camarades par exemple, comment je la caresserais, etc. Je ne suis pas un consommateur de femmes. Chez une femme, ce ne sont pas les fesses qui m’attirent en premier, mais le visage. Et dans le visage, les yeux. Les yeux révèlent l’univers intérieur d’une personne, sa vie intime, ce qu’elle est pour elle-même, ce que j’ai toujours cherché chez une fille et qui me permet de rêver d’elle à mon aise. La plupart des femmes détestent les rêveurs qui lisent dans leur âme au lieu de regarder leur corps. Elles n’aiment pas qu’on voie ce qu’elles tentent désespérément de cacher. Alors, j’évite de les regarder dans les yeux. Une fois, Sandra m’a demandé si j’étais homosexuel. Pourquoi ? Tu regardes les femmes comme un homosexuel. Ah bon !… Oui, tu veux voir autre chose que ce qu’on te montre. Et d’après toi ce sont les homosexuels qui font ça ? Je suppose, dit-elle dans un éclat de rire. Je ne comprends toujours pas, Sandra. Eh bien, tu me regardes comme si on était du même côté. Je ne comprends pas, Sandra. D’accord, dit-elle après un bref moment. Disons que tu vas voir une pièce de théâtre et que tu passes ton temps à ne voir que les défauts de la mise en scène au lieu de jouir du spectacle. C’est ce que je fais toujours, Sandra, parce que j’aimerais monter des pièces de théâtre. Voilà ! lance Sandra. C’est exactement ce que je voulais dire. Tu n’es pas un spectateur qui vient jouir sainement du spectacle, tu es un metteur en scène qui juge le travail d’un compétiteur. Tu es un voyeur, un pervers et un vicieux. Holà ! Sandra, tu n’en mets pas un peu trop ? Elle rit (un petit rire gorgé de séduction). Oui, mais c’est ce que je ressens vraiment quand tu me regardes dans les yeux. Et dans ces moments-là, je perds tous mes moyens. La relation entre un homme et une femme est très simple, et c’est toi qui compliques tout. Je ne vois rien là de simple, Sandra. Écoute, comme femme, je m’arrange pour t’exciter, et toi, en tant qu’homme, ton rôle est de marcher tête baissée dans l’affaire tout en espérant m’avoir au bout du compte. Ou encore je dois faire semblant que tu m’as eue. Tu vois, ce n’est pas la mer à boire, mais toi, tu compliques tout. Comment ça, Sandra ? Elle se met subitement à hurler comme si je venais de la gifler. Voilà, au lieu de me regarder avec ton sexe, tu me regardes avec ton cœur. C’est ça, le nœud du problème. Pas toujours avec mon cœur, Sandra. Garde ton cœur pour Lisa, continue Sandra en riant. Avec moi, c’est le corps qui parle. Pardonne-moi, Sandra, mais je n’arrive pas à bander si mon cœur ne bat pas plus vite qu’à l’habitude. Alors, va trouver Lisa. Ne t’en va pas, Sandra. J’essaie simplement de faire vivre ces deux organes, mon cœur et mon sexe, dans mon corps. Ça demande du temps. Justement, lance Sandra, je n’ai pas de temps à perdre ! Le corps, tu dois le savoir, vieillit plus vite que le cœur ! Étant timide de nature, je passe mon temps à imaginer des conversations avec des gens que j’ai peur de rencontrer. Je me demande tout de même si je ne devrais pas laisser tomber tout à fait les yeux pour les mots. Le jeu avec les yeux semble bien plus périlleux que celui avec les mots. Peut-être que c’est la même chose. Je ne me suis pas encore décidé à choisir. Il n’y a, me semble-t-il, aucun mal à rêver d’un mot. Un simple mot. Et pourtant, je sens qu’il me faut cacher ce cahier noir où je griffonne des phrases insensées, des phrases dont la seule raison d’être est de me donner la possibilité d’écrire des mots dont la sonorité me plaît. Je passe des heures à trouver un sens à un mot simplement à partir de sa musique ou de sa graphie. Je me noie complètement dans l’univers des mots. À quoi cela est-il dû ? Je ne saurais le dire. Pourquoi cette fixation ? En attendant d’être guéri d’une telle maladie, qu’on me laisse dire une dernière fois (ce ne sera jamais la dernière fois) que je les trouve vivants, drôles, chaleureux, troublants, inquiétants, sensuels. Il y a des mots dont la graphie est aussi amusante que la sonorité. Des mots qui charment à la fois les yeux et les oreilles. Remarquez qu’il y a des filles qui possèdent ces qualités-là (un plaisir pour les yeux et les oreilles). Ces mots, comme ces filles, sont rares. Pour les filles, je n’ai rencontré que Lisa. Da, ma grand-mère, dit toujours que le café (celui des Palmes, bien entendu) est la seule boisson dont le goût ne trahit pas l’odeur. J’allais oublier le mot café. Le mot fondamental de mon enfance. Son odeur m’habite. Tous mes amis se battent, avec raison, contre le pouvoir, tandis que moi (un chasseur de mots), j’ai l’impression de flotter comme une feuille légère et étourdie sur une mer de sang et de boue.