Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 27 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Je suis un individu

Je suis un individu (6 h 38)

Je suis assis sur un banc de la place Sainte-Anne, en face du lycée Toussaint-Louverture, me demandant ce qu’il faut faire de cette dernière nuit que je passe dans cette ville où je vis depuis mon départ de Petit-Goâve. Quoi que je fasse, je sais que, dans vingt, trente ou quarante ans, tous les événements de cette dernière nuit, dans leurs moindres détails, remonteront à la surface de ma mémoire comme un bouchon de liège. Dans quel état ? Ah ça ! je l’ignore. Pour l’instant, je vis ce moment dans ma chair et mon esprit. Étrangement vivant. Tout étonné d’être là, assis sur ce banc, dans cette ville où Gasner n’a pas encore été enterré. En même temps, je ne me sens pas ici. Je suis encore ici, mais déjà là-bas. Ou mieux : je ne suis plus ici, mais pas encore là-bas. J’essaie de trouver où je suis pour savoir qui je suis. Mon espace n’étant pas certain, je me rabats sur le temps. Je découpe mon temps en heures, minutes, secondes. Je regarde ma montre sans arrêt. Je deviens un obsédé du temps et je note mentalement à quel moment j’ai fait ceci ou cela. L’espace est mort, vive le temps ! Je ne peux même pas imaginer à quoi ressemble l’endroit où je serai demain. Je n’ai jamais quitté mon pays, même pour aller en Dominicanie, le pays voisin qui partage avec nous ce caillou au soleil. Je n’ai pas souvent rêvé de partir, contrairement à la plupart de mes copains. Je suis ici. Je vis ici. S’il le faut, je mourrai ici. Non, je ne veux mourir nulle part, encore moins dans mon pays de malheur où la mort nous frappe si jeunes et de manière si violente. Je ne suis pas assez nationaliste pour souhaiter mourir dans cette saloperie de pays, aux mains de ces gens qui ont tué mon frère Gasner. Il y en a qui disent que c’est toujours mieux de se faire maltraiter chez soi plutôt que dans un pays étranger. Un dictateur noir vaudrait-il mieux qu’un fasciste blanc ? Je ne me pose pas ce genre de question. Je ne partage pas trop l’idée de pays, de drapeau ou de nation. En tout cas, pas autant que mes compatriotes. Je dirais plutôt que c’est ici que je suis né, c’est ici que j’ai connu l’amour pour la première fois, c’est ici que vivent ma mère et mes tantes, et c’est ici que vient de mourir mon meilleur ami. Une accumulation. Cette masse de faits produit une émotion. Et cette émotion m’appartient en propre. C’est mon identité. Je ne crois pas que les gens soient plus intéressants ailleurs qu’ici, ni même que la vie y est meilleure. C’est sûrement différent, même si je ne sais pas de quoi est faite cette différence. Je pense avoir le droit, si tel est mon désir, d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté de la colline. C’est tout. Un désir personnel. Le mien. C’est ce que le pouvoir déteste le plus. C’est ce qui lui fait montrer les dents. Il nous veut à sa merci. Nous sommes obligés de l’aimer. Ou de le détester. Du moment que nous ne sortons pas du cercle de feu. Si je meurs cette nuit, on fera de moi peut-être un héros, comme Gasner est en train de le devenir dans la conscience populaire, alors que je ne fais que penser à moi. Je suis un individualiste-né. Et fier de l’être. C’est ma dernière cartouche contre le pouvoir. Ne penser qu’à moi. Moi contre eux tous. Tous ceux que je connais ne pensent qu’au pouvoir. Pour l’adorer ou le détester. D’après eux, il n’y a pas d’alternative. Faux ! Le droit de penser à moi. Ah ! j’y tiens à ce droit. Mon ultime refuge. Mon dernier carré de résistance. Je ne laisserai personne pénétrer ici. Il leur faudra venir me combattre sur mon propre terrain. Pour m’avoir, il leur faudra détruire mon essence. Mon être intime. Mon intériorité profonde. Ils ne m’auront pas à la surface (le combat se fera sous les eaux) avec leur propagande de merde, leurs paroles mielleuses, leurs séductions de rêve (les jeunes mulâtresses déclassées qu’on vous jette dans les bras) et l’argent. Chez mes amis, ce n’est guère mieux. Ils veulent ardemment que je rejoigne leur groupuscule, dont la moitié des membres sont des informateurs de la préfecture. Il suffit d’assister à une seule réunion pour tout comprendre. Je les vois planchant si sérieusement sur Le Matérialisme dialectique (la bible des jeunes petits-bourgeois de Port-au-Prince qui veulent afficher leur conscience sociale), rêvant du dépôt d’armes que le dictateur fait déplacer tous les quinze jours, croyant dur comme fer qu’ils sauraient renouveler l’exploit de Guevara (en plein Port-au-Prince avec un groupuscule truffé d’espions), et rentrant chez eux la nuit pour, en passant, sauter la petite servante suivant les bonnes vieilles manières coloniales. Sur ce banc, je suis en train de penser à moi. À moi seul. Je me confesse de cet acte obscène, mais c’est ainsi. Je me préfère à eux, résistant au chant des sirènes. N’écoutant personne. Pas plus la voix du bien que celle du mal. Le bourreau veut que je pense à lui. La victime veut que je pense à elle. Refusant l’un comme l’autre. Faisant le vide total. Immobile. De pierre. Les nerfs tendus. En ce moment, je ne pense ni à Papa Doc (ou à son fils qui n’est que son ombre au pouvoir), ni au tonton macoute à qui on a déjà passé l’ordre de me tuer, ni à ma mère en train de prier pour que cette nuit ne soit pas la dernière de ma vie, ni à mon père que je n’ai jamais vu vraiment mais qui occupe par son absence même une place immense dans mon cœur, ni même à Gasner. Je dis bien : à personne. Personne. Personne. Personne. Que cela soit écrit quelque part : Un Haïtien a réussi à ne penser qu’à lui-même (pas dans le sens physique du terme, mais plutôt métaphysique). C’est l’une des opérations les plus épuisantes de ma vie. On devrait mettre une plaque sur ce banc : Ici, ce premier juin 1976, un jeune Haïtien de vingt-trois ans est parvenu à sortir de ce grouillement humain pour oser penser à lui-même. Un individu est né. J’en suis tout étourdi.