Le Cri des oiseaux fous
La nouvelle
La nouvelle (1 h 58)
Je file en taxi à la station de radio où travaille Marcus. Que me veut-il ? Je le croise dans le couloir, juste au moment où il sort de la salle des nouvelles. Grand, mince, la bouche arrogante, c’est bien lui. Toujours pressé. Il me pousse brutalement dans la petite pièce où sont enregistrées les annonces publicitaires.
— Où étais-tu ? Je t’avais demandé de venir tout de suite…
Avec Marcus, tout doit toujours aller très vite.
— J’avais faim…
— Je t’attendais avant d’annoncer la nouvelle.
— Quelle nouvelle ?
Je travaille dans un hebdomadaire politico-culturel. Marcus dirige la rédaction d’un grand journal radiophonique. On se consulte souvent, surtout quand il s’agit d’une information importante. Marcus est un impulsif, mais un reporter-né. Il a un sens extraordinaire de l’information et aussi quelques bons contacts dans le gouvernement. Bien qu’il soit plus âgé que moi, il fait totalement confiance à ma capacité d’analyse. Quand on travaille dans un hebdomadaire, on a le temps de réfléchir et on conçoit l’information différemment d’un journaliste qui doit trouver une information inédite chaque jour. Dans le journalisme quotidien, on est toujours pressé. Pas le temps de réfléchir en profondeur. Et c’est encore pire à la radio, où on doit intervenir plusieurs fois par jour. Toujours sur la corde raide. Si vous trébuchez, vous n’aurez même pas le temps de vous relever que déjà les tontons macoutes seront dans l’escalier, accourant pour vous dépecer vif. C’est quand même épuisant de jouer ainsi sa tête plusieurs fois par jour.
— Comment ! Tu ne sais rien !
Ah oui ! c’est vrai, j’aurais dû y penser, c’est un dossier que je couvre avec Gasner depuis près de trois semaines. Ce type, Marcus, est parfois trop rapide pour moi. Toujours le premier arrivé à la course aux nouvelles.
— Merde, Marcus, ne me dis pas que le gouvernement vient de briser la grève des ouvriers de Ciment d’Haïti.
Silence de Marcus.
— C’est terrible, dis-je, après un moment, mais d’une certaine manière, il fallait s’y attendre…
Nouveau silence de Marcus.
— D’accord, j’ai l’air cynique à parler comme ça après coup, mais Marcus, tu te doutais quand même que le gouvernement allait réagir d’une manière ou d’une autre. Il ne pouvait pas continuer à faire semblant de ne pas savoir. Pour lui, c’était très dangereux, le genre de truc à dégénérer facilement. Le pouvoir pouvait être déstabilisé à tout moment. Tu t’imagines ! La première grève sauvage en Haïti depuis vingt ans, il suffirait qu’une autre usine réagisse pour que ça fasse boule de neige… C’est une victoire, en un sens. Ils ont quand même tenu près de trois semaines.
Regard froid de Marcus durant tout mon petit discours. Je connais ce visage. Ça doit être du très sérieux.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Gasner est mort.
Trois mots. Marcus vient de me les jeter à la face d’une voix blanche.
— Qu’est-ce que tu racontes ? je finis par balbutier.
— On l’a trouvé sur une plage, à Braches, près de Léogâne. Ils lui ont fracassé le crâne.
— D’où tiens-tu ça ?