Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 22 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

La ville souterraine

Dès mon arrivée, Andrémise est venue me dire qu’elle n’avait aucune nouvelle de Mercedes depuis l’annonce de la mort de Gasner à la radio.

— Elle est peut-être en train de le chercher à l’hôpital ou à la morgue.

— Non, dit sombrement Andrémise.

— Et Mercedes ?

— Fifine est partie à sa recherche, et elle non plus n’est pas revenue. Quel malheur !

Andrémise me regarde un long moment en silence, comme si elle attendait de moi une explication sur la disparition de Fifine.

— Je vais me reposer dans la chambre de Mercedes, finis-je par dire.

— Tu ne veux pas boire quelque chose ?

— Non, merci.

— As-tu mangé ?

— Je n’ai pas faim. J’ai simplement envie de me reposer un peu.

— Je comprends, dit-elle en s’éclipsant.

 

La ville souterraine (5 h 32)

La chambre de Mercedes est, comme toujours, très propre. Avec cette odeur fraîche de lavande. Un grand lit (le drap blanc bien tiré), une vieille armoire en acajou verni, une petite coiffeuse surchargée de bibelots, un grand miroir ovale, des photos partout. Surtout des photos d’elle, à différents âges, dans de petits cadres dorés. La tête à peine posée sur l’oreiller, je plonge, avec armes et bagages, dans un trou noir sans fond. Je ne parviens à m’agripper nulle part. Le vide total. Je continue à tomber, comme dans un dessin animé. Une légère odeur de brûlé flotte autour de moi, due sûrement à la vitesse avec laquelle j’effectue cette descente. J’ai l’impression terrifiante qu’il n’y a pas de fin, rien d’autre qu’une interminable plongée. Je commence à prendre panique, mais j’essaie de me raisonner : « Voyons, calme-toi, tout a une fin. » La chute continue, grignotant mon modeste capital d’espoir. Voilà que j’aperçois de la lumière tout en bas, au bout d’un tunnel vertical. Je touche le fond. Comment se fait-il que Port-au-Prince se retrouve au centre de la Terre ? Une ville est engloutie comme ça, sans aucun signe avant-coureur. Et Port-au-Prince étant beaucoup plus lourde que moi, elle est arrivée la première en bas. Non, ce n’est pas cela, sinon j’aurais devant les yeux un amas de pierres. Or la ville n’a pas changé d’un iota. Je me fais l’effet d’un archéologue visitant le site d’une ville enterrée depuis plus de mille ans et découvrant que la vie y continue comme avant. Les maisons sont fraîchement peintes, les rues bondées, les boutiques achalandées, la circulation intense, les appétits de pouvoir et les passions humaines plus exacerbés que jamais. Ça fait huit cents ans qu’on n’utilise plus ces moyens de locomotion et qu’on ne construit plus ces types de maisons, mais les habitants de la ville ne semblent pas être au courant. Je marche dans la ville et, subitement, Gasner se retrouve à mes côtés, en pleine forme, bavardant sans arrêt comme à l’accoutumée. On a le même âge, mais j’ai l’étrange sentiment que Gasner est beaucoup plus vieux que moi. Il me parle d’ailleurs comme un vieux maître le ferait à son jeune disciple. Je ne peux pas dire dans quelle rue nous sommes, je n’ai aucun repère, mais nous sommes bel et bien à Port-au-Prince. Je frissonne malgré le soleil éclatant dans un ciel sans nuage. Mon cœur est glacé. Gasner me sourit et me dit qu’il n’a pas froid. Nous croisons une personne que Gasner salue. Puis, il me chuchote à l’oreille qu’il s’agit de son père. Or son père est mort depuis fort longtemps. Je me demande même s’il l’a connu. Nous formons une génération de fils qui n’ont pas connu leur père et c’est ce qui nous relie les uns aux autres. Je ne me souviens pas du visage de mon père. Je regarde s’éloigner le père de Gasner. Son père et lui ont la même nuque. Ma mère dit que mon père et moi avons les mêmes mains. Nuque, mains. Des morceaux. Peut-on reconstruire un père avec une paire de mains et des anecdotes recueillies çà et là ? Je comprends subitement que je suis dans un rêve (je le savais dès le début mais, après un certain temps, je n’y ai plus pensé). J’essaie de rester le plus longtemps possible dans le rêve pour ne pas quitter Gasner. À peine cette pensée me traverse-t-elle l’esprit que tout commence à se désagréger. Je tente, dans un ultime effort, de résister, mais le décor se liquéfie sous mes yeux à une vitesse infernale. Et Gasner qui disparaît, me laissant comme dernier souvenir son sourire radieux.