Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 38 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Un jeune homme seul

— En fait, celui qui commet l’assassinat n’est pas véritablement l’assassin.

— C’est lui qui a tué, dit Jean-Robert, mais ce n’est pas lui le véritable assassin. Naturellement, le gouvernement garde des preuves contre celui qui a été obligé de commettre le meurtre.

— Pourquoi ?

— Ben, il y a toujours des commissions internationales qui viennent enquêter sur l’assassinat d’un opposant politique connu. Alors, le gouvernement accuse le faux assassin, qui est quand même celui qui a tué, le traîne devant un juge, sort les preuves irréfutables de son crime, le condamne, et ainsi justice est faite.

— D’où tiens-tu ces informations ?

— Je te l’ai dit, le frère du type m’a tout expliqué.

— Et qu’est-ce qu’il est, lui, pour savoir tout ça ?

— Je ne sais pas. Il est au courant.

— Ne te moque pas de moi, Jean-Robert. Tu le sais comme moi que ce type est aussi un tueur. Ce n’est peut-être pas lui qui a tué Gasner, mais il n’est pas mieux que les autres.

— D’accord, il m’a dit qu’il faisait partie du groupe mais qu’il n’est plus avec eux…

— Je vois que tout le monde se défile. On dirait un assassinat sans assassin.

— C’est lui qui nous a donné le nom du type près de l’hôtel Olofson.

— Qu’est-ce qu’il a de particulier, celui-là ?

— Il connaît bien ceux qui ont tué Gasner. Il veut parler, paraît-il.

— Il pense surtout qu’il est en danger.

— C’est la seule bonne piste qu’on a, conclut Jean-Robert. Tu viens avec nous ?

— Non. Je marche seul.

— C’est comme tu veux.

La petite Honda noire s’élance nerveusement vers la petite foule qui sort à peine de la dernière séance du Rex. Elle se faufile parmi les gens jusqu’à ce que je ne la voie plus.

Un jeune homme seul (10 h 25)

Je suis seul. Seul dans cette ville tentaculaire. Je me sens comme un observateur froid, nullement concerné par ce qui se passe autour de moi. Je ne joue plus à aucun jeu, surtout pas celui du gendarme et du voleur de Jean-Robert. Trop fatigué. Une très ancienne fatigue vient de me tomber dessus à l’instant même. Je n’ai plus de toit. Je ne peux plus retourner chez moi. Je regarde ces gens qui viennent de sortir du cinéma et qui s’apprêtent à rentrer chez eux, une chose qui, hier encore, m’apparaissait totalement banale, mais que je ne peux plus faire aujourd’hui : rentrer me coucher après une journée difficile. C’est la première fois que j’ai cette impression de vide. Le sentiment absurde de n’être pas dans ma ville. Cette nuit, je ne suis nulle part. Plus dans ma ville, et pas encore dans une autre. Un jeune homme se promène seul dans une forêt. Un grave danger le menace, même s’il l’ignore encore. On ne se rend compte du danger que lorsqu’il est trop tard. Des léopards le suivent. Au loin, sur la petite galerie d’une maison cachée par des lauriers-roses, une femme prie à genoux. Ma mère n’a que ses prières pour me protéger. « Éternel, dieu des armées, protège mon fils contre ces assassins. » Pourtant, la nuit est magnifique. Un ciel bien étoilé, comme dirait Da. L’odeur des ilangs-ilangs près de la faculté de médecine. Des hommes en chapeau se hâtent de rentrer chez eux. Ils ont une maison, un lit, une femme, des enfants qui les attendent. Malgré la dictature, ils ont le sentiment d’appartenir à cette ville. De faire partie de ce pays. Comment pourriez-vous vous sentir citoyen d’un pays où l’on a tué votre meilleur ami et où l’on cherche à vous tuer aussi ? Sans raison apparente. Parce qu’on a aperçu dans votre dossier une note discordante. Un pays où circulent des léopards en liberté. Un pays tel que votre mère doit vous supplier de la quitter. Car mieux vaut l’exil que la mort. Je ne comprends pas le jeu de Jean-Robert. La chasse aux assassins. Encore faut-il savoir de quel type d’assassin il s’agit. Le meurtrier ou celui qui a commandé le meurtre ? Aucun des deux ne m’intéresse. Qu’ils bouffent le cadavre s’ils le désirent. L’esprit de Gasner n’y est plus. Son esprit vole au-dessus de nos têtes. Qui l’a tué ? Pour moi c’est un tout. Toute la culture haïtienne. Cette culture complètement fermée sur elle-même. Les victimes sont presque autant coupables que les bourreaux. Ou du moins, on se retrouve tous dans le même cercle. Sans pouvoir en sortir. C’est une île. Disons une presqu’île puisque nous partageons l’île avec la République dominicaine. Personne ne sortira vivant d’ici, a dit une fois Papa Doc. Les léopards sur la terre ferme. Les requins dans la mer (la jolie mer turquoise de la Caraïbe). Il n’y a qu’une seule sortie, le ciel. L’esprit de Gasner y est déjà et me regarde en souriant, me voyant en train de me débattre dans les problèmes qui nous ont tant agités du temps qu’on marchait ensemble dans cette jungle, c’est-à-dire hier soir, à cette même heure. Il n’y a que par le ciel qu’on peut sortir d’ici. L’esprit ou l’avion. Je préfère malgré tout l’avion. Mais le problème, quand on prend l’avion, c’est qu’on laisse ici un peu de son esprit. L’esprit des dieux de ce pays. On part avec sa raison et sa capacité de résistance, c’est sûr, mais on laisse ici en gage un peu de cet esprit. L’esprit des lieux. Qui a tué Gasner ? Jean-Robert veut retrouver à tout prix son assassin. Pour l’étrangler, comme on dit, de ses propres mains. On sent là toute la force de son affection pour Gasner. Même si, au volant de sa petite Honda noire (cette image ne me quittera pas de sitôt), il donne plutôt l’impression d’être dans un des films d’action que le cinéma Paramount passait régulièrement le dimanche après-midi. Les Justiciers. Tous dans la petite Honda noire. Encore sur une piste qui les mènera à une nouvelle piste, et ainsi de suite jusqu’au petit matin. Tout doit aboutir à ce petit matin qui ne viendra peut-être jamais. La plus longue nuit de ma vie. Verrai-je sa fin ? Pour le moment, il nous est impossible de simplement rentrer à la maison pour nous mettre au lit. Moi, Jean-Robert et son équipe, nous sommes en train de veiller notre frère d’armes. On ne dort pas par une pareille nuit. L’esprit de Gasner n’a pas encore quitté cette ville. J’en ai la certitude. Nous voulons passer avec lui cette dernière nuit. Jean-Robert, Carl-Henri, Clitandre et moi. Ses copains de l’Hebdo. Alors, pourquoi je ne suis pas dans la voiture avec eux ? D’abord parce que je suis un solitaire. Chacun vit la mort à sa façon. Pour moi, la mort est une affaire individuelle. Personnelle même. L’autre raison, bien plus grave celle-là, c’est qu’il m’est absolument impossible de m’asseoir avec eux, de manger avec eux, de bavarder avec eux, de faire des plans avec eux, alors que je sais que je pars demain matin. Mon passeport et mon billet d’avion sont dans ma poche. Je pars, et eux, ils doivent rester. Faire face à la bête sans moi. C’est ce secret honteux que je porte. Eux et moi, nous n’avons plus rien à nous dire. Ils vivent dans un monde qui est en train de s’effacer, au fur et à mesure que les heures passent. Comme si j’étais déjà mort, moi aussi. Je ne suis plus qu’un spectateur qui cherche encore à comprendre, mais cette fois, uniquement pour son plaisir personnel. Ce genre de théâtre moderne où l’on demande au spectateur de participer un peu en jouant un petit rôle de figuration. Le spectateur a payé son billet, il peut toujours se lever et partir quand il veut. Comme moi qui ai mon billet d’avion en poche. Comme le spectateur d’une pièce de théâtre, je sais que mon destin ne se joue pas sur la scène, tout en sachant qu’il y a quand même un lien entre ma vie et ce qui s’y passe. C’est pour cela que je suis encore ici. S’il n’y avait aucun lien entre moi et ce qui se passe sur la scène, je serais déjà parti. Je reste fasciné par ces acteurs qui me ressemblent comme des jumeaux et par cette histoire identique à la mienne. C’est moi, ce jeune homme qui rentre en ce moment, d’un pas rapide, les yeux baissés, espérant qu’il ne fera aucune rencontre fâcheuse avant d’arriver chez lui. C’était moi, mais ce n’est plus moi. J’ai un autre projet, cette nuit. Je veux engranger le plus de sensations, d’émotions et d’images possible pour les emporter avec moi. Pour faire face « aux giboulées du Nord ». Car dans cette guerre du chaud contre le froid, il faut fourbir ses armes. Dès demain, je vais basculer dans l’inconnu. Je n’ai qu’un mot à ma disposition pour identifier ce nouveau territoire : froid. Le poète est revenu épouvanté par « le soleil froid comme la mort ». Comment boirai-je ma tasse de mort, puisqu’il a précisé que le soleil qu’il a bu là-bas était froid comme la mort ? Le froid est-il plus dur que la faim ? Dure question à laquelle je ne pourrai répondre avant d’avoir vu… En attendant, je m’apprête à sauter dans l’inconnu, sachant que celui qui voyage ne revient jamais. Car si jamais il revient, tout aura changé. Il ne reconnaîtra rien de ce qu’il avait laissé. Et lui-même ne sera plus le même. Dès qu’on a initié le premier mouvement, on est en orbite pour ne plus atterrir. C’est la loi du mouvement perpétuel. Du moment qu’on ne bouge pas, qu’on reste dans son île, on peut dire qu’on est d’ici, de cette terre. Mais dès qu’on a quitté l’île, une fois seulement, on ne peut plus revenir. Il n’y a pas de retour possible.