Le Cri des oiseaux fous
Face à la mort
Face-à-face. Durée : trente-six interminables secondes. L’étau se desserre enfin.
— Je laisse faire pour cette fois, jette le gardien en crachant par terre, mais toi (s’adressant à moi), je ne veux plus te voir sur mon territoire. Et toi (s’adressant au Frère-de-la-nuit), je me demande si tu n’es pas en train de monter une milice parallèle puisque, chaque fois que je te vois, tu es accompagné d’une nouvelle recrue et tu ne te donnes même pas la peine d’avertir les autres.
—Mme Max sait toujours tout ce que je fais, et je ne reçois d’ordres que d’elle.
Le gardien grogne encore quelques expressions codées, dont seul le Frère-de-la-nuit peut comprendre le sens, avant de s’en aller.
— Merci, dis-je au Frère-de-la-nuit.
— C’est pour Gasner que je l’ai fait.
— Qu’est-ce qui pourrait vous arriver quand on apprendra qui je suis ?
En guise de réponse, il éclate d’un rire lugubre de chat, selon le poète Saint-Aude, avant de grimper dans le train de la HASCO (Haïtian American Sugar Company) qui rentre tranquillement à la centrale sucrière.
Face à la mort (4 h 35)
Je me dirige vers la plage. L’aube est un moment si émouvant qu’il nous rend fragiles. Je marche en essayant de deviner si ce petit voilier vient dans notre direction ou va vers l’île de la Gonâve. Soudain, une détonation sèche, juste derrière moi. Pendant une seconde, j’ai cru que c’était moi qu’on visait. Deuxième détonation. Le vent m’apporte l’odeur du soufre. Je me retourne. Un gendarme, planqué derrière un camion, est en train de canarder quelqu’un. Qu’est-ce qui se passe ? On se croirait en plein Far West. Je vois Bobo, accroché à la porte de l’hôtel, qui demande sa mitraillette. Au lieu de rentrer lui chercher l’arme, le gardien, qui arrivait au même instant, bifurque vers la place Sainte-Anne. Les rats quittent le bateau. Bobo a déjà un grand trou dans le ventre. Avec sa main gauche, il tente d’empêcher ses tripes de sortir de sa panse, tout en s’accrochant, avec l’autre main, à la porte. Personne dans les environs. Les quelques rares individus qui vaquaient déjà à leurs occupations se sont vite cachés. Personne n’est sorti de l’hôtel pour lui porter secours. Bobo se retrouve seul devant le gendarme. Face à l’envoyé de la mort. Ses jambes commencent déjà à trembler. Qui êtes-vous ? demande-t-il avec force, en regardant dans la direction d’où venaient les coups de feu. Aucune réponse. Je veux savoir qui vous êtes. Il insiste, faisant gronder une dernière fois la voix qui faisait trembler Port-au-Prince. Il semble tendre l’oreille, mais aucun son ne lui parvient. Il est prêt à mourir, mais il voudrait savoir qui est venu le tuer. Comme ça, il pourrait argumenter, parlementer, implorer le pardon. Qui êtes-vous ? Cette fois, sa voix s’est faite plutôt implorante. Pas plus de réponse. Que le bruit du vent venant de la mer. Les yeux implorants. Le visage déjà hagard. Un air naïf. On dirait un enfant qui a peur de rester tout seul dans le noir. Il veut sa mère. Le ventre maternel. Tel un saumon, il tente de remonter, par la pensée, jusqu’aux eaux originelles. Bobo tourne lentement son visage dans la direction du gendarme. Il voudrait voir son visage. Il ne veut pas mourir sans avoir au moins vu le visage de l’archange de la mort. C’est un droit. Mais le gendarme ne bouge toujours pas. Il entend lui faire sentir qu’il ne le tue pas pour une raison précise. C’est la mort qui frappe à sa porte. Bobo se met à sangloter. Il supplie qu’on l’épargne. Il raconte qu’il n’a pas été le pire des hommes, qu’il a même épargné des gens. Il cite des noms. J’entends ne pas perdre une miette de ce spectacle. Le plus grandiose qui soit. Celui de la mort d’un être humain. Et je pense à Gasner. Je me demande si, au moment de mourir, cela se passe de la même manière pour le juste comme pour le salaud. Je parle de l’instant précis où la vie quitte le corps. Y a-t-il à ce moment-là une différence, si minime soit-elle, entre un homme qui a fait du bien toute sa vie et un tueur comme Bobo ? Bobo continue à plaider sa cause, à défendre sa vie, mais la justice, représentée ce matin par ce petit gendarme, est sourde, aveugle et muette. Dis-moi au moins pourquoi vous voulez me tuer ! Que vous ai-je fait ? Je ne vous connais pas, je ne connais pas votre visage, je ne me souviens pas de vous avoir rencontré. Il commence à perdre beaucoup de sang. Ses yeux se voilent. Il sanglote. Parle-moi. Dis quelque chose. Ne me laisse pas mourir comme une bête. Le voilà à quatre pattes, pataugeant dans son sang. Le train de la HASCO est déjà de retour, ou est-ce un autre train ? Finalement, Bobo baisse la tête. On entend quelques secondes plus tard une troisième détonation. La tête vole en éclats. Anthénor Bobo, celui qui devait recevoir la plus haute distinction du pays, la médaille de l’Ordre Jean-Jacques Dessalines, du nom du fondateur de la nation haïtienne, vient de mourir, abattu comme un chien. Sans même avoir pu voir le visage de son exécuteur. J’ignore combien de temps cette scène a duré : cinq secondes ou une heure ? Le temps est une convention. La preuve : le temps de la douleur n’a pas la même durée que celui de la jouissance. On espère abréger l’un, on aimerait faire durer l’autre. L’un nous paraît toujours trop long ; l’autre, trop court. Ce n’est que maintenant qu’apparaît prudemment un officier (je ne me souviens pas de l’avoir vu à l’hôtel). Le gendarme sort de derrière le camion, jette le fusil par terre et pose ses deux mains sur sa tête. L’officier procède mollement à son arrestation. Puis les deux hommes entrent dans l’hôtel. On ferme la porte derrière eux. Deux faits me semblent assez étranges pour me tenir encore cloué sur place. D’abord, je pensais qu’une escouade de tontons macoutes allaient bondir sur le trottoir en hurlant des obscénités tout en déchargeant leurs mitraillettes sur le gendarme qui venait de jeter les armes, donnant l’impression de n’avoir pas attendu ce geste de reddition pour riposter, mais son arrestation s’est déroulée dans le calme et m’a paru presque amicale. Ensuite, à mon grand étonnement, personne n’est sorti de l’hôtel, ne serait-ce que pour jeter un drap sur le corps de Bobo. Les gens du voisinage commencent à peine à sortir de leur cachette pour courir à leurs commissions. Il leur faut du lait, des œufs, du pain, du café et du beurre afin de préparer le petit-déjeuner de ceux qui s’en vont au travail ou à l’école. Ils changent de trottoir afin d’éviter le corps de Bobo, encore agité de soubresauts. Le barman finit par sortir pour recouvrir Bobo d’une nappe blanche. Une large tache rouge macule immédiatement le milieu de la nappe. Je reste à regarder la scène, assis sur le capot d’une vieille Chevrolet complètement déglinguée, jusqu’à l’arrivée de la première mouche, qui se pose orgueilleusement sur le front de Bobo, prenant ainsi possession de son cadavre.