Le Cri des oiseaux fous
Les couloirs du temps
Les couloirs du temps (10 h)
Je ne l’ai pas vu arriver derrière moi. Était-il là depuis longtemps à m’observer avec un sourire énigmatique ? C’est un homme très grand, il a les cheveux en broussaille, une tête fière. Il flotte dans un costume gris anthracite. Pas loin de cinquante ans.
— Tu connais Barthelmy ? me demande-t-il poliment.
— Quel Barthelmy ?
— Bartho, dit-il, avec un large sourire.
— Non, je regrette, mais je ne le connais pas.
— Je peux m’asseoir ici ?
— Bien sûr, je réponds candidement, c’est un banc public.
Il fait un léger bon en arrière.
— Ah non ! pas ça… Ce banc appartient à Barthelmy César.
— Comment le savez-vous ?
Il me jette un regard à la fois étonné et furieux.
— C’est moi, Barthelmy… Quand ils ont installé ce banc, j’ai été le premier à l’occuper… Tu connais sûrement Christophe Colomb ?
— Pas personnellement.
Je regrette immédiatement mon ton ironique.
— C’est le découvreur du Nouveau Monde. J’ai appris ça à l’école, il y a longtemps. C’est la seule chose que je retiens de cette époque. C’est très important. Il a découvert le Nouveau Monde et l’a offert à la reine d’Espagne, Isabelle, la catholique. Et celle-ci l’a nommé à son tour vice-roi des Indes, car on croyait alors que c’étaient les Indes qu’il avait découvertes.
Il rit un long moment.
— Et alors ? je lui demande, pour faire cesser ce rire qui me rend un peu mal à l’aise.
— Ah !… J’ai oublié le reste…
Il reste prostré de longues minutes, observant un anolis qui essaie de grimper sur le banc. J’en profite pour l’étudier plus en détail. Il a un visage très doux (sauf quand il s’énerve et alors une lueur de démence éclaire ses yeux), de belles mains avec de longs ongles noirs de crasse. Il se tient très droit.
— Ah ! lance-t-il subitement, je sais maintenant pourquoi je te racontais l’histoire de Christophe Colomb… Colomb a vu l’Amérique avant tout le monde et l’Amérique était donc devenue sa possession. Moi aussi, tout ce que je vois est à moi. Ce banc, par exemple, c’est moi qui l’ai découvert. Exactement comme Colomb a découvert le Nouveau Monde.
Il me regarde de nouveau droit dans les yeux, avec un étrange sourire.
— Vous me faites penser à quelqu’un que j’ai connu dans un autre temps.
— Vous avez vécu plusieurs temps ? je lui demande, toujours excité par la question du temps.
— Au moins neuf temps.
— Comme les chats.
Il se tourne vers moi.
— Comment le sais-tu ?
— Comme ça.
— Sais-tu aussi qu’on peut vivre dans plusieurs temps à la fois ?
— Non.
— Ah !…
— Vous disiez tout à l’heure que je vous rappelais quelqu’un…
Il m’avait déjà quitté. Son esprit était ailleurs. Encore perdu dans les couloirs du temps.
— Qu’est-ce qui se passe quand on vit dans plusieurs temps à la fois ?
Un regard furieux.
— Fou… On devient fou. Comme moi.
Sa réponse m’atteint en pleine poitrine avec la violence d’une balle tirée à bout portant.
— Dans ce cas, tout le monde est fou.
Il réfléchit un temps.
— Non, tout le monde n’est pas fou. Seuls le sont ceux qui s’attardent dans les couloirs du temps.
C’est étrange que je sois assis sur ce banc public à avoir cette importante conversation philosophique sur la folie et le temps avec un homme qui se déclare fou. Un fou est sûrement la personne la plus compétente pour tenir une telle discussion. C’est connu, depuis la Grèce antique, les gens ont toujours aimé philosopher dans les grands espaces ouverts. Avec le premier venu. Sur un banc public. Nous sommes seuls à présent, Barthelmy César et moi, sur la grande place du Champ-de-Mars. La dernière séance du cinéma Rex va prendre fin dans quelques instants. Personne à l’horizon. Pas une voiture. Rien que nous deux. Pourquoi me suis-je arrêté précisément sur ce banc ? Le banc de Barthelmy César.
— J’ai rencontré, dit-il après avoir longuement réfléchi, il y a longtemps, un homme qui te ressemblait beaucoup.
— Ah bon !…
Il me dévisage encore un moment.
— Peut-être que c’était toi, mais si c’était toi, alors le temps n’a aucune prise sur toi. Quel âge as-tu ?
— Vingt-trois ans.
— L’autre avait mon âge. Il doit avoir quarante-six ans à présent. Le double du tien, dit-il avec un petit rire complice, donc ça ne peut pas être toi. C’était qui alors ?
— Comment s’appelait-il ? Vous rappelez-vous son nom?
— Comment ! Laferrière, dit-il sans hésiter, mais tout le monde l’appelait Windsor K.
Je suis à peine étonné. Ce n’est pas un très grand exploit puisque tous les habitants de cette ville ont connu mon père et que je lui ressemble beaucoup. Partout où je vais, je trouve toujours quelqu’un pour remarquer cette ressemblance. Et alors, j’ai droit à l’accolade chaleureuse, au regard ému et aux anecdotes. Chaque personne que je croise dans cette ville me raconte une histoire à propos de mon père. C’était un homme grand, moustachu, à la voix forte. Facilement repérable.
— Donc vous avez connu mon père ?
— Sûrement ! On a commencé dans l’enseignement ensemble. Ton père enseignait l’histoire au lycée Pétion, et moi, j’enseignais la géographie au Lycée des jeunes filles.
C’est drôle, j’avais l’impression tout à l’heure qu’il n’avait pas fait de longues études.
— Ton père était fait pour enseigner l’histoire. Il la vivait en même temps qu’il l’expliquait à ses étudiants. C’est pour cela qu’ils l’admiraient tant.
Il m’a l’air beaucoup plus calme que tout à l’heure. La nostalgie lui va bien.
— Et vous ?
— Moi, dit-il, un peu étonné par ma question, j’ai quitté l’enseignement assez tôt, à cause de mes problèmes de santé. J’ai passé trois ans au sanatorium. Même là-bas, je suivais la carrière de Windsor K. Il était l’un des chefs de file d’un groupe de jeunes idéalistes déterminés à changer les choses dans ce pays. Le groupe s’appelait, je crois, « Le peuple souverain ». Ils étaient vraiment agressifs. Ils terrorisaient les bureaucrates, les ronds-de-cuir, les députés, les sénateurs, les ministres ventripotents, enfin, tous ceux qui, à nos yeux, n’étaient pas des accélérateurs de progrès. C’est comme ça qu’on disait à l’époque. Ton père était leur chef.
— Je ne comprends pas. Au début, vous ne sembliez vous rappeler de rien et, maintenant, vous parlez comme un conférencier.
Son regard se fait plus aigu.
— Cela dépend du couloir que je viens d’emprunter.
— Le couloir du temps ?
— Oui. Mais tout ça me donne mal à la tête. Je vais me reposer un peu. Si seulement je pouvais sortir un jour de ce labyrinthe. C’est affreux. Je sors d’un temps pour entrer dans un autre. C’est sans fin.
Brusquement, il se relève.
— En prison, oui, c’est en prison que j’ai vu ton père pour la dernière fois.
— On vous avait arrêté ? dis-je stupidement, au risque de le faire pénétrer dans un autre couloir.
— C’était une histoire de loyer. Le propriétaire était un colonel. Sa femme était venue chercher l’argent du loyer. Comme je ne l’avais pas, elle m’a insulté, me traitant de tous les noms. À la fin, je l’ai giflée. Et c’est ainsi que je me suis retrouvé aux Casernes Dessalines. J’y étais depuis trois jours quand ton père est arrivé dans ma cellule. Je me souviens très bien qu’il portait un costume blanc immaculé. Très élégant dans sa belle chemise propre. Il ressemblait beaucoup plus à un visiteur de marque qu’à un prisonnier. D’ailleurs, j’ai tout de suite remarqué que les gendarmes le traitaient avec un certain respect.
— Il y est resté longtemps ?
— Seulement une nuit, même pas toute la nuit. Moi, par contre, j’ai passé près de trois mois là-dedans.
— Comment ça ?
— Eh bien, il y avait un autre homme dans la cellule. Un homme ordinaire. Un ancien employé du Bureau des contributions, paraît-il. Je ne faisais pas trop attention à ce qu’il disait. Nous partagions tous les deux la même cellule avant l’arrivée de ton père. C’était sous la présidence du général Magloire. Ce n’était pas trop dur, à l’époque. Avec Papa Doc, tout va changer.
Je n’avais pas envie de voir Barthelmy César disparaître dans le visqueux couloir de Papa Doc, sachant que celui qui y entrait n’en ressortait jamais.
— Et mon père, comment est-il sorti de la prison ?
— Il est parti la même nuit. L’autre homme disait tout le temps qu’il pouvait quitter la cellule quand il le voulait, mais je ne le croyais pas. Il n’arrêtait pas de répéter qu’il suffisait que je le croie pour qu’on parte ensemble. J’ai compris que, pour que son truc marche, il lui fallait un croyant. Il a dit la même chose à ton père qui, lui, a immédiatement marché. Alors l’homme, avec un large sourire, a sorti un crayon de sa poche pour dessiner un bateau sur le mur. Je le regardais faire en rigolant. Un moment après, ton père et lui ont mis leur pied gauche dans le dessin et… ils ont disparu, là, sous mes yeux. Cela s’est passé comme je vous le dis. C’est pas une histoire qu’on m’a racontée, je l’ai vécue moi-même. Ce qui fait, conclut-il dans un grand éclat de rire, que ton père n’a même pas passé la nuit en prison.