Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 19 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Les Frères-de-la-nuit

Je me sens si calme.

 

Les Frères-de-la-nuit (4 h 48)

Il vit au fond d’un long corridor, presque en face de la station Esso, un de ces corridors qui, si nous sommes poursuivis par des tontons macoutes, peuvent nous permettre de les semer. Ce corridor peut conduire jusqu’à la mer. Deux ou trois latrines branlantes infestées de punaises, un chien si maigre qu’il n’essaie même plus d’aboyer, des anophèles gorgés de malaria faisant la fête au-dessus d’une petite mare verte et puante, et enfin, cette montagne d’immondices. La maison de ce type dont j’ignore même le nom (Gasner l’appelait simplement « frère ») se trouve cachée derrière la montagne d’immondices. Il fait partie, m’a dit Gasner un jour, d’un groupe d’individus (des hommes et des femmes toujours habillés de noir) qui ne quittent jamais leur maison avant la tombée de la nuit. Ce sont les Frères-de-la-nuit. Je l’ai déjà rencontré plusieurs fois avec Gasner, souvent sur la place Carl-Brouard, pas loin du restaurant Madame Michel. Une fois, même, on a mangé ensemble au restaurant. C’est un type grand et maigre, aux yeux constamment rouges (il paraît, selon Gasner, que ce sont les séquelles d’une maladie grave des yeux qui n’a pas été traitée correctement). Il me donne l’impression d’être toujours en train de pleurer. De temps en temps, il sort de sa poche un minuscule mouchoir blanc avec lequel il s’éponge les yeux. Gasner m’a raconté que cet homme n’a peur de rien. Son passe-temps favori est d’aller provoquer les tontons macoutes sur leur propre terrain, dans un bar où ils passent la nuit à jouer aux cartes, à boire et à pincer les fesses des belles prostituées dominicaines, tout en préparant leurs raids criminels sur les modestes et paisibles maisons endormies sur les flancs du morne Nelhio. Selon Gasner, il vient les narguer en imitant le criaillement de la pintade (la pintade étant l’animal emblématique des tontons macoutes). Il paraît que les tontons macoutes en ont marre de le coffrer à répétition. En fait, ils ont plutôt peur qu’il soit le protégé d’un dieu puissant du vaudou. Dans cet univers étrange, un homme qui taquine la mort ne doit pas être un simple mortel. Qui veut se mesurer avec un dieu ? Personne. Les tontons macoutes ont fini par ignorer ses provocations en faisant semblant d’être trop absorbés par leurs parties de cartes.

Je m’approche de la petite case au toit de tôle galvanisée en faisant bien attention où je mets les pieds.

— Entre. N’aie pas peur.

Je pénètre dans une petite pièce surchauffée. Un homme est assis dans la pénombre.

— Ils ont eu Gasner, lance-t-il avant même que je ne m’assoie.

— Oui.

— Je le savais.

Aucune vanité dans le ton.

— Et Gasner n’a pas voulu vous écouter, j’ajoute sans ironie.

— Je ne lui en avais pas parlé.

Je n’ai pas le temps de maîtriser mon étonnement.

— Mais pourquoi ? Si vous saviez qu’on allait l’assassiner, pourquoi n’avoir rien fait ?

Il sourit tristement.

— Je ne lui ai rien dit parce que, si je peux savoir la date de la mort d’un homme, il m’est interdit d’intervenir d’une manière ou d’une autre dans le processus.

Il s’éponge de nouveau les yeux avec le minuscule mouchoir blanc qu’il tient serré dans sa main gauche.

— Je sais exactement quand je vais mourir et je ne peux rien faire pour cela, dit-il comme pour s’excuser.

— Qu’on le sache ou non, cela revient au même. On ne peut pas échapper à sa mort.

— Tu as peur, fait-il sur un ton très doux.

— Peur de quoi ?

— Peur que je te dise quand tu vas mourir.

— Je ne sais pas de quoi nous parlons, là, je lui lance, un peu excédé par son ton de mage.

— Mais nous parlons de la mort, mon ami.

— Écoutez, je suis ici parce que Gasner m’avait demandé de venir vous voir s’il lui arrivait quoi que ce soit.

Il semble totalement concentré pendant un long moment, observant avec une attention soutenue ses mains si décharnées qu’on les dirait osseuses.

— Tu as raison. Tout ce que je peux dire, c’est que tu n’es pas en danger en ce moment mais que tu marches au milieu du danger.

— Où avez-vous pris ça ? Dans une boule de cristal ? Dites-vous ça à quiconque se présente ici ?

— Non, dit-il après un moment qui m’a paru assez long, cela vient d’un informateur.

Je reste ébahi. Je suis impressionné par cette façon tranquille d’assener une sordide vérité. Cet homme a des contacts en enfer. L’enfer de Papa Doc.

— Et on peut lui faire confiance ?

— C’est un de ceux qui tuent pour le gouvernement. Le gouvernement emploie généralement des mercenaires pour faire ce travail délicat. Les tontons macoutes n’ont pas assez de doigté. Ils ne savent que torturer dans une chambre fermée. Ils laissent surtout trop de traces.

— Depuis quand une dictature fait-elle tant de manières ?

— Oh ! les Américains leur demandent de faire un peu plus attention s’ils veulent recevoir l’aide économique. Parce qu’une dictature, ça ne se nourrit pas uniquement de sang humain, mais aussi d’argent.

Je ne suis pas venu ici pour recevoir un cours sur la dictature.

— Et votre informateur ?

— Il recrute ses tueurs sur notre territoire, chez les crève-la-faim, les miséreux et, comme dit Frantz Fanon, chez les damnés de la Terre.

Cette allusion à Fanon m’a poussé à regarder autour de moi. Un rapide coup d’œil circulaire. En effet, des livres un peu partout, des magazines et des journaux (Jeune Afrique, Le Monde diplomatique), la collection Maspero, beaucoup de bouquins de la collection « Que sais-je ? », Les Misérables de Hugo dans différentes éditions populaires, et une montagne de journaux jaunis empilés près de la porte.

— Au début, on les regardait faire. Puis on a formé un petit groupe, jette-t-il avec une légère trace de fierté dans la voix, afin de limiter les dégâts, si tu vois ce que je veux dire.

— Hum…

— Notre nom : les Frères-de-la-nuit.

— Vous parlez des informateurs ?

— Oui.

— Et les tueurs ?

Il me regarde en souriant doucement. Un sourire dangereux.

— Ce sont les Frères-de-la-mort.

— Si je comprends bien : l’un sauve, l’autre tue.

— Tu as bien compris. Dauphins et requins.

Un temps.

— Comment faire la différence ?

Il rit brièvement, pour la première fois depuis le début de cette étrange conversation.

— Il n’y a aucune différence. On a tous grandi sur cette montagne d’immondices. On a tous joué au football dans cette boue noire et puante, et on sait tous qu’on ne fera pas de vieux os car si la balle de revolver nous rate, le paludisme ne nous épargnera pas.

— Il y a une chose que je ne comprends pas. Pourquoi l’un choisit de sauver et l’autre de tuer ?

Un petit rire sec de la gorge.

— Ne cherche pas à savoir, il n’y a aucune raison à cela. C’est comme ça, c’est tout. Nous sommes les fils de cette boue noire que tu vois dehors. N’oublie surtout pas que celui qui te sauve un jour pourrait être ton assassin le lendemain.

— Et vice versa.

— Non. Quand on a tué une fois, on ne peut plus revenir en arrière.

Je remarque maintenant qu’il était en train de manger à mon arrivée.

— Excusez-moi d’avoir interrompu votre repas.

Il sourit encore de ce sourire indéfinissable, ni triste ni gai.

— Oh ! j’avais terminé. Je mange très peu.

En effet, il avait à peine touché à son plat. Son manque d’appétit est exceptionnel dans une zone où les enfants meurent le plus souvent de malnutrition. Lui-même est assez maigre.

— Peut-on faire confiance à votre informateur ?

— Il fait partie, comme je te l’ai dit, de ceux qui tuent pour le gouvernement. C’est un fonctionnaire de la mort.

— C’est peut-être un de ceux qui ont tué Gasner ?

— Peut-être, fait-il avec cet étrange sourire qui commence à m’exaspérer.

Une mouche se pose sur le plat d’aubergine au porc devant lui. Il l’écarte d’un geste évasif de la main. La mouche s’envole, fait rapidement le tour de la pièce pour revenir exactement au même endroit. Il l’observe un moment et décide que cela ne vaut même pas la peine de la chasser de là. À quoi bon, de toute façon elles sont des millions qui attendent leur tour. Dès que l’une meurt, une autre accourt. C’est ce que le dictateur doit se dire certains jours. C’est une histoire sans fin. On tue un opposant et un autre arrive à toute vitesse. Il faut quand même en tuer quelques-uns, se dit-il, si on veut qu’ils sachent qui est le maître ici. C’est une question d’éducation. C’est ainsi qu’on éduque un peuple. En tout cas, ce peuple-ci.