Le Cri des oiseaux fous
La princesse endormie
— Eh, Philippe ! je hurle, tourne ici s’il te plaît.
— Où vas-tu ? Je croyais que tu allais chez toi, me dit Philippe avec un certain étonnement.
— Il va chez Lisa, Philippe, répond Manu à ma place.
— À cette heure ! s’étonne Philippe.
— C’est pas de tes oignons, crache Manu.
Je descends de la jeep et je me dirige vers la barrière de la maison de Lisa. Comme on l’a toujours fait, mes amis et moi, on ne se salue pas en se quittant. Par pure superstition. On a l’impression que, le jour où on se dira au revoir, on ne se reverra plus jamais après. Quand on vit la nuit dans un pays aussi dangereux, on finit par adopter quelques rituels. Par exemple, celui de se quitter sans jamais se dire au revoir. Comme ça, on est sûrs de se revoir le lendemain. Au revoir, mes amis.
La princesse endormie (3 h 05)
Je saute par-dessus la barrière et me dirige droit vers la porte d’entrée. Celle-ci s’ouvre brutalement devant mon nez. Et le Cerbère se tient en face de moi. Je ne l’ai jamais vu d’aussi près. Je me retrouve immédiatement dans les fables de mon enfance où, pour délivrer la princesse, il fallait terrasser le dragon.
— Comment osez-vous vous présenter chez des gens à cette heure ?
— Madame Villefranche, j’ai passé toute la nuit à chercher Lisa. Maintenant que je sais qu’elle est là, vous ne m’empêcherez pas de la voir.
Je n’ai pas reconnu ma propre voix tant elle est sèche et dure, presque métallique.
— Jeune homme, je suis ici chez moi et il s’agit de ma fille.
— Vous vous trompez, madame Villefranche, il s’agit de la femme que j’aime.
Le dragon me regarde avec plus de feu dans les yeux et dans la bouche que l’enfer ne pourrait en contenir, même par un midi de juillet. Je savais que ce face-à-face allait avoir lieu un jour.
— Madame Villefranche, vous avez devant vous un homme désespéré et prêt à tout, ai-je sifflé.
— Que voulez-vous de ma fille ?
Sa voix a baissé d’un cran dans sa colère, mais il lui reste encore assez de flammes pour incendier le quartier. Elle évite de me regarder dans les yeux, de peur d’y voir l’extrême détermination de l’amour et d’avoir à baisser pavillon en face d’un tel sentiment, à la fois si obscène et si pur. Les mères évitent de voir leur fille, simplement habillée d’innocence, dans les yeux de l’autre. Trop d’intimité intimide.
— J’ai entendu son nom à la radio hier soir. C’est toi qui l’as fait appeler ?
— Oui, dis-je.
J’attends le verdict. La tête sous la guillotine. Long moment de silence pendant lequel j’ai le temps de visualiser la tranchante lame me couper la tête. N’entendant pas le bruit de la guillotine, je lève les yeux. Oh ! miracle. Elle sourit. Je n’avais jamais vu Mme Villefranche sourire. Un sourire radieux. Elle est comme inondée de joie. Et combien séduisante. Je reconnais là la mère de Lisa. Je me demande quand et pourquoi elle a cessé d’être cette femme avec ce sourire si séduisant pour devenir le Cerbère ? Quand et pourquoi a-t-elle renoncé à une vie pleine de charmes, de séductions et de sourires engageants pour devenir exclusivement l’implacable gardienne de la princesse endormie ?
— C’était très romantique, murmure-t-elle.
J’ai le souffle coupé. Complètement ahuri.
— Que voulez-vous dire par là, madame Villefranche ?
— J’ai trouvé de l’appeler ainsi, durant cette émission, très romantique.
— Ah !…
— Je peux comprendre ça. Je ne suis pas un cerbère comme vous dites tous.
— Vous êtes au courant ?
— Bien sûr. Quand j’ai su que les jeunes gens m’appelaient comme ça, j’ai passé la matinée à pleurer. Je n’aurais jamais imaginé qu’on m’appellerait ainsi un jour. Plus tard, j’ai longuement réfléchi et je me suis dit que pour protéger ma fille, j’étais prête au pire. Ma fille, c’est tout ce que j’ai.
— Croyez-moi, madame Villefranche, je suis profondément désolé d’apprendre que vous ayez eu de la peine.
— Tu es un garçon charmant et bien élevé, mais je connais bien les hommes haïtiens. Ils sont tous ainsi jusqu’à un certain âge. Après, ils deviennent violents. Après trois ans de mariage, ils commencent déjà à battre leur femme. Avant, c’était sept ans, maintenant, c’est trois. Tous les peuples progressent, mais nous, on régresse. Je ne veux pas que ma fille tombe entre des mains comme celles-là.
— Donc, elle ne se mariera pas ?
— Avec un homme civilisé qui vient d’un pays où l’on ne passe pas ses temps libres à battre sa femme. Et je sais de quoi je parle, jeune homme. Tous les hommes que j’ai eus m’ont battue. Ils étaient tous charmants, au début. Je me suis trompée à chaque coup. Je m’étais juré qu’on ne m’y reprendrait plus, mais il est arrivé un autre homme encore plus raffiné que les autres. Il était aussi le pire des batteurs de femme. Je parle de mon troisième mari, le père de Lisa. Aujourd’hui, je sais que ce n’est pas leur faute.
— C’est la faute de qui ?
— C’est le vaudou. Ils refusent Dieu et préfèrent se vautrer dans la boue noire. Cela fait un joli paquet : le vaudou, la dictature et l’Afrique.
Je crois comprendre. J’aurais dû m’en douter. Mme Villefranche est un peu claire de peau (elle n’est pas noire, mais ce n’est pas pour autant une mulâtresse), elle vit dans un quartier agréable, mais assez pauvre. Elle se sent déclassée et se bat farouchement pour garder la tête hors de l’eau. Avec toujours cette impression frustrante de n’être pas à sa place. Sa place, naturellement, est à Pétionville, où elle passerait facilement pour une mulâtresse. Elle a la bonne couleur : c’est l’argent qui lui manque pour être quelqu’un. Je peux supposer que ses parents étaient de couleur différente. Chez elle s’affrontent quotidiennement deux mondes. « Le joli paquet » dont elle parlait, c’est-à-dire le vaudou, la dictature et l’Afrique, face à l’Église catholique, l’Europe et la démocratie. Elle vit profondément, dans son intériorité la plus intime, ce conflit. Le plus vieux conflit culturel haïtien. Rien n’est plus terrible que de faire partie d’une culture qu’on méprise. Ce n’est pas un débat, c’est un drame. Que faire ? Tenter de discuter avec elle pour essayer de lui faire adopter un autre point de vue ou lui faire un beau sourire qui me donnera peut-être accès à Lisa ? Je n’hésite pas une seconde. La culture vient après l’amour. J’espère que Price-Mars me pardonnera.
— Tu voulais voir Lisa ? Elle dort en ce moment. Comme elle est insomniaque, elle prend des pilules pour dormir. La maison pourrait bien exploser, elle ne se réveillera pas avant neuf heures demain matin.
Mon visage doit refléter une immense déception, car Mme Villefranche s’empresse d’ajouter, pour adoucir ma peine :
— Tu peux venir vers onze heures, elle sera là. De toute façon, tu reviens dans cette maison quand tu veux.
Voilà qu’elle m’ouvre sa porte le jour de mon départ.
— Puis-je la voir ? je lance spontanément, tentant de forcer la main de ce destin trop cruel qui me donne une chose avec la main droite pour me l’enlever avec la main gauche.
Cette sensation étrange, ressentie tout au long de cette nuit, que tout ce à quoi j’aspire se trouve à la fois tout près de moi tout en restant inaccessible.
— Je viens de te dire qu’elle dort.
— Juste un moment. Je ne la réveillerai pas…
Elle rit.
— Tu ne pourras pas non plus… Quand elle finit par dormir, rien ne peut la réveiller.
— Pourrais-je la voir ?
Son regard dur se termine par un sourire dévastateur, comme une fleur rouge au bout d’une méchante tige.
— Suis-moi.
Je marche sur la pointe des pieds, évitant de faire le moindre bruit de peur de réveiller la princesse endormie.
— Tu peux marcher normalement, lance M me Villefranche d’une voix forte qui me fait sursauter.
On arrive. J’entre dans une petite chambre bleue. Mme Villefranche ne me suit pas. Elle referme doucement la porte derrière moi. Une vraie chambre de conte de fées. Lisa est si belle que j’en ai le souffle coupé. Les paupières si gracieuses. La gorge chaude. Les lèvres agréablement retroussées sur un faible sourire. Elle respire à peine, les poings légèrement fermés, comme une enfant en train de rêver. Faites, mon Dieu, qu’elle soit en train de rêver l’histoire qui se déroule en ce moment. Celle d’un jeune prince qui a terrassé, avec un sourire, le Cerbère, avant de pénétrer dans la chambre de la princesse endormie. Me voilà dans le conte de mon enfance. Mais mon cœur bat trop vite. J’ai l’impression d’être allé trop loin. Je touche au centre du mythe. Il me faut quitter cette pièce immédiatement. Le cœur humain n’est pas assez résistant pour vivre trop longtemps dans un conte de fées. Je n’arrive plus à respirer. Il n’y a pas d’oxygène dans cet univers-là. Je dois sortir tout de suite, sinon ma poitrine va éclater. Je m’appuie un moment contre le chambranle de la porte afin de reprendre mon souffle. Puis je sors en prenant soin de refermer doucement la porte derrière moi. L’image de Lisa endormie dans sa petite chambre bleue, j’en suis convaincu, m’accompagnera tout au long de mon existence.